|
B.
Les plébéiennes
Impossible
de ne pas rapprocher le segment de la vapeur dorée de
celui qui, dans un volume bien ultérieur et dans un
tout autre contexte (après la tentative d’élucidation
du mystère saphique d’Albertine au Trocadéro), évoque
une même nébulosité céleste :
"Notre
voiture descendait vite les boulevards, les avenues
[…]. J’avais à peine le temps d’apercevoir […]
une jeune fruitière, une crémière, debout devant sa
porte, illuminée par le beau temps, […] que je ne
connaîtrais pas. Car je ne pouvais demander à
Albertine de m’arrêter, et déjà n’étaient plus
visibles les jeunes femmes dont mes yeux avaient à
peine distingué les traits et caressé la fraîcheur
dans la blonde
vapeur où elles étaient baignées." (III, 672)
Au
cours de cette vision contraire à la précédente par
son lieu extérieur et ensoleillé, ainsi que par ses
aspects ponctuel et fugace, dont le sème /cessatif/ est
contredit par /inchoatif/ (de ‘fraîcheur’, ‘jeune’,
‘émotion’), réapparaît le bain de "blonde
vapeur" poétique — ici de nouveau insérée dans
deux relatives. La couleur est en outre implicite aux
"Déesses" que Marcel a de "l’émotion
à reconnaître" ; il s’agit là d’une
transfiguration "mythologique" où "les
peintres ont fait poser pour Vénus ou Cérès des
filles du peuple exerçant les plus vulgaires métiers"
(ibid.). Si
bien que le décor, ainsi animé et féminisé, possède
une douceur sensuelle (cf. ‘caressé’) à mi-chemin
entre la matérialité terrestre et la spiritualité céleste.
On
note que la nébulosité densifie l’isosémie
dominante /perception floue/, amorcée par "à
peine apercevoir", "n’étaient plus visibles",
"mes yeux avaient à peine distingué",e t
prolongée par "ne connaîtrais pas" vs
"reconnaître". Un tel paysage à la fois météorologique,
cognitif et affectif assure la médiation entre deux réalités
: empirique (humaine, banale) et transcendante (divine,
merveilleuse). Cette vision imprécise et éloignée
diffère de la précédente où la blonde vapeur, n’étant
pas englobante, permettait à l’admirateur de saisir
jusqu’à l’imperceptible.
Elles
ne sont pas pour autant opposées, car, comme pour
"la comtesse de Garmantes" des brouillons à
peine distinguée dans sa calèche par Marcel (cf. supra), ces filles du peuple entr’aperçues reconduisent à la même
sacralité. La modalisation épistémique ne saurait
donc faire obstacle à l’unité thématique que nous
venons d’expliciter.
L’analyse
de ce segment serait lacunaire si l’on ne restituait
le contexte où il s’insère. Même si dans cette scène
les jeunes employées (crémière, fruitière) suscitent
le désir hétérosexuel de l’observateur, elles sont
inclues dans la constellation gomorrhéenne (confirmée infra),
à laquelle en revanche la duchesse, elle, est
totalement étrangère. Si bien que c’est la catégorie
afférente /perversité/ vs
/droiture/ qui fait le départ entre les plébéiennes
et l’aristocrate. Cela, en dépit de leur forte cohésion
due notamment à la fascination et la divinisation
autour d’une blonde vapeur commune.
Allons
plus avant dans le même volume La
Prisonnière, où cette thématique se propage par
assimilation. Ainsi dans le segment suivant, le sème /ascendant/
de ‘blond’ reconduit de nouveau du terrestre au céleste
:
"Et
il arrivait alors que comme la pâtissière, d’ailleurs
extrêmement grande, était debout pour nous servir et
Albertine assise à côté de moi, chaque fois Albertine
pour tâcher d’attirer l’attention de la pâtissière
levait verticalement vers elle un regard blond
qui était obligé de faire monter d’autant plus haut
la prunelle que, la pâtissière étant juste contre
nous, Albertine n’avait pas la ressource d’adoucir
la pente par l’obliquité du regard. […] Par
gentillesse pour moi, Albertine rabaissait vivement ses
regards et, la pâtissière n’ayant fait aucune
attention à elle, recommençait. Cela faisait une série
de vaines élévations implorantes vers une inaccessible
divinité." (III, 908)
Cette
scène contraste avec la précédente par l’aspect
duratif-itératif, mais surtout par le caractère
tortueux de la syntaxe qui traduit les efforts de Marcel
pour percer le secret de son amie concernant ses
relations saphiques à demi avouées. En outre, tant
d’insistance sur ces regards leur ôte la possibilité
d’être anodins. Quant au qualificatif blond
de l’un deux, il s’explique aisément en recourant
de nouveau au topos bien connu des Yeux
d’or pervers (après III, 246, supra),
même s’il est ici précisé qu’ils "n’avaient
rien d’inconvenant". Seule leur dénivellation révèle
l’attirance lesbienne d’Albertine, quel que soit par
ailleurs son amour pour Marcel. Par cette couleur peu
commune, ils ajoutent la douceur sucrée des pâtisseries
au jaune cru de prédation qui était celui du duc de
Guermantes (supra).
Mais
le désir ‘blond’ est contrarié par l’afférence
/frustration/ car la pâtissière, par son hypothétique
duplicité mystérieuse, est une déesse nébuleuse qui
ne cède pas, en apparence, à la tentation du démon
Albertine. Cette réécriture religieuse est justifiée
par la relation intratextuelle toujours au sein de La Prisonnière, avec une nouvelle fruitière ou crémière :
"j’en
avais remarqué une, vraie extravagance blonde,
haute de taille bien que puérile, et qui au milieu des
autres porteuses, semblait rêver, dans une attitude
assez fière."
Elle
se caractérise par sa forte modalisation épistémique
:
"Ces
suppositions alternatives que j’avais faites, en une
seconde, à son sujet [quant à "l’incertitude
des sentiments que je pouvais lui inspirer, qu’ils
fussent de fierté farouche, d’ironie, ou d’un dédain
exprimé plus tard à ses amies"], avaient épaissi
autour d’elle l’atmosphère trouble où elle se dérobait,
comme une déesse dans la nue que fait trembler la
foudre. […] En cette trop maigre jeune personne, qui
frappait aussi trop l’attention, l’excès de ce
qu’un autre eût peut-être appelé des charmes, était
justement ce qui était pour me déplaire, mais avait
tout de même eu pour résultat de m’empêcher même
d’apercevoir rien, à plus forte raison de me rien
rappeler des autres petites crémières, que le nez arqué
de celle-ci, son regard, chose si peu agréable, pensif,
personnel, ayant l’air de juger, avaient plongées
dans la nuit à la façon d’un éclair blond
qui enténèbre le paysage environnant." (III, 646)
Extravagante
par son physique mais aussi par "l’incertitude
morale", troublante, qu’elle provoque, comme ce
comparant météorologique \ mythologique, lequel est
situé poétiquement en clausule de chacune des deux périodes.
Voici comment l’on peut représenter le rôle thématique
:
‘éclair
blond’ vs ‘nébulosité’
/ponctuel/ vs
/duratif/
/causatif/ vs
/résultatif/, /locatif/
/surprise/ vs /gêne/
La
jeune fille foudroie de son physique l’esprit de l’observateur,
devenu obscur par contraste, comme le faisait déjà le
soleil Saint-Loup cachant une ombre homosexuelle (cf. supra).
Ce rapprochement confirme que leur blondeur céleste
aveuglante est inséparable de l’isosémie /perversité/,
comme le prouve la fin du paragraphe concernant la jeune
plébéienne, qui s’adonne à la vénalité, au "plaisir"
acheté :
"Pourtant
j’eusse oublié l’extravagance blonde
et n’aurais jamais souhaité la revoir, si Françoise
ne m’avait dit que, quoique bien gamine, cette petite
était délurée et allait quitter sa patronne parce que
trop coquette, elle devait de l’argent dans le
quartier." (III, 647)
A
l’hypothèse irréelle modalisant ce physique
s’oppose le résultat effectif (la revoir) dû à l’immoralité.
La description pourrait s’en tenir là si le narrateur
ne prolongeait l’épisode :
"Françoise
revint me dire qu’elle avait justement là la petite
laitière un peu trop hardie dont elle m’avait parlé."
(ibid.)
après
une interruption causée par une réflexion générale
sur l’effort des "conquêtes", lequel, par
son ampleur, valorise les jeunes filles à conquérir.
Euphorie aussitôt contrariée par "l’évanouissement
d’une illusion" que ne manque pas de produire la
rencontre concrète, matérielle :
"La
curiosité amoureuse est comme celle qu’excitent en
nous les noms de pays, toujours déçue, elle renaît et
reste toujours insatiable. Hélas ! une fois auprès de
moi, la blonde
crémière aux mèches striées, dépouillée de tant
d’imagination et de désirs éveillés en moi, se
trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissant de
mes suppositions ne l’enveloppait plus d’un vertige.
Elle prenait un air tout penaud de n’avoir plus (au
lieu des dix, des vingt, que je me rappelais tour à
tour sans pouvoir fixer mon souvenir) qu’un seul nez,
plus rond que je ne l’avais cru, qui donnait une idée
de bêtise et avait en tout cas perdu le pouvoir de se
multiplier." (III, 649-50)
La
vision prosaïque ("réduite à elle-même")
succède à la poétique qui se traduit par l’épithète
antéposée de "blonde crémière". Mais l’intermittence
déception \ enthousiasme, qui se confirme lors de sa
dernière apparition, lui redonne précisément "le
pouvoir de se multiplier", au niveau évaluatif :
"Je
levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées
et je sentis que leur tourbillon m’emportait, le cœur
battant, dans la lumière et les rafales d’un ouragan
de beauté." (650)
Il
a suffi de l’attention un instant détournée par un
article dans le Figaro,
pour que s’inverse la péjoration ("Tombé dans
le réel immobile", ibid.)
grâce à un dynamisme météorologique ascendant très
lexicalisé qui élève le regard de Marcel et emporte
son désir — cela était le cas d’Albertine face à
la pâtissière (cf. supra).
De façon mythique, il place dans le phénomène observé,
ces mèches blondes féminines a priori statiques, une force qui est en lui. On note que le sémème
‘ouragan’ accentue le cas /ergatif/ dont la femme
aimée est pourvue dans la tradition du servage amoureux.
La
relation intratextuelle avec la violence météorologique,
qui sert de comparant valorisé à l’amour (hétérosexuel),
amène à se reporter au premier développement qui lui
est consacré dans La
Prisonnière :
"[…]
il faudrait vous immobiliser, ne plus vivre dans cette
attente perpétuelle de vous où vous passez toujours
autres, il faudrait ne plus vous aimer, pour vous fixer
ne plus connaître votre interminable et toujours déconcertante
arrivée, ô jeunes filles, ô rayon successif dans le
tourbillon où nous palpitons de vous voir reparaître
en ne vous reconnaissant qu’à peine, dans la vitesse
vertigineuse de la lumière. Cette vitesse, nous l’ignorerions
peut-être et tout nous semblerait immobile, si un
attrait sexuel ne nous faisait courir vers vous, gouttes
d’or toujours dissemblables et qui dépassent toujours
notre attente." (III, 573)
La
thèse du narrateur est alors que le triplet aspectuel /dynamisme/
+ /inchoatif/ + /itératif/, déjà inhérent à ‘rafales’,
"emportait, le cœur battant" ou "palpitons
de vous voir reparaître", est cause non seulement
du désir, de la curiosité, mais de la connaissance
vraie, fût-elle partielle, et donc toujours renouvelée,
différente, précisément en raison d’un manque bénéfique
de "stabilité" (ibid.).
A la base de la cognition et l’affectivité mêlées :
la surprise. Voilà un topos proustien. Dans la même
page, à la position héraclitéenne sous-jacente à
"il n’est même pas certain qu’un movimentum
extérieur à ces jeunes filles n’ait pas modifié
leur aspect" (ibid.),
Proust ajoute la problématisation épistémique. Ainsi
l’inversion de la croyance à l’erreur reconnue
modalise une bichromie féminine habituelle :
"[…]
quand nous apparaît pour la première fois, sous la
ceinture crespelée de ses cheveux blonds,
le disque de sa figure rose, nous craignons presque que
cette trop vertueuse sœur nous refroidisse par sa vertu
même […]. Mais quelques jours après, […] la rose
jeune fille rencontrée nous tient la seconde fois les
propos d’une lubrique Furie. […] En soi-même était-elle
plutôt l’une ou l’autre ?" (ibid.)
La
vérité attrayante et temporaire, bien que donnée dans
un second temps apparemment définitif, du blond rose féminin
pour ce "nous" qui dépasse la subjectivité
de Marcel à Balbec, consiste de nouveau en l’isosémie
/perversité/. Elle se lit notamment sur l’isosémie /curviligne/
(inhérente aux ‘ceinture’, ‘crespelé-’, ‘disque’,
‘mèches frisées’ statiques, mais aussi à ‘tourbillon’,
‘ouragan’ et ‘gouttes’ ainsi en chute intense),
à première vue liée au calme, et qui révèle ensuite
une violence emportant vers un second aspect moins doux,
vertueux et normal. Redonnant à l’expression son sens
concret, l’on dira que l’observateur est pris, pour
son bonheur, dans le cercle
vicieux des apparences à percer indéfiniment. En découle
la beauté toujours surprenante de la jeune fille car
elle est "capable d’accéder à tant de
possibilités diverses dans le courant vertigineux de la
vie." (III, 574) Si bien que l’originalité de la
thèse qui sous-tend cette poésie réside dans l’idée
que l’être
n’est pas une apparence certaine succédant à une
première incertaine, mais consiste en une multiplicité
de paraître
qui remettent en cause l’atteinte d’une vérité
stable, in fine. Il en résulte une déstabilisation de l’observateur
lui-même.
Quant
à l’hypothèse pessimiste :
"Leur
immobilité viendra de notre indifférence qui les
livrera au jugement de l’esprit." (ibid.)
elle
anticipe le dualisme théorisé dans le dernier volume
entre l’impression (euphorique) et l’intelligence (dysphorique),
celle-ci n’apportant qu’une fausse connaissance. La
perception de leur perpétuelle mobilité empêche a
contrario qu’elles soient indifférentes. On voit
par là que certaines couleurs privilégiées donnent
accès à des themes gnoséologiques centraux dans la réflexion
du narrateur.
[1-
2
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7
- 8
- 9
- 10
- 11
- 12
- 13
- 14
- 15
- 16
- 17] |