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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

De la condensation Guermantes à la voie lactée des jeunes filles

parti:

I

II

III


C. La situation médiatrice de la bande des jeunes filles de Balbec
Si la blondeur s’harmonise avec "ces lumineuses jeunes filles" (ibid.), cela n’implique pas inversement que le brun soit dévalorisé. On pense ici à d’Albertine dont une longue description à la fin de La Prisonnière vantera "les cheveux, noirs et crespelés" qui "faisaient ressortir […] la courbe animée et comme la rotation du visage lisse et rose", sur la dense isosémie /curviligne/. En outre au même endroit, "le relief de leurs boucles" devient "une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche" dignes "d’un sculpteur" (III, 885). Précisément cette thématique fondée sur l’isosémie générique comparante /montagne/ suscite un rapprochement avec ce produit laitier que déguste Albertine (cf. le "fouetté" d’une crème). Sa couleur non pas noire mais claire semble venir tout droit de la blonde crémière dont l’extravagance consistait aussi en "une stylisation sculpturale des méandres isolés de névés parallèles" (III, 646), par une anticipation d’une dizaine de pages :

"[…] même si la glace est au citron je ne déteste pas […] qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. […] au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie)" (III, 637).

La polysémie d’acception de ‘glace’ est due ici aux deux génériques /alimentation/ et /montagne/ que ce sémème connecte. L’équivoque est aussi entretenue par la couleur blanc jaune (vanille-citron ou neige sale), qui rend la comparaison d’autant plus acceptable que

"ces glaces au citron-là sont des montagnes réduites, à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions […]" (ibid.).

Contrairement à la "trop vertueuse sœur" précédente, la froideur n’est pas ici antinomique du contact physique. Cela dit, on n’insistera pas tant sur " le lien de l’alimentaire et du sexuel " – Comme le fit J.-P. Richard (op. cit. 1974: 28), conformément au dogme libidinal de la psychanalyse des années 70 – que sur le plaisir sadique d’Albertine. L’isosémie /perversité/ est d’autant plus saillante qu’elle indexe Marcel, jaloux de cette succion destructrice et désirant bénéficier cette "volupté" fût-elle "cruelle". Envieux aussi de l’éloquence de la jeune fille, avec sa poésie de la douce et rafraîchissante avalanche.

A la question : d’où peut venir cette association récurrente du jaune avec le blanc crémier, bichromie insistante ? les premières pages de La Prisonnière répondent

·          Par la décoration matérielle, qui initie l’observateur à sa propre intériorité insoupçonnée, sous l’effet de l’éclairage matinal qui ôte au "givre artificiel" des fenêtres des salles de bains leur triste blancheur :

"Le soleil tout à coup jaunissait cette mousseline de verre, la dorait, et découvrant en moi un jeune homme plus ancien qu’avait caché longtemps l’habitude, me grisait de souvenirs […]" (III, 521).

·          Mais surtout par la juxtaposition de deux types de jeunes filles, lesquelles lui apportent aussi un "surcroît de joie" allant même jusqu’à éveiller des "désirs de bonheur" :

"[…] si sortant de mon lit, j’allais écarter un instant le rideau de ma fenêtre, […] c’était pour apercevoir […] une laitière en bavette et manches de toile blanche tenant le crochet où sont suspendues les carafes de lait, quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice […]" (III, 537).

Au-delà de l’anonymat, il semble que cette dernière soit un ressouvenir de Mlle Swann (aux Champs-Elysées), comme le prouvent génétiquement ces indices physiques supplémentaires

o       Du Cahier 53 de 1915 correspondant : "[…] c’était pour apercevoir dans la rue […] quelque laitière aux manches de toile blanche, quelque fière jeune fille aux cheveux roux, au nez droit suivant son institutrice […]" (III, 1107).

o       Jusqu’au Cahier 50 de 1910-1911 : "Il fallait que je visse passer la démarche et le visage d’une fière jeune fille de quinze ans à cheveux roux qui suit son institutrice, à nez droit […]" (1106).

Quoi qu’il en soit de son identité cachée, sa relation intratextuelle avec un fragment du Côté de Guermantes I est remarquable. En effet, lors des matinées précédant la soirée au théâtre, laquelle s’achevait sur "le scintillant sourire de Mme de Guermantes",

"Souvent, […] s’il avait plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d’un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière en laque d’or, dans l’apothéose d’un carrefour poudroyant d’un brouillard que tanne et blondit le soleil, j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère […]. Heureusement la fugacité de ces images caressées et que je me promettais de chercher à revoir, les empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir." (II, 359).

De telle sorte que cette vision, intériorisée, rivalise avec celle qui se manifeste cette fois au retour de l’opéra :

"l’image de Mme de Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et légers, avec la tendresse promise dans le sourire qu’elle m’avait adressé de la baignoire de sa cousine." (ibid.)

L’isosémie /ascendant/ reprend son qualificatif "céleste" de "déesse" mythologique (358), puisque ce soir-là,

"quand je portais mes yeux sur cette baignoire, […] c’était comme si j’avais aperçu, grâce au déchirement miraculeux des nuées coutumières, l’assemblée des Dieux […] dans une éclaircie lumineuse […]. Je contemplais cette apothéose momentanée […]" (357).

Avant d’analyser la thématique de la condensation matinale, dont l’intense spiritualité n’est pas seulement extérieure et divine mais intérieure, en recouvrant le phénomène de mémoire involontaire de Marcel, il convient d’observer les reprises lexicales remarquables entre les deux visions, avant et depuis la soirée à l’opéra. Leur cohésion est telle que la blondeur attribuée par métonymie au soleil, à partir de la pensionnaire (inséparable de l’institutrice et de la blanche laitière), dans une même relation locative, est en connexion métaphorique avec celle de la duchesse, chacune des deux figures féminine partageant à l’évidence une qualité intensément aérienne.

L’idéalisme de telles énamorations provient certes du topos romantique de l’élan sentimental, que concrétise l’ample période et dont le dynamisme concorde avec celui de l’ouragan (supra) ; il est en outre renforcé par l’isosémie /sacralité/ afférente à la métamorphose d’un décor simple ("trottoir"), contrairement à la noblesse de l’opéra. La sensualité n’est pas pour autant étrangère à ce contexte, conformément à l’osmose néoplatonicienne de l’Idée avec la matière, puisque parmi "ces beautés inconnues […] chacune excitait un désir voluptueux" (359).

Par ailleurs le fait que la douce nébulosité ne se déchire pas dans le carrefour (lieu ouvert dont le sème /conjonction/ est distinctif des ‘rue’, ‘avenue’, ‘boulevard’ antérieurs) favorise la médiation entre le haut et le bas, l’aéré et le mouillé, l’humain et l’inanimé.

Retenons que le faisceau d’isosémies spécifiques valorisé, de ce segment en particulier, et de bien d’autres déjà étudiés, plus généralement, se compose, autour du jaune brillant intense, de /liquide/ (‘plu’, ‘mouillé’, ‘brouillard’, mais aussi ‘laitière’ et ‘baignoire’) /pulvérulent/, /lumineux/, /verticalité/ (cf. ‘descendais’, ‘soleil’, ‘grande’, ‘haute’), /ponctuel/ (‘tout d’un coup’), /inchoatif/, /itératif/ (‘souvent’), /euphorie/. Cette permanence thématique y est corrélée à la paire d’isophonies \i\+\j\, dense et saillante, depuis l’épisode de la ‘baignoire’, qui renforce le lien entre les lexèmes au contenu météorologique (‘mouillé’, ‘brouillard’, ‘poudroyant’, ‘soleil’, ‘lumière’, ‘blondit’, "première éclaircie") et amoureux (‘pensionnaire’, ‘laitière’, ‘vie’).

Dans cette unité entre la jeune fille et le décor où elle apparaît, "l’or matinal d’un trottoir parisien" dont se souviendra le dernier volume (IV, 567) renvoie aux "reflets du matin" qui coloraient la jeune laitière aperçue par Marcel de son train qui le menait à Balbec :

"Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu’elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé." (II, 17)

Si le contenu de cette courte phrase la rend inséparable de la description de l’église de Balbec à coupole de fruit mûr, rose et doré, et à vitrail caractéristique (II, 19 ; comparaison citée supra), on la rapprochera de la petite bande sur la digue de Balbec, constitué de

"tout le riche ensemble décoratif qu’était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses, cuites par le soleil et par le vent, les amies d’Albertine" (II, 232).

La coloration naturelle et artistique repose sur deux types de " processus métonymique " : ici par le sème casuel /locatif/, là par /accusatif/ dans le domaine financier, sous l’effet conjoint de l’hérédité et du vieillissement :

"Chez une autre, fille de banquier, le teint, d’une fraîcheur de jardinière, se roussissait, se cuivrait, et prenait comme le reflet de l’or qu’avait tant manié le père." (IV, 529)

Dans cette phrase, il revient au blond roux euphorique de neutraliser l’opposition entre la lente matérialisation de maturité et la soudaine spiritualisation de la jeune laitière ci-dessus.

Mais revenons à Mme de Guermantes. Sa forte cohésion avec les jeunes filles est telle qu’elle finit par se conjoindre locativement à la douceur lactée en se substituant à elles. Marcel l’aperçoit ainsi :

"le visage clair sous la chevelure blonde, […] tout d’un coup, au fond d’une boutique de crémier cachée entre deux hôtels dans ce quartier aristocratique et populaire […] en train de se faire montrer des " petits suisses "" (II, 361-62).

Description complétée lors du retour à Paris après le séjour à Doncières :

"Elle avait maintenant des robes plus légères […] et descendait la rue […] devant les étroites boutiques intercalées entre les vastes façades des vieux hôtels aristocratiques, à l’auvent de la marchande de beurre" (442).

Soit une paraphrase que synthétisait le Cahier 40 de 1910, évoquant déjà sa rapidité "d’éclair" :

"[…] tout d’un coup, au fond de la boutique de la crémière, en train de se faire montrer des petits-suisses, j’apercevais une toilette de femme élégante […] et un haut front blond sous une simple couronne de bleuets." (II, 1118).

Remarque intertextuelle. Cette thématique permet d’attribuer à la duchesse un modèle génétique insoupçonné, celui de l’un des fragments des Plaisirs et les Jours :

"Nicole unit à des grâces italiennes le mystère des femmes du Nord. Elle a leur chevelure blonde, leurs yeux clairs comme la transparence du ciel dans un lac, leur port élevé. Mais elle respire une mollesse savante et comme mûrie à ce soleil toscan […]".

A cet incipit conjoignant les pôles géographiques opposés répond la clausule :

"Il n’en est que plus exquis de saisir dans la molle et riche beauté de Nicole, dans sa lactea ubertas, dans toute sa suave personne, les séductions, la fécondité d’un grand cœur." (Pléiade, pp. 166-67).

Sa profusion laiteuse, doux épanchement, ne préfigure-t-elle pas le charme maternel et raffiné d’Oriane, laquelle possède bien un physique germanique, orienté au sud par sa cousine bavaroise ?

Si l’on se penche maintenant sur le contexte immédiat de la conjonction des couches sociales (aristocratie et petit commerce) lors de la reprise des sorties matinales, on a confirmation du fait que l’association du lacté avec le jaune est emblématique de l’harmonieuse "conciliation des contraires". Avant de le montrer, rappelons aussi que le neveu d’Oriane, Robert de Saint-Loup, à la fois noble et plébéien (socialiste), portait des "cheveux dorés" et "une étoffe souple et blanchâtre", à douceur de lait, pourrait-on dire. Le lieu même où il apparut tel à Marcel n’est pas indifférent : Balbec, lieu marin dont il convient de préciser les métamorphoses en pierres précieuses et aliments :

outre la "la marée […] d’émeraude et d’or […], le soleil […] en ce moment brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait […]" (II, 34).

Sont conciliés par les comparaisons les sèmes inhérents contraires : /minéral/, /dur/, /non comestible/, /rare/ vs /liquide/, /doux/, /comestible/, /banal/, la contrefactualité du jaune brillant de ‘topaze’ et ‘bière’ étant atténuée par la relation avec le vert émeraude et la mousse blanche, classiques pour la mer.

Mais restons à Paris, après le séjour à Doncières, où "Le visage de Mme de Guermantes paraissait rêveur sous ses cheveux blonds." (II, 443) Cette phrase est entourée par une autre couleur vive indexée à l’isosémie /religion/ — laquelle est afférente à ‘institutrice’ et ‘pensionnaire’ dans le contexte ‘catéchisme’ (II, 359), inhérente à ‘glorieux’ et ‘chapelle’ lors du souvenir d’Albertine infra (III, 67) :

"Un de ces matins de carême où elle allait déjeuner en ville, je la rencontrai dans une robe d’un velours rouge clair, […] la mélancolie de son expression, […] la violence de la couleur […], lui donnaient quelque chose de malheureux et de solitaire qui me rassurait. Cette robe me semblait la matérialisation autour d’elle des rayons écarlates d’un cœur que je ne lui connaissais pas et que j’aurais peut-être pu consoler ; réfugiée dans la lumière mystique de l’étoffe aux flots adoucis elle me faisait penser à quelque sainte des premiers âges chrétiens. Alors j’avais honte d’affliger par ma vue cette martyre." (ibid.)

Il revient aux parasynonymes rêve et mélancolie, plus précisément à l’isosémie /spiritualité/, de rapprocher le doux jaune et le rouge violent.

Or, génétiquement, le retour réitéré au Cahier 40 de 1910 révèle une opposition chromatique corrélée à /mondanité/ (négative) vs /religion/ (positive) :

"[…] sa robe blanche ne mettait entre elle et les autres que comme une séparation, un degré de lumière blonde, intime, souriante. Sa robe blanche me faisait penser au monde, c’est-à-dire à ce qui me séparait toujours d’elle, sa robe de velours rougeâtre à son âme, inconnue même au monde, c’est-à-dire à ce qui pourrait m’unir à elle. […] émanation inévitable qui rayonnait, matérialisée, reflet rouge et velouté […] comme pour une église qu’on voit sous le velours rouge de la lumière du couchant" qui "lui donnait quelque chose de plus mélancolique, de plus replié sur soi, de plus personnel, farouche et triste",

soit une conjonction méliorative — en dépit de la dysphorie — du velours rouge avec l’intériorité de la personne, et de celle-ci avec Marcel (vs disjonction péjorative pour la blancheur). Or aussitôt l’évaluation s’inverse :

"Mais tandis que sa robe blanche, douce, aimante comme une perle, la faisait si douce et caressée, sa robe rouge […] l’entourait comme d’un rêve du chrétien des premiers temps, presque austère […], m’éloignait d’elle davantage comme la clôture infranchissable, mystique" (II, 1123-24).

Au-delà des reprises lexicales manifestes, on constate que le segment définitif résorbe la contradiction en restreignant

·          la robe blanche à la mondanité de l’opéra (cf. la soirée),

·          l’or lumineux et doux à ses cheveux.

En revanche, il conserve l’ambiguïté évaluative de l’écarlate ("rayons d’un cœur" /mélioratif/ vs /dysphorie/ de ‘martyre’).

On a pu mesurer le rôle du laiteux associé au nébuleux. Mais qu’en est-il de la voie lactée stellaire à laquelle appartient, on le sait, la duchesse ? L’intermittence affective fait que la fascination qu’elle exerce sur Marcel alterne avec la condensation sentimentale des jeunes filles.

"Auprès de ces [idées romanesques], le souvenir de Mme de Guermantes à l’Opéra était bien peu de chose, une petite étoile à côté de la longue queue de sa comète flamboyante" (II, 360).

Sa "chevelure blonde" cooccurrente renforce la connexion de /terrestre/ avec /céleste/. La valorisation du comparant astral a un enjeu cognitif. Il n’en va pas différemment dans le dernier volume, sauf que le sérieux scientifique s’est substitué à la fantaisie du rêveur :

"je ne pouvais me dire […] que la duchesse de Guermantes descendait de Geneviève de Brabant […] que parce qu’en moi un homme instruit me l’affirmait avec la même autorité qu’un savant qui m’eût affirmé qu’une voie lactée de nébuleuses était due à la segmentation d’une seule et même étoile." (IV, 568)

Génétiquement, il est intéressant de remarquer qu’un extrait du Cahier 74 de 1918 dépréciait cette unification — due à une science hypothétique — en la rapportant à l’opération mentale rétrospective et factice de Marcel :

"chacune […] avait été en quelque sorte l’incarnation du pays où je rêvais d’elle, […] comme la duchesse le côté de Guermantes. Mais c’était encore parler d’une façon trop matérialiste, car chacune de ces personnes avait été selon les années divisées en personnes que je n’avais rejointes qu’après coup, refaisant avec ces nébuleuses une étoile." (IV, 937)

Cela le conduit a contrario à valoriser implicitement les sémèmes parasynonymes ‘divisées’, ‘segmentation’, ‘nébuleuses’, ‘voie lactée’. Leurs sèmes communs ne se limitent pas à /discontinuité/ (donnant lieu à la multiplicité) et /passé/, mais se lient à /spiritualité/ (vs "matérialiste", scientiste) et /vérité/ (vs erreur de "rejointes qu’après coup"). Notons que l’interprétation génétique propage ce groupement sémique du brouillon, où il est plus explicite, au texte final, par assimilation.

Mais ces sémèmes peuvent subir la dévalorisation qui leur vient du comparé humain. Ainsi la compagne peu recommandable de Saint-Loup est-elle décrite comme suit :

"Rachel avait un de ces visages que l’éloignement […] dessine et qui, vus de près, retombent en poussière. Placé à côté d’elle, on ne voyait qu’une nébuleuse, une voie lactée de taches de rousseur, de tout petits boutons, rien d’autre." (II, 472)

"La forme, l’éclat de ce jeune astre si brillant tout à l’heure avaient disparu. En revanche, comme si nous nous approchions de la lune et qu’elle cessât de nous paraître de rose et d’or, sur ce visage si uni tout à l’heure je ne distinguais plus que des protubérances, des taches, des fondrières." (475)

Dans ces deux segments consacrés à une nouvelle vision rapprochée, l’inversion dialectique trace un parcours de dégradation, à la différence du comparant botanique \ alimentaire des taches de rousseur de Mlle Vinteuil, antérieurement. Une dissimilation évaluative affecte ainsi "ce jeune astre si brillant" de loin, différent de la triste lune et de sa nébuleuse de boutons et fondrières, vues à proximité. La modalisation épistémique subjective conserve ici toute son importance, comme d’ailleurs dans le segment suivant.

Si l’on quitte Le Côté de Guermantes pour se reporter au volume Albertine disparue, l’on remarque que l’épisode de la paronymie fallacieuse Mlle d’Eporcheville \ de l’Orgeville \ de Forcheville (dont on a étudié les brouillons) y est introduit par la difficulté qu’a Marcel de faire le deuil de la brune unique qu’il a tant aimée. Etant encore sous le coup de l’annonce de son décès, il l’identifie paradoxalement aux multiples inconnues, ce qui ne manque pas d’aboutir à un sentiment confus :

"[…] à Balbec, quand j’avais désiré connaître Albertine, la première fois, n’était-ce pas parce qu’elle m’avait semblé représentative de ces jeunes filles dont la vue m’avait si souvent arrêté dans les rues, sur les routes, et que pour moi elle pouvait résumer leur vie ? Et n’était-il pas naturel que maintenant l’étoile finissante de mon amour en lequel elles s’étaient condensées, se dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses ? Toutes me semblaient des Albertine, l’image que je portais en moi me la faisant retrouver partout […]" (IV, 142).

Ce jeu dialectique de la dualité, portée sur le plan astronomique,

·          continuité : ‘condensées’, ‘résumer’ : sème /unité/ lié à /cessatif/+/singulatif/ ("l’étoile finissante de mon amour");

·          discontinuité : ‘disséminée’, ‘dispersât’ : sème /multiplicité/ lié à /inchoatif/ + /itératif/ (cf. ‘nébuleuses’),

empêche de valoriser un terme contraire plutôt que l’autre, car leur réversibilité les rend équivalents "pour moi". Puisque l’un résume le multiple avant la mort, le "naturel" qui implique l’inverse, après, conduit à activer l’isosémie /réciprocité/ englobant ce segment. Au-delà de lui, l’amour pour Mlle d’Eporcheville dans le groupe des trois nouvelles jeunes filles qui surgissent ne saurait être une fragmentation superficielle du fait que, précisément, il contient l’essence d’Albertine.

Dans ce même contexte mélancolique, Mme de Guermantes n’est pas oubliée, bien que délaissée, relativement à la jeune brune remémorée :

"Je n’aurais pu me plaire maintenant auprès d’une blonde et fière duchesse parce qu’elle n’eût éveillé en moi aucune des émotions qui partaient d’Albertine, de mon désir d’elle, de la jalousie que j’avais eue de ses amours, de mes souffrances de sa mort." (IV, 134)

Sa mise au second plan, temporaire, reprend le contexte du lendemain de l’Opéra, lorsque son "souvenir était bien peu de chose" par rapport à l’apothéose autour de la pensionnaire (supra). On peut s’attarder sur la syntaxe ternaire de cette remarquable période qui embrasse l’organisation sémantique de trois acteurs centraux :

·          Principale : la fière blondeur y est indexée à /dysphorie/ + /résultatif/ (sème souligné par l’aspect accompli du conditionnel passé). Or le fait que cette thématique soit modalisée par l’hypothèse à l’irréel atténue la péjoration puisque cette situation est contrefactuelle.

·          Subordonnée circonstancielle : la modalisation y est identique ; inversement, l’affectivité de Marcel y est indexée à /euphorie/ + /causatif/.

·          Subordonnées relatives : Elle est déterminée par Albertine, qui est à l’origine des sentiments de Marcel ; de sorte que la jeune fille est indexée à /locatif/ + /ergatif/ par opposition avec /locatif/ + /accusatif/ du " moi " précédent. Non seulement elle contredit la relation extérieure avec la duchesse, ainsi que sa couleur, mais elle est modalisée par l’assertion contraire à l’irréalité.

Remarque méthodologique. On s’aperçoit que l’étiquetage grammatical des trois types de propositions n’est en quelque sorte qu’une création de boîtes qui seraient vides si les parcours interprétatifs ne venaient les remplir en corrélant les composants (thématiques) avec les sèmes casuels (dialectiques) et les modalités (dialogiques), dans le contenu linéaire de la phrase (tactique). L’enjeu textuel dépasse la grammaire : l’opposition des deux couples Marcel\Mme de Guermantes vs Marcel\Albertine est certes corrélée, par le contenu de cette phrase, à Principale vs Subordonnées, mais elle en inverse le sens car ce qui est essentiel pour Marcel, c’est le souvenir de la jeune fille disparue et non la vue de l’actuelle duchesse, toujours éclatante.

Ce contexte de "l’étoile finissante" est aussi celui où le narrateur se remémore une même rivalité féminine, dans des lieux auréolés de religion et de poésie. Car dans son "paysage moral", il n’a pas encore atteint le stade psychologique où les jeunes filles rencontrées se condenseraient dans le souvenir d’Albertine, seraient compatibles avec elles :

"[…] ces soirs glorieux où les offices, les pensionnats entrouverts comme des chapelles, baignés d’une poussière dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui, causant non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que la tendresse d’Albertine qui à côté de moi m’était un empêchement à m’approcher d’elles." (IV, 67)

Reprises lexicales et paraphrase associent ce segment à celui des promenades matinales post-opéra (supra). Pour preuve, les constituants du réseau

·          "pensionnats" + "empêchement" + "demi-déesses" + "trottoir" + "baignés" + "me rappelaient"

renvoient respectivement à

·          "pensionnaire" + "empêchait" + "apothéose" + "rue" + "mouillé" + "mon souvenir" du Côté de Guermantes ;

soit une de ces " migrations par essaimage ", entre volumes hétérogènes, qui " concourent évidemment à établir des relations thématiques à longue distance ", comme l’a constaté F. Rastier dans son étude génétique d’Hérodias (1997 a: 203). La reprise de morphèmes sert alors de confirmation à des rapprochements qui ne sont plus seulement conjecturaux.

Ainsi par assimilation avec "poudroyant d’un brouillard" laqué d’or, lequel témoignait déjà d’une osmose "mythologique", la "poussière dorée" active les sèmes /pulvérulent/ + /liquide/ + /résultatif/ + /euphorie/. Elle n’est pas compatible avec la poussière dysphorique du visage de Rachel, fût-elle brillante de loin, mais avec celle des jeunes filles rencontrées dans les rues de Balbec ou Paris, à dispersion et dissémination pléonastiques (supra). L’identité thématique est frappante, en dépit de l’échange intratextuel entre la blondeur laitière et la brune Albertine, et de l’opposition du moment médiateur (‘soir’ vs ‘matin’) où s’opère la transfiguration de ses rivales.

Ce bain d’ordre mystique qui favorise la reviviscence intérieure d’Albertine matérialise le sentiment d’espérance. Il substitue les sèmes /duratif-itératif/, /inchoatif/, /divin/, /euphorie/ au triplet /cessatif/, /humain/, /dysphorie/ définissant la mort. Par une inversion dialectique, ce segment fait succéder la dorure et les bons sentiments (merveilleux et tendresse) à la noirceur passée.

L’adéquation perceptible entre la thématique et la période où elle se développe se manifeste par les sèmes /expansion/ (‘entrouverts’, ‘pénétrer’) + /céleste/ (‘couronner’, ‘demi-déesses’) : le caractère englobant qu’ils confèrent à l’épanchement nébuleux se traduit au niveau syntaxique par l’enchâssement de relatives (où… qui…), centrales au niveau sémantique, qui sont autant d’éléments retardants (cf. Spitzer) de la prédication opérée par la principale ("ces soirs […] rappelaient"). Quand le thème du souvenir arrive dans l’apodose, le lecteur est lui-même invité à se rappeler quel est son agent, locatif, après une incertitude.

Remarque. Le sème /pulvérulent/ du bain lumineux remonte à tout le moins au brouillon (de 1910-1916) concernant la germanité conférée aux Guermantes : "le rayon fugitif et poudreux du soleil de cinq heures était arrêté à jamais" (II, 1247). Son aspect /duratif/ + /intensité/ lui confère l’éternité artistique que possèdent les toiles d’Elstir (dans A l’ombre des Jeunes filles en fleurs II). L’une d’elles dépeint "les églises de Criquebec qui, […] dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et […] former un tableau irréel et mystique." (II, 192) On a là la transposition marine de l’esthétique des chapelles parisiennes ci-dessus. En outre la précision picturale : "les brumes du matin rendent la pierre aussi vaporeuse que l’ombre" (II,195) fait le lien avec la nébulosité métamorphosante que l’on a étudiée concernant la féminité.

De nouveau, les reprises lexicales et la paraphrase incitent à opérer une connexion métaphorique entre ces édifices baignés d’or en suspension et l’église de Marcouville-l’Orgueilleuse, visitée en compagnie d’Albertine, dans le volume Sodome et Gomorrhe II, sur les sculptures de laquelle

"le soleil déclinant étendait sa patine aussi belle que celle des siècles. A travers elle les grands bas-reliefs semblaient n’être vus que sous une couche fluide, moitié liquide, moitié lumineuse ; la Sainte Vierge, sainte Elisabeth, saint Joachim, nageaient encore dans l’impalpable remous, presque à sec, à fleur d’eau ou fleur de soleil. Surgissant dans une chaude poussière, les nombreuses statues modernes se dressaient sur des colonnes jusqu’à mi-hauteur des voiles dorés du couchant."(III,402)

Par une "transfiguration de l’église dans le couchant" (/mélioratif/) qu’oppose Marcel non seulement à Albertine affirmant " Elle ne me plaît pas, elle est restaurée " (/péjoratif/), mais aussi au "grand impressionnisme" d’Elstir n’accordant de valeur qu’aux vieilles pierres (ibid.), la dématérialisation du minéral est due non seulement à l’étrange fluidité pulvérulente (dans la mer de pierre où surnagent les statues, la poussière est écume) mais aussi au triplet sémique /médiation/, /intensité/, /cessatif/ ("moitié liquide, moitié lumineuse", ‘mi-hauteur’, ‘presque’, ‘déclinant’, ‘couchant’), dans une conciliation des contraires renouvelée (cf. ‘étendaient’ vs ‘dressaient’, ‘nageaient’ vs ‘à sec’, ‘statues’ vs ‘fluide’). Un tel "tableau irréel et mystique" (II, 192), dont le flou est justifié par l’impression durative lexicalisée ("semblaient être vus"), traduit le sentiment de bien-être éprouvé par Marcel lors de ses promenades. Dans ce moment de répit concernant la suspicion sur Albertine gomorrhéenne, sa contemplation occasionne la spiritualisation naissante — sème /inchoatif/ — de la façade religieuse dans une interaction entre l’effet solaire objectif et les comparaisons marines et textiles, subjectives, de l’observateur. Elle laisse triompher la gloire de la patine aussi durable que le couronnement supra.

Tactiquement, cette "nage" des parties architecturales de l’église motive la comparaison, à la page suivante (403), des clochers de Saint-Mars-le-Vêtu avec des saumons (étudiée supra). Quant aux sèmes socialement normés des "voiles dorés", /résultatif/, /luminosité solaire/, /tissage/, /fin/, /aéré/, /précieux/, ils étaient déjà inhérents à "ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement" du côté de Méséglise dans le premier volume (I, 144), dans un registre merveilleux où se révèle l’art de la nature.

En outre, la liquéfaction de la pierre inverse l’étrange solidification du liquide qui affectait en début de volume "le célèbre jet d’eau d’Hubert Robert", lequel,

"de loin, m’avait paru infléchissable, dense, d’une continuité sans lacune", alors que "de près, des gouttes sans force retombaient de la colonne d’eau […]. Elles contrariaient de leurs hésitations, de leur trajet en sens inverse, et estompaient de leur molle vapeur la rectitude et la tension de cette tige, portant au-dessus de soi un nuage oblong fait de mille gouttelettes, mais en apparence peint en brun doré et immuable, qui montait, infrangible, immobile, élancé et rapide, s’ajouter aux nuages du ciel." (III, 56-57)

Son coloris relève la première série des termes des catégories suivantes :

vue simple de loin en T1 vs vue complexe de près en T2
apparence vs réalité

/anormalité/ (de la solidification) vs /normalité/ (du liquide aéré)
/dureté/ vs /mollesse/
/statisme/ vs /dynamisme/
/rectiligne/ vs /curviligne/
/unicité/ vs /pulvérulence/
/continuité/ vs /discontinuité/
/art/ vs /nature/
/terrestre/ vs /céleste/
/matérialité/ vs /immatérialité/

Dans ces "deux configurations de l’extension, l’étirement, qui autorise une occupation traçante de l’espace, et la diffusion, qui autorise une occupation nébulisante de l’espace", l’analyse que nous donnons ne s’accorde pas cependant avec l’idée de Fontanille (1987: 110) selon laquelle la première "relève du sociolecte" et la seconde de "l’idiolecte" ; au contraire, en se rapprochant, Marcel reconnaît son illusion initiale d’une ligne stylisée en modalisant par l’apparence les comparants architectural et pictural. Nous considérons alors que son parcours cognitif condense un retour à une vision " normale " sur fond d’un premier embellissement esthétique qui constituait l’écart par rapport à cette norme.

N. B. D’après J. Brun (Le néoplatonisme, PUF "Que sais-je ?", 1988: 28), Plotin "utilise deux images clefs" : Le jet d’eau, parce que les gouttelettes qui retombent "sont l’image fidèle de la chute dans le Mal, c’est pourquoi nous devons nous efforcer de parcourir en sens inverse l’itinéraire qu’elles ont suivi, afin de remonter jusqu’à l’Un extatique." Les rayons lumineux, "tous issus d’un point central à partir duquel ils divergent en se perdant insensiblement dans une obscurité où ils meurent."

Inutile d’insister sur la part qu’ils prennent dans les descriptions proustiennes. Outre ces deux images qui confirment l’influence néoplatonicienne, il convient de relever le voile ci-dessus tissé par la lumière dorée oblique : "cette notion de voile se trouve implicitement partout présente dans cette philosophie", ajoute J. Brun (ibid.); car elle implique le "dévoilement qui préside à la démarche ascensionnelle" et l’initiation.

La propension à la nébulosité se traduit par la "molle vapeur" et le "nuage de mille gouttelettes" que l’on retrouvera encore au final de Sodome et Gomorrhe II, dans une vision très particulière, cette fois du "soleil levant" à Balbec. Contrairement à Marcouville où la description n’a qu’une portée argumentative au sein du débat sur l’impressionnisme, ici elle précède et semble ainsi déclencher la décision soudaine de Marcel : "il faut absolument que j’épouse Albertine." Quelle que soit la perversité mentale et sexuelle de la jeune fille.

"Cette scène […] semblait […] presque irréelle, comme une vue peinte. En face de nous, à la saillie de la falaise de Parville, le petit bois où nous avions joué au furet inclinait en pente jusqu’à la mer, sous le vernis encore tout doré de l’eau, le tableau de ses feuillages, comme à l’heure où souvent à la fin du jour, quand j’étais allé y faire une sieste avec Albertine, nous nous étions levés en voyant le soleil descendre. Dans le désordre des brouillards de la nuit qui traînaient encore en loques roses et bleues sur les eaux encombrées des débris de nacre de l’aurore, des bateaux passaient en souriant à la lumière oblique qui jaunissait leur voile et la pointe de leur beaupré comme quand ils rentrent le soir : scène imaginaire, grelottante et déserte, pure évocation du couchant […]" (III, 514).

La particularité essentielle est que le moment médiateur, où l’obliquité de la lumière rappelle celle des "soies d’or" ci-dessus, neutralise l’opposition entre matin et soir puisque "le couchant" remémoré sert de comparant à "l’aurore" actuelle. En outre ce souvenir de tendresse esthétique avec Albertine dissipe la "Désolation au lever du soleil", qui est le titre subsumant l’épisode de cette fin de volume (cf. III, 497). Le moment médiateur manifeste la dominance d’une couleur, située entre la noirceur nocturne et la blancheur diurne : ainsi ‘encore doré’ indexé à /résultatif/ et ‘jaunissait’ à /duratif/ + /itératif/ encadrent l’irisation bleue rose de la nacre. Ce jaune brillant de nouveau associé aux "brouillards", cette fois marins — lesquels avec le "vernis" sont une variation sur le "brouillard laqué d’or" évoqué supra —, est indexé à l’aspect /imperfectif/ que confirment notamment les imparfaits et les ‘encore’. Ce sème qui caractérise le glacis artiste remonte d’abord à l’étendue marine qui séduisit tant Baudelaire avant Proust (dès Les Plaisirs et les jours), comme le rappelle J. Geninasca :

"Déplacé de la dimension de la spatialité à celle de la temporalité, l’infini de la mer est interprétable, en termes d’aspectualité, comme imperfectivité." (1997 : 214)

La nébulosité mentale de Marcel ainsi concrétisée par le décor précède sa claire et soudaine décision de mariage, indexée contrastivement à /perfectif/ + /ponctuel/ + /singulatif/. La conciliation des contraires se manifeste en outre par "nous nous étions levés en voyant le soleil descendre" : simultanéité du lever de Marcel et Albertine voyant débuter leur union (/inchoatif/) à la ‘fin du jour’ (/cessatif/). Se dégage de cet ensemble une organisation thématique et une harmonie des contrastes qui contredisent "le désordre des brouillards".

Quant à la modalisation du tableau par "presque irréelle", "vue peinte" (on pense ici à Elstir), "scène imaginaire", "pure évocation", elle favorise le passage du réalisme empirique au réalisme transcendant, celui, en premier lieu, de la vie intérieure affective — n’oublions pas que c’est "maman" qui montre cette aurore et lui confère sa douceur. L’action de la rêverie illustre, d’une autre façon, le fait que la peinture est bien régie par le principe cosa mentale de Vinci (évoqué en I, 491 à propos des lettres de Gilberte).

Intra-textuellement, le lexème polysémique "voile", qui révèle un lien supplémentaire avec le segment de Marcouville, où l’isosémie générique /navigation/ était aussi activée (les statues surgissant comme autant de mâts sur la façade liquéfiée), favorise par assimilation le transfert de la religiosité à la scène de Parville.

La duplicité constatée se poursuit dans ce contexte par la liaison du sème /ingénuité évidente/ (irréelle) avec son contraire /perversité cachée/ (réelle) du fait que Marcel ne peut réprimer le souvenir des relations saphiques de son amie avec Mlle Vinteuil : "c’est cette scène que je voyais derrière celle qui s’étendait dans la fenêtre […] comme un reflet" (III, 514). Si bien que la lumière oblique jaunissante et pure, digne d’un Turner, qui englobe l’espace marin en le spiritualisant, s’oppose, sans lui être antinomique, à ce "phénomène lumineux" astral, cette "sorte de traînée phosphorescente allant" d’une fille à l’autre qui "se désiraient" mutuellement au casino de Balbec (III, 245). Le comparant sidéral des relations gomorrhéennes montrait un observateur sidéré, alors qu’ici il n’est qu’attendri.

Ajoutons que dans le tableau de Parville la dorure lumineuse suspend dans un monde merveilleux l’incompatibilité entre les deux sèmes macrogénériques /inanimé/ (‘bateau’) vs /humain/ (‘souriant’) et concilie dans un flou mystérieux la double modalité ontique du vécu — prétendu — et de la peinture poétique imaginaire. Cela traduit la recherche obstinée d’une unité, comme en témoigne le "vernis" onctueux et artiste : il donne une consistance unie à l’eau comparée, et, avec la durée imperfective, fait ressortir la dense isosémie /continuité/.

Inter-textuellement, c’est dès la Bretagne de Beg-Meil dans Jean Santeuil qu’apparaissait la métaphore du vernis, cooccurrente du jaune brillant dominant et reposant sur la phraséologie une mer d’huile :

"Maintenant le soleil était presque couché. Ils partaient . La mer, loin était rose, plus près jaune, là-bas rouge, ayant le vernis, le velouté de l’huile. […] La rame en passant sur les eaux brisait leurs glacis, faisait fuir plus loin la couleur, faisant passer entre les eaux safranées ou roses un remous d’or." (Pléiade, p. 383)


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