|
2)
Sur la méthode et la théorie
Avouons-le,
l’essentiel selon notre optique n’était pas la thématique
comme point d’aboutissement, mais bien en tant que façon
de se constituer. La visée génétique n’aura fait
qu’accroître ce processus en rajoutant des étapes
interprétatives, si bien que le contenu des brouillons
n’a pas le caractère secondaire qu’on leur donne
volontiers lorsqu’ils sont vus du haut d’une version
consacrée comme définitive.
Par
exemple, il fallait prendre en compte la bande des
quatre jeunes filles dans le Cahier
12 de 1909, d’où émergent la brune espagnole et
la blonde faussement angélique qui triomphe dans le cœur
de Marcel, pour comprendre la rivalité d’Albertine et
Gilberte dans le texte final. Dès ce cahier, on
constate que Proust ne procède pas à une différenciation
en dépit de l’opposition chromatique ; celle-ci
n’est dans ce contexte qu’une variation "
superficielle " sur une identité commune "
profonde ", pour reprendre sa dualité héritée de
l’ontologie classique. En termes sémantiques, on
s’est borné à actualiser le sème /duplicité/ inhérent
à chacun des portraits, sans le rapporter à la "
permanence d’une substance ".
Une
direction de recherche prometteuse consisterait à
comparer de façon plus technique les processus génétiques
du corpus proustien avec ceux qu’a détaillés Rastier
dans Hérodias.
Prenons
par exemple le développement consacré à la "race
mythologique issue d’une déesse et d’un oiseau",
cooccurrente de la blondeur depuis l’Hippolyta des Plaisirs
et les Jours : ce segment extrait du Cahier
5 de 1908-1909 donnera lieu à une reprise fugace
dans le Cahier 57
de 1910, préparatoire de la fin du récit, mais avec
des reprises lexicales de traits typiques. Cela a pour
effet de donner dans le dernier volume, très
explicitement, une " essence " magique de
jeunesse aux Guermantes.
Or
dans cet exemple comme plus généralement, la différence
est réelle avec Flaubert, qui cultive de préférence
l’implicite ("il ne parvient à montrer que dans
la mesure où il cache", 1997 a: 214). On ne
saurait prétendre à propos du thème que l’on a étudié
chez Proust :
"le
lecteur perçoit obscurément de multiples relations sémantiques
entre des passages éloignés, mais sans guère pouvoir
les infirmer ni les confirmer, tant elles ont été
effacées au cours de la déflation génétique, et même
avant." (ibid.
212)
Nul
"chaînon manquant" n’a besoin d’être
trouvé dans les Cahiers de Proust pour interpréter dans le texte final des
reformulations qui y apparaissent à divers endroits,
par exemple celles de l’onctueuse illumination des
lampes (de la chambre d’odette surveillée par Swann
à l’appartement de Doncières, etc.), car leur
relation thématique est évidente, même à longue
distance. Seul peut-être le développement consacré à
la camériste de Mme Putbus, éliminé dans la version définitive,
permet de comprendre pourquoi le transfert de son désir
sensuel et esthétique à la blonde Gilberte de Combray
la rend si attirante pour Marcel, en tant que Mlle de
Forcheville, dès avant le voyage à Venise.
Soit
dit en passant, la couleur, pour être différente de
celle de Flaubert dans "L’aube, qui se levait
derrière Machaerous, épandait une rougeur."
n’en présente pas moins une identité thématique:
l’or lumineux proustien, auroral ou crépusculaire,
est lui aussi indexé à la paire /expansion/ + /inchoatif/.
En revanche si le sème /féminin/ reste lié chez
Proust à /ondulant/, il se dissocie de /en position inférieure/
+ /horizontal/ (cf. ‘Salomé’), comme on l’a montré
pour la duchesse mais aussi la Giorgione onduleuse. Ces
blondes ne se définissent pas par opposition à une
virilité contraire (cf. ‘Antipas’) mais exercent un
notable ascendant sur Marcel.
En
outre, pour intéressante et innovante que soit l’étude
génétique d’Hérodias,
ses "deux phases" remarquables de délétion
et de condensation
conjuguées succédant à l’insertion
et l’analyse
contraires (ibid. 196-97) ne pouvaient être cernées dans notre étude des
brouillons de la Recherche.
Pas plus que les trois autres opérations de réécriture
que sont la conservation, la transposition
et la substitution
(cf. glossaire). En effet, toutes se situent au palier
du sémème dans l’unité d’un court texte, tandis
que l’immense corpus proustien nous a incité à le
fragmenter en de multiples points de saisie éloignés
les uns des autres. L’objectif consistait alors à
utiliser la genèse d’un segment donné pour y
observer la permanence ou les modifications d’une thématique,
dans le meilleur des cas en interaction avec les trois
autres composantes (dialectique, dialogique, tactique).
Tel par exemple le segment assez étendu de la blonde
" non reconnue " au casino de Balbec par
Albertine. Ou celui de la voix canaille d’Oriane.
Difficile de qualifier le type dominant de réécriture
de sémèmes isolés, puisqu’il s’agissait avant
tout de mettre en évidence un faisceau d’isosémies
au sein de tels ensembles lexicaux. Si l’on a pu ainsi
relever la transposition des sinuosités ophidiennes de la blonde comtesse des Cahier
4 et 5 en ichtyologiques dans sa rousseur de duchesse saumonée dans Le
Temps retrouvé, elle a été moins perceptible que
la conservation
impliquée par les reprises lexicales et la paraphrase.
Comment alors "restituer la dynamique globale"
des propagations et inhibitions sémiques (ibid.
210) sans tomber dans des généralisations abusives ?
Voilà
pourquoi nous en sommes restés à la méthode du pas-à-pas
— naguère revendiquée par le S/Z
de Barthes. En ont découlé des parcours interprétatifs
qui auront pu parfois paraître évidents, voire
manquant d’audace par rapport à des lectures
libidinale (Richard), phénoménologique (Ricœur) ou sémiotique
(Fontanille) de la Recherche.
Mais l’objectif se " limitait " à une
lecture descriptive fondée sur l’interprétation
intrinsèque (cf. glossaire) et évitait, autant que
faire se pouvait, la prolifération des concepts. L’exposé
a repris ces éléments rhétoriques ou syntaxiques,
typiques du style de Proust, qu’ont naguère définitivement
cernés des critiques aussi illustres que Genette ou
Spitzer. Mais l’analyse sémique évite la répétition
en projetant sur eux un autre éclairage.
On
repondra brièvement aux deux griefs, d’intuitionnisme
et d’infinitude, qui lui sont communément lancés
surtout lorsque cette analyse sémique opère en
contexte. Le sème possède un pouvoir explicatif
d’une suite linguistique. Perçu grâce à sa récurrence,
il résulte d’un parcours interprétatif qui diffère
de l’intuition pure et simple. Le lecteur l’actualise
en fonction des normes requises (dialectales,
sociolectales, idiolectales). D’autre part, la quantité
de ces sèmes récurrents pour un contexte donné
n’est pas in(dé)finie ; le relevé s’arrête quand
on ne peut plus démontrer leur nécessité, et quand
ils forcent l’interprétation (sur ce problème d’objectivité
du sens, cf. Rastier, 1989, ch. I).
Une
chose est la clôture sémantique, tout à fait
justifiable dans un corpus fermé, une autre l’arrêt
des relations lexicales permettant de cerner le
groupement sémique. Du fait que celui-ci outrepasse les
limites artificielles de la blondeur, on n’a renoncé
qu’avec difficulté à étendre le "réseau
associatif" à des dorures similaires. On pense ici
notamment à la quantité non négligeable de segments
que Proust consacra au jaunissement végétal dans Jean Santeuil ; sans parler de ceux des toponymes qui nous auraient
entraîné vers Coutances et Harcourt. Mais nous nous étions
fixé le cap du sème /humain/ pour mener à bien cette
étude de portraits.
A
ce faux reproche d’incomplétude nous pourrions
ajouter celui, valide, de manque de cooccurrence statistique. Nous ferons remarquer que nous
avons déjà intégré ces données de lexicologie
quantitative et illustré leur pertinence ailleurs,
rapidement il est vrai, dans une étude consacrée au
champ des sentiments autour de la même couleur dans la Recherche (1995). L’assistance informatique déterminant les mots
cooccurrents du mot-pôle, lesquels sont potentiellement
des corrélats significatifs (cf. glossaire), aurait
certes utilement guidé les parcours interprétatifs au
sein des nombreux segments abordés. Elle ne doit
toutefois pas accréditer l’idée d’une
automatisation de la sémantique ou de la compréhension,
comme pourrait le laisser croire certain mythe
technologique. Cependant là encore cette étape d’analyse
de résultats obtenus excède le propos actuel et
requerrait un ouvrage entier.
Une
telle utilisation de l’outil informatique plaide en
faveur de la lecture segmentée, telle que nous l’avons
menée, qui rompt avec le cours linéaire normal. Il
nous serait aisé de nous abriter derrière le paravent
de la nouveauté pour la valoriser. Et de citer une fois
de plus Rastier (1997 d), selon qui, grâce à une
utilisation réfléchie des banques de données
lexicales et textuelles, "le développement des
lectures non-linéaires est en voie de renouveler les
parcours interprétatifs propres aux usages
traditionnels de l’écrit." Nous argumenterons
plutôt en faveur de la continuité paradoxale due au
fil thématique : multiplier les zones locales d’interrogation,
indifféremment dans tous les volumes de la Recherche,
finit par donner une vue globale de son contenu, tout du
moins d’un secteur du contenu. Voilà comment l’analyse
microsémantique débouche selon nous sur la macrosémantique.
Nous ne nions pas pour autant l’erreur qu’une telle
étude peut occasionner en donnant l’impression que le
corpus regorge de blondeur et du thème qu’elle induit
; le seul fait de pointer le doigt sur cet effet le
dissipe. Toutefois, ce secteur du contenu, pour être
sporadique n’en est pas moins central, de par sa
valorisation et les acteurs clés qu’il indexe.
Les
mots dans leur contexte verbal : n’est-on pas ici à
mille lieues des préoccupations de Proust tournées,
notamment dans le premier et le dernier volume, vers les
Signes, ces éléments concrets pris dans leur contexte
extra-verbal que l’écrivain a la charge de traduire
en atteignant en eux un sens spirituel profond ? A
propos de la couleur des Noms, nous avons abordé cette
primauté du vécu, de l’Erlebnis,
par un renversement de perspective, en substituant à la
perception du réel par Marcel (aux niveaux sensitif,
onirique, intellectuel) les parcours interprétatifs du
lecteur qui opère sur le seul texte. Le sens y change
de nature puisqu’il se coupe de l’ontologie
sous-jacente au réalisme proustien. Pour elle en effet,
"la permanence de l’essence est ainsi présupposée
comme le fondement de l’unité du sens : c’est parce
que les choses ont une essence que les mots ont un sens"
(Aubenque, Le
problème de l’Etre chez Aristote, cité par
Rastier, 1994 a: 85). Dans la Recherche
: les mots se remplissent en quelque sorte du vrai sens
que leur confère la découverte de l’essence
subjective du passé enfouie dans certaines choses.
Voilà
résumé le point crucial de divergence entre notre méthode
d’analyse, sa théorie, et son objet d’étude. En
outre selon nous, les brouillons étudiés génétiquement
ne garantissent pas une plus grande proximité avec le
sens du vécu, avant l’étape de sa mise en mots.
Relativement
au thème de la blondeur, ces considérations nous amènent
à élargir la vue à la " phénoménologie des
couleurs " que défend Marc Richir (in La
couleur, collectif, Ousia, Bruxelles, 1993), dans le
sillage de Merleau-Ponty, dont l’auteur fétiche était
Proust, faut-il le rappeler. Proche de ceux qui posent
que les couleurs représentent des propriétés
objectives des objets (cf. B. Russell, dans Signification et vérité, pour qui "une " chose "
n’est rien qu’un faisceau de qualités coexistantes"),
Richir réaffirme que les couleurs "ne sont plus qualités
secondes et subjectives, mais des qualia
ou des êtres
[…], ou des Wesen
sauvages, et en tant que tels, jouent comme des
existentiaux incarnés, des rayons
de monde." (p. 178) Cela est valable du point
vue de la création, notamment du peintre pour qui l’eidos
de la couleur ne saurait être une abstraction.
Toutefois il admet aussi la présence d’un "nominalisme
phénoménologique" pour lequel telle couleur est
"avant tout un nom"
: "il y a au monde des rouges que nous subsumons
par le nom ou le concept rouge" (p. 177). Si le point de départ n’est plus alors la
chose colorée mais le nom de couleur, cela nous
conforte dans notre décision d’aborder ‘blond’
·
non plus comme une expérience sensorielle ou
psychique à atteindre au-delà des mots (point de vue génératif),
selon le vœu du narrateur de la Recherche
souhaitant retrouver la douce couleur de la duchesse, de
Gilberte, de Saint-Loup et autres anges, de Swann, des
crémières, des pavés voire des madeleines, ou au
contraire la douleur que lui inflige la constellation
gomorrhéenne autour d’Albertine,
·
mais bien tel un contenu diversement remanié
selon les contextes verbaux (point de vue interprétatif).
Hors
même ce nominalisme, les existentiaux
incarnés s’appréhendent en situation et n’échappent
pas à la détermination de données pragmatiques
variables (cela constitue une avancée radicale par
rapport au concept aristotélicien, universel et
immuable, qui se dégagerait empiriquement). Il n’en
va pas autrement des sémèmes qui varient selon les
segments textuels, par les propagations idiolectales qui
les affectent. Mais le parallèle avec la phénoménologie
s’arrête là, pour la raison suivante :
Proust
situe l’eidos (forme) dans le sens figuré,
comme en témoigne ce premier brouillon à propos du
"travail de l’artiste : […] Même ainsi que la
vie quand en rapprochant une qualité commune à deux
sensations, […] dégage leur essence commune, pour la
soustraire aux contingences du temps et du particulier
il enfermera cette essence dans une métaphore." (IV,
821) Par cet usage ontologique de la figure de rhétorique
et par le privilège qu’a le discours du roman poétique
d’atteindre à "une connaissance extratemporelle"
individuelle (IV, 810), Proust ne fait qu’inverser
sans la contester la tradition lexicographique qui veut
que le mot ait "une signification propre",
collective (i. e. "un
type déformé dans ses occurrences qui constituent les
sens"), parce qu’elle refléterait "une
substance permanente" dont les variations ne
seraient que des accidents. Or c’est contre cette théorie
référentielle que s’érige la sémantique différentielle
de Rastier (cf. 1994 c: 35), qui renverse la hiérarchie
classique : il rend au sens contextuel son aspect "essentiel",
et fait de la signification type "une collection
d’accidents" artificiellement stabilisés. Du
fait que l’essence peut être située partout, aussi
bien dans le figuré, en contexte, que dans le propre,
hors contexte, elle n’occupe alors aucune place légitime
en linguistique.
Remarque.
Dans
sa thèse du Proust
palimpseste "où se confondent et s’enchevêtrent
plusieurs figures et plusieurs sens, toujours présents
tous à la fois, et qui ne se laissent déchiffrer que
tous ensemble, dans leur inextricable totalité" (Figures
I, Points-Seuil, 1966 : 67), Genette en est venu à
nier la validité de la théorie proustienne du style au
motif qu’elle ne saurait parvenir à saisir une unité
spirituelle. Car cette "essence commune" aux
choses que prétend saisir l’écrivain, qu’est-elle
"sinon une abstraction, c’est-à-dire ce que
Proust veut éviter à tout prix, et comment une
description fondée sur le rapport
de deux objets ne risquerait-elle pas plutôt de faire
s’évanouir l’essence de chacun d’eux ? S’il y a
dans toute métaphore à la fois […] une tentative
d’assimilation et une résistance à cette assimilation, […] l’essence
n’est-elle pas davantage du côté qui diffère et qui
résiste, du côté irréductible et réfractaire des
choses ?" (1966 : 46) Si bien que le "paysage
paradoxal" que brosse l’usage descriptif des métaphores
se trouve "du même coup bien loin des intentions
essentialistes de l’esthétique proustienne"
(1966 : 48). Selon Genette, l’échec génial du "réalisme
des essences", "cette vérité manquée"
par laquelle peut précisément se créer un monde marqué
au coin de l’instabilité, de la duplicité, de la
superposition complexe d’apparences, "découvre
au contraire un plan du réel où celui-ci, à force de
plénitude, s’anéantit de lui-même" (1966 :
52). En d’autres termes, dans cette revalorisation du
Sensible Multiple (où "les substances s’entre-dévorent")
au détriment de l’Intelligible Unitaire (i.
e. l’essence) – au rebours de la théorie
proustienne –, Genette ne fait que passer du réalisme
transcendant au réalisme
empirique. Le critique aborde classiquement l’écriture
proustienne en conservant un point de vue orienté vers
l’extra-linguistique, celui-là même qui empêche de
décrire le signifié des métaphores dans le contexte
uniquement verbal du texte.
Il
n’en va pas différemment de l’antithèse qu’il décèle
au sein des approches universitaires (1966 : 158) entre
-
"la critique structurale [qui] ressortit à cet
objectivisme que condamne Poulet, car les structures ne
sont pas vécues"
dans le sillage de Lévi-Strauss, et
-
la "critique intersubjective [qui] se rattache au
type de compréhension que Paul Ricœur, après Dilthey
et quelques autres (dont Spitzer), nomme herméneutique" dans le sillage cette fois des études de J.-P.
Richard.
Si
Genette reprend à son compte cette antinomie entre ce
qui est de l’ordre du percept et ce qui ressortit au
concept, notamment lorsqu’il constate que "l’intellectualisme
caractérisé de la pensée structuraliste heurte le goût
profond de Richard pour le vécu et le concret"
(1966 : 99), il n’en recherche pas moins comme lui une
réconciliation : "l’analyse thématique tendrait
donc spontanément à s’achever et à s’éprouver en
une synthèse structurale où les différents thèmes se
groupent en réseaux"
(1966 : 157). Mais la dualité demeure entre
-
les structures de l’imaginaire (Durand), relevant du réalisme
empirique, fussent-elles compatibles avec l’intériorisation
qui caractérise la critique herméneutique ; et
-
les structures qui procèdent de constructions
intellectuelles a
priori, où l’on reconnaît l’effet du réalisme
transcendant.
On
comprend alors pourquoi dans cette alternative la thématique
d’un texte, incarnée par " la critique
richardienne, consiste à chercher le sens et la cohérence
d’une œuvre au niveau des sensations, des rêveries
substantielles, des préférences avouées ou inavouées
pour certains éléments, certains états du monde extérieur,
au niveau de cette région de la conscience que
Bachelard a nommée l’imagination matérielle "
(1966 : 91), selon l’ordre de la sensibilité (au sens
kantien).
Or
tout notre exposé a plaidé pour une analyse qui puisse
s’émanciper du réalisme, et sortir de
l’alternative entre l’un et l’autre termes du
dualisme classique.
Après
la négation de la référence à une réalité première,
sous-jacente aux mots qui la traduiraient, abordons le
problème de l’inférence qui lui est lié. Si le phénoménologue
infère 'librement' l’eidos dans le monde
sensible, tel n’est pas le cas de l’analyste du sens
des contextes verbaux. Celui de notre couleur provient
de l’interaction des paradigmes
que l’on reconstruit en syntagme
(voire que l’idiolecte créé), notamment les domaines
et taxèmes valorisés //religion//, //mythologie//, //matières
précieuses//, //art//, //noblesse//, //monuments//, //météorologie//,
//alimentation//, //amour//, etc. De sorte que les afférences
constitutives de cette couleur reposent sur une
structuration d’ordre différentiel d’origine
saussurienne (i. e. la valeur; cf. Rastier).
Enfin,
et ce n’est pas le moindre des paradoxes pour un écrivain
qui considère — ou affecte de considérer — les
mots comme un simple instrument, lorsqu’il manifeste
le désir de retrouver le vécu imaginaire d’une
blondeur, cette expérience intérieure est médiée par
la topique de la couleur ("secteur sociolectal de
la thématique" dont nous avons isolé les
importantes ramifications) qui dépersonnalise en
quelque sorte son sens. Autrement dit, le concept inféré
des choses dans une relation subjective, fantasme
romantique, est troublé par le contenu des mots
traducteurs qui impose des sèmes culturellement normés
(par exemple, comme souvent dans ses comparaisons, le
narrateur reconnaît la dette de la blondeur de Swann
envers la peinture du Cinquecento). S’il prétend
avoir suivi la triade classique, générativement, en
passant de Res
à Conceptus, enfin à Vox,
cela n’exige nullement que le lecteur la parcoure en
sens inverse. Celui-ci est au contraire invité à
considérer le point d’aboutissement de façon réflexive
: vouloir remonter aux concepts et aux choses nous
semble en effet moins productif que la mise en relation
mutuelle du contenu de mots au sein de divers segments
textuels. De sorte qu’en rapportant des extraits du
texte final à ceux de premières esquisses, et au-delà
à des sources intertextuelles, peut s’imaginer, dans
sa globalité, le processus génétique descendant.
[1-
2
- 3
- 4
- 5
- 6
- 7
- 8
- 9
- 10
- 11
- 12
- 13
- 14
- 15
- 16
- 17] |