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A.
Milieu et finesse aristocratiques
Rappelons
que le groupement sémique définissant la matière spéciale,
blonde et distinguée des Guermantes se constituait
notamment de : /brillant/, /expansion/, /linéaire/, /ondulant/,
/intensité/, /féminité/, /mélioratif/, /duratif/. On
a pu constater qu’il était loin de se limiter à elle
et indexait aussi les divers aspects ophidiens ainsi que
les pierres tombales mythiques, voire le corps de la
blonde femme de chambre Giorgione, laquelle est ainsi
plus proche de la duchesse qu’elle n’en est éloignée
par sa sensualité. Mais quel rapport peut-on déceler
entre le "souple ondoiement" des nobles crins
et la liquidité ? Cette question est motivée par les
segments textuels présentant, dans le texte final,
divers aspects de la
condensation Guermantes.
En
effet, voici qu’entrent dans le salon Villeparisis
"le
baron de Guermantes et S. A. le duc de Châtellerault à
qui Mme de Guermantes dit: " Bonjour, mon petit Châtellerault
", d’un air distrait et sans bouger de son pouf,
car elle était une grande amie de la mère du jeune duc,
lequel avait, à cause de cela et depuis son enfance, un
extrême respect pour elle. Grands, minces, la peau et
les cheveux dorés, tout à fait dans le type Guermantes,
ces deux jeunes gens avaient l’air d’une
condensation de la lumière printanière et vespérale
qui inondait le grand salon." (II, 509)
Après
l’amour maternel réciproque associé à la dorure —
ce qui n’est pas sans rappeler le cou granuleux d’Albertine,
supra — l’apodose
de la phrase est consacrée à la poésie du physique,
dont les sémèmes ‘condensation’ et ‘inondait’
introduisent le groupement sémique /liquide/, /aéré/,
/expansion/ (du haut vers le bas), /sacralité/. En
outre le lien établi entre les génériques /humain/ vs
/inanimé/ (‘lumière’) se fonde sur les sèmes
communs spécifiques /jaune/, /brillant/, /précieux/, /résultatif/,
/supératif/, /abondant/ socialement normés dans la
luminosité solaire et les cheveux. La dorure commune
est à ce titre un connecteur classique. Grâce à lui,
ainsi que l’enclosure "avoir l’air", la
connexion métaphorique ne saurait être qualifiée de
fausse, en dépit du registre merveilleux.
Comme
pour Gilberte et Robert précédemment, la couleur déborde
sur la peau, phénomène ici motivé par le sème /expansion/
afférent au topos du bain de lumière. Celui-ci figure
alors la libération d’une énergie condensée dans le
physique du baron et du duc. Le parcours
dialectique va ainsi de la rétention (T1) à l’épanchement
(T2), bien que la description ne lexicalise pas les deux
intervalles temporels. Ajoutons que la l’entrée
dynamique des jeunes gens fait pénétrer l’espace
cosmique naturel dans un intérieur clos artificiel. De
sorte qu’est activée l’isosémie /médiation/, leur
tête d’or assurant le passage du céleste au
terrestre.
Cette
opposition est corrélée à celle des sèmes aspectuels
: le ‘vespéral-’ chrétien introduit /cessatif/ (condensation
de T1) qui est inversé par /inchoatif/ inhérent à
‘jeunes’ et ‘printanière’,païens (inondation
de T2). Quant aux imparfaits qui succèdent aux passés
simples de l’entrée, ils indexent la vision
d’ensemble à la paire /singulatif/ + /duratif/,
laquelle sert classiquement à l’apparition de
personnages majeurs.
Ce
processus de spiritualisation est confirmé par les
phrases suivantes, relevant du même contexte. L’une
d’elles, consacrée au Nom, en a la majesté :
"Mme
de Guermantes s’était assise. Son nom, comme il était
accompagné de son titre, ajoutait à sa personne
physique son duché qui se projetait autour d’elle et
faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des
bois de Guermantes au milieu du salon, à l’entour du
pouf où elle était." (II, 501-2)
Ce
segment suscite des observations d’ordre génétique.
Commençons par relever les précisions concernant la
parure qui lui succèdent :
"la
circonférence que découpait sur le tapis le ballon de
la jupe de pékin bleu" (502) ; "Mme de
Guermantes était coiffée d’un canotier fleuri de
bleuets […]. D’un air souriant, dédaigneux et vague,
[…] de la pointe de son ombrelle comme de l’extrême
antenne de sa vie mystérieuse, elle dessinait des ronds
sur le tapis […]" (503).
L’ensemble
révèle une permanence lexico-thématique par rapport
à l’extrait suivant du Cahier
39 de 1910, comme en témoigne la conservation de la
dense isosémie /circularité/ (inhérente à ‘autour’,
‘ciconférence’, ‘pouf’, ‘ballon’, ‘canotier’,
‘ombrelle’, ‘ronds’, ‘entouré’, ‘cercle’),
la courbe pouvant être rapportée à la douceur de la
vision :
"Seule
femme, s’étant un peu isolée sur un pouf, […] je
venais d’apercevoir, un chapeau de bleuet posé sur
ses cheveux blonds,
[…] l’œil dédaigneux, souriant et vague, et
faisant des ronds sur le tapis avec la pointe de son
ombrelle, […] la duchesse de Guermantes. Comme son nom
était entouré de son titre de duchesse, j’ajoutais
à sa personne son duché que je projetais sur le tapis
aussi loin que le cercle qu’y décrivait sa jupe de pékin
bleu." (II, 1192)
La
modification essentielle est le passage de sa blondeur
concrète au mystère de sa dorure sylvestre, fraîche,
magique, mythique. D’autre part, alors que cette
apparition est actuelle, le narrateur poursuit la
description en anticipant :
"Plus
tard, quand elle me fut devenue indifférente, je connus
bien des particularités de la duchesse, et notamment
(…) ses yeux, où était captif comme dans un tableau
le ciel bleu d’une après-midi de France, largement découvert,
baigné de lumière même quand elle ne brillait pas ;
et une voix qu’on eût crue, aux premiers sons enroués,
presque canaille, où traînait, comme sur les marches
de l’église de Combray ou la pâtisserie de la place,
l’or paresseux et gras d’un soleil de
province." (II, 502)
Dans
cette autre période majestueuse présentant la
bichromie récurrente en bleu et jaune brillants, on
retient la nouvelle dorure d’un son, cette fois de la
voix au lieu du nom, par une attribution synesthésique
du visuel à l’auditif, classique dans la Recherche.
Mais avant que de l’analyser, confrontons-la à la
formulation paraphrastique telle qu’on pouvait la lire
dans l’une des notes fragmentaires destinées au Temps
retrouvé, extraite du Cahier
57 de 1916 :
"Ses
cheveux gris qu’elle portait maintenant relevés dévastaient
en quelque sorte son visage, y faisaient plus grande
presque illimitée comme dans un paysage dénudé, la
part des yeux, le ciel captif d’Ile-de-France où la
lumière semblait comme la fin de l’après-midi
briller plus douce. Il semblait que dans la voix j’aurais
dû trouver aussi plus de douceur dorée, " de l’arrière-saison
le rayon jaune et doux ".Mais la fréquentation des
artistes, l’affectation de naturel, de drôlerie, de
dire des gros mots lui avait donné quelque chose de
presque canaille où l’engueulade du voyou semblait
frisée par la lenteur de la province […]. Et ce
n’est que dans les phrases où elle ne mettait pas
d’intonation, dans les hésitations involontaires
grassement dorées et traînantes que je reconnaissais
la lumière attardée sur le porche d’or de l’église."
(IV, 952)
Il
est frappant de constater qu’ici la syntaxe n’embrasse
pas les mêmes couleurs : alors que la première phrase
ne contient que le bleu et une grisaille péjorative (cf.
‘dévastaient’) qui disparaîtra dans le texte final
pour laisser place à "ses cheveux encore blonds"
(cf. infra IV,
159), les suivantes s’attardent sur cette couleur
transférée à la voix. Le son traînant de celle-ci,
comparée en quelque sorte à du beurre, ainsi que les
imparfaits, augmentent la saillance du sème /continuité/.
Génétiquement,
son sème /onctueux/ lexicalisé par ‘gras’ ou
‘grassement’ n’est plus afférent aux ‘hésitations’
ni à la douceur automnale, mais à la ‘pâtisserie’,
laquelle est devenue le pendant architectural de l’église,
le sème /spatialité plane/ de "la place" et
"les marches" s’imposant, contre /vertical/
du "porche" disparu.
En
d’autres termes, le générique /religion/ lié à /sacralité/
de l’illumination solaire est en quelque sorte
perverti davantage par le sucré que par l’encanaillement
provincial, lequel est beaucoup plus développé dans le
brouillon (cf. ‘gros mots’, ‘engueulade’,
‘voyou’ en ont disparu ; en revanche ‘province’
s’est spécifié en ‘Combray’ ; quant à ‘paresseux’,
personnifiant, il condense ‘lenteur’ et ‘attardée’,
de même que ‘tableau’ condense le domaine
‘artiste’ de la poésie et de ‘frisée’, l’équivalence
étant renforcée par le passage de ‘dénudé’ à
‘découvert’).
On
trouve confirmation de ce sémantisme dans un autre
endroit de province, et dans un volume antérieur du
texte final :
"Le
jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où
était cette église couverte de lierre […], ma
grand-mère, pensant que je serais content d’être
seul pour regarder le monument, proposa à son amie d’aller
goûter chez le pâtissier, sur la place qu’on
apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était
comme une autre partie d’un objet tout entier
ancien." (II, 75)
L’initiatrice
n’est plus ici la duchesse, mais sa tante — dans le
salon de laquelle elle apparaissait, de même que le duc
et le baron supra.
Déjà ici la relation locative des deux édifices
favorisait l’attribution d’une dorure appétissante
à du minéral de longue durée, rendu lisse et doux,
dans une conciliation des contraires, que ce soient les
rôles sociaux : /artisanat/ (‘pâtissier’) + /noblesse/
(‘patine’) ; ou les actions : /sacralité/ (‘regarder’)
+ /sensualité/ (‘goûter’). On repense évidemment
au miel tombal et à la brioche dorée du clocher de
Combray. Quant à l’attardement de la prononciation et
de la lumière ci-dessus, on le retrouve dans cette flânerie
touristique.
Après
ce détour démonstratif par A
l’ombre des Jeunes filles en fleurs II, revenons
au Côté de
Guermantes I et à son brouillon ci-dessus, car il
convient de remarquer que celui-ci présente une
complexité qu’éliminera le texte final :
·
Concernant
la dialectique.
La diction de la duchesse s’y compose, en T1 d’intonations
affectées comportant les sèmes /faux/ + /populaire/ (encanaillement
incolore), en T2 "d’hésitations involontaires"
indexées au contraire à /vrai/ + /noble/ (or lumineux
et religieux).
·
Concernant
la dialogique.
Sans coïncider avec ces deux intervalles temporels, une
inversion se produit aussi au niveau de cette composante.
En effet, les trois occurrences — lourdes — de
"semblait" modalisent d’abord la douceur dorée
(ainsi que la lumière céleste et les intonations
provinciales), dont l’incertitude est accrue par le
conditionnel passé d’irréel ("j’aurais dû
trouver") ; cela est ensuite contredit par la
reconnaissance subjective modalisant l’or lumineux et
religieux. On observe que le brouillon dissimile les
deux dorures en : profane incertaine vs
sacrée certaine.
La
version définitive, marqué par un style concis,
simplifiera l’inversion en ne conservant que le
conditionnel passé d’irréel, modalisant le sonore (cf.
"qu’on eût crue canaille" à cause des sons
enroués), inversé par l’indicatif imparfait de réalité,
assertant le visuel (cf. "où traînait…l’or").
Cela a pour effet de dissiper l’ambivalence modale du
jaune brillant.
Ce
collationnement des trois segments que nous venons d’analyser
montre ainsi comment, à partir d’une molécule de sèmes
spécifiques conservés, Proust opère une transposition.
Poursuivons
maintenant le contexte de Mme de Guermantes assise sur
son pouf. La remarquable période précédente de
"la fraîcheur ombreuse et dorée des bois"
est paraphrasée par :
"Non,
par intelligence, j’entendais une faculté ineffable,
dorée, imprégnée d’une fraîcheur sylvestre."
(507)
Celle
des Guermantes, nom que Marcel s’étonne d’entendre
"des
gens dont l’intelligence n’avait rien d’extraordinaire,
prononcer sans précaution […], en n’ayant pas
l’air de sentir dans ce nom des arpents de bois
jaunissants et tout un mystérieux coin de province.
Mais ce devait être une affectation de leur part […]
que moi aussi je m’efforçais d’imiter en disant sur
le ton le plus naturel la duchesse de Guermantes, comme
un nom qui eût ressemblé à d’autres." (506)
Génétiquement,
la conservation sémantique se confirme si l’on se
reporte à ces extraits du Cahier
42 de 1910, où, à propos de Mme de Guermantes,
Marcel imagine
"[…]
une intelligence inconcevable, engendrée par son nom,
taillée dans sa matière, teinte de ses jaunes couleurs."
(1278) ; "[…] à cette intelligence aussi je
donnais un titre de duchesse et une couleur jaunie."
(1275) ; "Sans doute depuis bien longtemps la
duchesse de Guermantes de mes premiers rêves, luisant
de l’or mourant de son nom, n’existait plus pour moi.
[…] Mais pour prononcer ce nom de Guermantes sans émoi,
[…] plus ne m’était besoin de cette affectation que
je jouais autrefois quand au temps de la première
visite que je fis à Mme de Villeparisis je parlais de
Mme de Guermantes sans laisser sentir qu’à ce moment
des arpents de bois jaunissant passaient sur mes lèvres."
(II, 1304)
Outre
les reprises lexicales, les parasynonymes (‘sylv-’ \
‘bois’ ; ‘jaun-’ \ ‘-or-’), et paraphrases
(‘sentir dans’ \ ‘imprégné’ ; ‘mystérieux’
\ ‘ineffable’ ; ‘imiter’ \ ‘jouer’)
contribuent à l’unité thématique de tous ces
segments.
La
fraîcheur végétale comparante, modalisée par l’être,
au-delà d’un paraître
snob (de "affectation", "m’efforçais
d’imiter", "n’ayant pas l’air de",
et des hypothétiques "ce devait être",
"comme un nom qui eût"), abandonné par
Marcel dans le brouillon ("plus ne m’était
besoin"), confère à la rêverie onomastique
l’allure de la vérité. Celle d’un mythe remontant
à un "autrefois" et "depuis bien
longtemps", dépassant la simple subjectivité du rêveur.
Ce
jaune brillant végétal, indexé à /cessatif/, /esthétique/,
/affectif/, présente la substitution dite métonymique
— en fait casuelle — de /attributif/ + /mythique/
(nom d’or) à /locatif/ + /banal/ (bois jaunissant
d’automne).
Toujours
sur l’isosémie /locatif/, en "faisant régner au
milieu du salon" parisien une telle lueur
provinciale et campagnarde, paradoxalement, qui rend la
duchesse "impalpable comme un reflet" (1304),
l’immatérialisation transfigure en son sein
l’univers mondain très terre-à-terre. On reconnaît
dans l’émanation lumineuse la coloration de la
"lande dorée" par la lanterne magique
remontant aux brouillons de l’incipit de la Recherche
(cf. supra).
Remarque.
On
n’aura pas manqué de relever dans ces segments la présence
de la triade sémiotique séculaire Vox
\ Conceptus \ Res : les "bois de
Guermantes" (référent)
suscitent le fantasme de l’admirateur sur ce
"duché", qui remplit (par la
pensée) le nom de la duchesse (sa sonorité).
Soit un mixte classique de psychologie et d’ontologie
avec lequel rompt la dyade signifiant
vs signifié (sur ce débat épistémologique cf.
Rastier, 1990). Aussi ce dernier terme ne peut-il équivaloir
chez Proust qu’à travers la représentation mentale
du référent comme le remarquait Genette : "pour
Marcel, l’essence des choses est bien dans le sens caché de leurs noms" ("Proust et le langage
indirect", Figures
II, Points-Seuil, 1969: 244).
Sa
théorie onomastique remonte au Cahier
32 de 1909-1910 : "Les mots sont de petites
images claires […] de choses qu’ils nous montrent,
pareilles aux choses de même espèce, une chaise, un
arbre. Mais les noms donnent à chaque ville qu’ils
nomment une couleur différente qui naît de leur propre
sonorité mais que nous répandons sur elle." (I,
957) Célèbre dichotomie, où le contenu participe de
la même substance psychique. Les mots
font connaître les choses de façon nette, "par
l’intelligence et les sens", acte "sans
valeur" ; les noms
de façon confuse, par l’imaginaire : "il
n’y a pour nous de réalité que dans ce rêve" (ibid.).
Prétendre
en revanche que les signifiants (mots ou noms) sont
pourvus de signifiés dont l’origine
extra-linguistique est indifférente — qu’elle soit
rationnelle, empirique, ou onirique — ne revient pas
à se réfugier dans une sémantique " qui a peur
du réel ", mais à suspendre le renvoi à
l’objectivité et à la subjectivité des signes pris
isolément, afin de pouvoir établir une continuité thématique
des contextes englobant ces signes. Ce passage d’une
linguistique du signe à une linguistique du texte
(Rastier, 1996 d) provient en fait ici du renversement
de perspective : au point de vue génératif du narrateur qui fait remonter le niveau verbal à celui
de l’intelligence, des sensations, du rêve, dans une
genèse du sens à partir du vécu, de l’Erlebnis,
se substitue la démarche interprétative
du lecteur analyste qui intègre le contenu de ces noms
si valorisés dans la cohésion textuelle.
La
mythification du jaunissement végétal lui ôte tout
caractère négatif. En le rapprochant de celui de Tante
Léonie supra,
on est fondé à aborder le vieillissement du visage de
Mme de Guermantes tel que le décrit l’extrait suivant
du Cahier 57
de 1916, destiné au Temps
retrouvé :
"[…]
elle avait beau tenir les rênes de son visage en une
forme maintenue, sa peau maintenant n’était plus
qu’un nougat qui ne ressemblait en rien à de la chair
et admettait des fragments de coquillages, de petites
perles de verre, des fonds de papier jauni sur lesquels
se recourbait comme en une corne plus durable le bec du
nez" (IV, 912).
Cela
devient, plus positivement, dans le texte final :
"Dans
les joues restées si semblables pourtant de la duchesse
de Guermantes et pourtant composites maintenant comme un
nougat, je distinguai une trace de vert-de-gris, un
petit morceau rose de coquillage concassé, une grosseur
difficile à définir, […] moins transparente qu’une
perle de verre" (IV, 515).
La
modification la plus révélatrice, outre la
modalisation épistémique de ‘distinguai’,
‘difficile à définir’ qui substitue la curiosité
à la laideur assertée, est la migration et la
transformation du "papier jauni" comparant,
quelques pages plus loin, chez
"certains
grands seigneurs : […] leur figure avait jauni, s’était
foncée comme un livre", car, "chose curieuse,
le phénomène de la vieillesse semblait dans ses
modalités tenir compte de quelques habitudes
sociales" (IV, 524).
Il
s’agit là d’une instruction contextuelle pour
activer le sème noble à ‘livre jauni’ par
assimilation avec ‘grands seigneurs’. Bref, ici
encore est intervenue une amélioration génétique, qui
touche ce jaune résultatif.
Cela
est contextuellement confirmé
·
In
fine
par la permanence du souvenir onomastique mythique de
Guermantes, tel que l’entretient la duchesse elle-même
en se trompant sur l’époque du début de l’intimité
avec Marcel : "cela faisait […] que j’eusse été
reçu dans le nom aux syllabes dorées […], alors que
tout simplement j’étais allé dîner chez une dame
[…] comme une autre […]" (IV, 585). Le jaune
brillant sonore et merveilleux est de nouveau modalisé
par l’irréel, découlant d’un savoir erroné.
·
Mais
aussi par sa coloration de jeunesse conservée dans le
volume antérieur Albertine disparue. Soit la phrase :
"Un
jour, après déjeuner, comme il faisait beau et que M.
de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de
Guermantes arrangeait son chapeau dans la glace, ses
yeux bleus se regardaient eux-mêmes et regardaient ses
cheveux encore blonds, la femme de chambre tenait à la main diverses ombrelles
entre lesquelles sa maîtresse choisirait." (IV,
159)
Au-delà
de son narcissisme, il s’agit d’une jeunesse pérenne,
car ses couleurs intactes succèdent à celles,
identiques, de la fameuse Mlle de Forcheville, alias Mlle Swann (IV, 154), dont elle semble avoir hérité par
assimilation.
Mais
revenons-en au Cahier
57 de 1916, où était prévue cette pérennité du
physique jeune :
"La
duchesse de Guermantes, rose et blonde,
avait comme un air de lassitude qui tenait à ce que non
seulement cette matinée, mais la vie elle-même durait
déjà depuis bien longtemps." (IV, 951)
En
dépit de sa "fatigue qui lui donnait un air de
dureté" et une "pesante beauté" (ibid.),
elle retrouve légèreté et poésie par ce souvenir
triomphant des matinées postérieures à l’apparition
à l’opéra :
"Les
petits boutons des manches qui serraient un peu les
poignets de Mme de Guermantes dans ses jaquettes du
matin quand elle partait en promenade, ils étaient
presque aussi chargés que ses yeux clairs, que son nez
trop busqué, que ses cheveux blonds,
de cette âme particulière, de cette vie étrange, qui,
quand je la voyais par les matins de printemps ouvrir
son ombrelle blanche bombée comme une voile, me
semblait la lester comme un jeune navire des mystérieuses
cargaisons d’un monde lointain." (IV, 950)
La
merveilleuse spiritualisation s’effectue par l’aération
due au comparant inanimé /navigation/ du comparé
humain /promenade/. Au niveau des composants non plus génériques
mais spécifiques, la douceur de la courbe se manifeste
par la densité de l’isosémie /convexe/, inhérente
à ‘ombrelle’ ‘bombée’ (i.
e. ‘voile’ gonflée), ‘boutons’,
‘poignets’, ‘jaquettes’, ‘cheveux’,
‘yeux’ et ‘nez busqué’. Elle est étroitement
liée à /plénitude/ (cf. le lest de la spiritualité
et du mystère dans le physique et la parure, des
richesses et de l’aventure dans les cargaisons),
l’euphorie étant renforcée par l’aspect
/inchoatif/ (+ /itératif/, /imperfectif/) inhérent à
‘partait’, ‘les matins’, ‘printemps’.
Comment
imaginer alors que cet extrait de brouillon, au vu de sa
thématique, puisse servir à préparer un développement
sur la vieillesse ? Sans doute est-ce cette
incompatibilité qui ne l’a pas fait retenir dans le
texte final du dernier volume où
"l’affaiblissement" et
"l’encanaillement" de l’héroïne se
traduisent par ses "bons mots" devenus ternes
: "Swann ne retrouvait plus dans l’esprit dur de
la duchesse de Guermantes le fondu de la jeune
princesse des Laumes." (IV, 582-83)
Si
l’on en revient maintenant au Côté
de Guermantes, dans le salon Villeparisis où se
produisait la fraîche condensation, celle-ci se
manifeste dans le physique d’Oriane elle-même,
lorsqu’elle vient lancer une invitation à Marcel, qui
abandonne son "indifférence" (feinte ou réelle)
pour céder à la fascination de cette autre douce et
fine dorure :
"Non,
ne vous dérangez pas, vous permettez que je m’asseye
un instant auprès de vous ?" […]
Plus
grande que moi et accrue encore de tout le volume de sa
robe, j’étais presque effleuré par son admirable
bras nu autour duquel un duvet imperceptible et
innombrable faisait fumer perpétuellement comme une
vapeur dorée, et par la torsade blonde de ses cheveux qui m’envoyaient leur odeur." (II, 669)
Ajoutons
qu’elle n’est plus assise sur un pouf mais sur une
bergère, recouverte par sa "longue robe de satin
jaune" (666), tissu confirmant le sème /finesse/
afféré au coloris, alors que le Cahier
66 de 1910 correspondant ne présentait que le
lapidaire "[…] elle vint s’asseoir à côté de
moi […]" (II, 1228), avec les "deux valves
de satin rose" de sa robe l’identifiant à Vénus
(et ce dès II, 1115 dans le même cahier). Bref, génétiquement,
l’allusion mythologique s’est estompée en même
temps que s’est accrue la poésie de la période
ci-dessus (669), dont il convient de rendre compte.
Structurons
sa thématique par les trois sèmes casuels :
·
/ergatif/
pour le duvet et la chevelure, dont l’action (faire
fumer et envoyer l’odeur) n’est plus ondulatoire
mais se fait ici évanescente ;
·
/datif/
pour Marcel, bénéficiaire ;
·
/accusatif/
pour le contact maternel qu’il reçoit : "presque
effleuré" ainsi que "imperceptible",
"duvet", "vapeur" imposent les sèmes
récurrents /douceur/, /affectivité/, outre /finesse/.
Notons
que, comme toujours lors des rencontres déterminantes,
l’imparfait, duratif intense ("fumer perpétuellement")
et porteur d’une valeur affective, succède au passé
simple au contraire perfectif, ponctuel-singulatif et
objectif (elle "m’aperçut",
"obliqua", "vint à moi" ; 669).
De
ce segment descriptif se dégage une proportion qu’il
convient de rétablir : " la vapeur dorée
/accusatif/ est au duvet /ergatif/ ce que l’odeur
/accusatif/ est aux cheveux blonds /ergatif/ ". La
cohésion de ‘vapeur’ avec ‘odeur’ repose sur
les sèmes /aéré/ et /expansion/ ; avec son comparé
‘duvet’, sur /léger/, /impalpable/. Elle motive en
quelque sorte l’hypallage qui attribue la dorure,
normale pour la pilosité, à l’étrange fumée.
Ce
comparant revient d’ailleurs plus loin, mais cette
fois pour connecter /concret/ à /abstrait/ :
"[…] quand les Guermantes me furent devenus
indifférents et que la gouttelette de leur originalité
ne fut plus vaporisée par mon imagination […]"
(II, 709). Ici la vapeur apparaît ouvertement comme une
émanation de l’idéalisme du narrateur (cf. dans le
premier volume la saveur et l’odeur de la madeleine
trempée qui portaient "sur leur gouttelette
presque impalpable, l’édifice immense du
souvenir"). La spiritualisation inclurait alors les
éléments de la proportion ci-dessus dans le taxème
idiolectal //matières subtiles//. Parmi elles, ces
sensations qui, faut-il le souligner comme le fait
Spitzer, se répartissent dans une phrase au rythme
binaire, indice d’ordre, de logique, de stabilité
(cf. les deux compléments d’agent, chacun pourvu
d’une relative : "… par son bras nu…
duquel… ; et par la torsade… qui…"). De même,
les cheveux soigneusement noués n’excluent ni
l’expansion ni la ténuité.
Néanmoins,
si la spiritualisation caractérise la description de ce
physique en vision rapprochée, elle est tout aussi
compatible, dans le même contexte, avec la vision éloignée
rétrospective qui reconduit
à la duchesse céleste, toujours modalisée par l’épistémique
:
"Je
n’avais pas su à quoi attribuer le changement de
route de la duchesse quand je l’avais vu dévier de sa
marche stellaire, venir s’asseoir à côté de moi et
m’inviter à dîner, effet de causes ignorées."
(II, 672)
Concluons
sur le fait que le groupement sémique si valorisé et
commun aux deux formes de pubescence que sont
‘duvet’ et ‘torsade’, constitué de /intensité/,
/ dynamisme/ (expansion aérée), /incurvé/ (inhérent
aussi à ‘autour du bras’, que l’on rapprochera du
précédent "Un imperceptible sourire fit onduler
les cils de Mme de Guermantes" ; II, 550), mais
aussi /douceur/, /affectivité/, /finesse/, /jaune
brillant/, /précieux/, rend peu saillantes leurs catégories
distinctives /fin/ vs
/massif/ et /libre/ vs
/entrelacé/.
Remarque
théorique. La
proximité textuelle et thématique de ces segments qui
consacrent les Guermantes, (II, 501-9), (II, 669), (II,
672), avec les propagations sémiques mutuelles
qu’induit leur rapprochement, illustre à merveille
l’hypothèse centrale
: "toute phrase doit être considérée comme
un segment de texte. Or, un segment de texte reçoit son
sens des autres segments, notamment voisins, qui définissent
des conditions d’actualisation de sèmes, soit qu’il
en reçoive des déterminations, soit qu’il ne
convienne pas aux compatibilités qu’ils
ouvrent." (F. Rastier, 1994 d: 328)
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