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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

Conclusions

parti:

I

II


1) Sur le contenu
Puisqu’il est de tradition qu’une conclusion récapitule, ressaisissons les données thématiques les plus récurrentes venant se greffer autour de la couleur retenue. Ou plutôt, pour éviter ce " chromo-centrisme ", voyons quelles sont les isosémies qui indexent le jaune mélioratif sans se restreindre à lui — on sait par exemple que le rose ou le bleu qui lui sont cooccurrents passent par les mêmes couches sémantiques. Nous ne rapportons pas cette thématique à une " essence " que Proust aurait voulu conférer à la couleur, bien que de telles préoccupations relevant de l’ontologie ou de la phénoménologie qui échappent à notre propos soient au centre de sa réflexion sur les signes (on l’a constaté par exemple pour le pont Rialto : "j’aurais su qu’en son essence il n’est pas Hamlet").

Voici donc les contenus récurrents que l’on a pu relever, dès les premiers brouillons. Si l’ensemble des jeunes blondes sont prises dans un tourbillon atmosphérique qui traduit leur nébulosité dans la perception et la rêverie de l’observateur, leur triplet sémique valorisé est /dynamisme/, /itératif/, /imperfectif/. S’ajoute à cela le sème /ponctuel/, neutralisé par /duratif/ (lors des apparitions), comme /cessatif/ par /inchoatif/ (on songe ici aux blondes aubépines quasi personnifiées qui ressuscitent à partir du ‘jauni’ mourant). Cette complexification dépasse le cadre aspectuel : elle conduit notamment dans un même portrait à inverser la paire stable /sensualité/+/perversité/ par /spiritualité/, laquelle est forcément positive dans le système axiologique de Proust, que ce soit celle du désir artistique, notamment pictural (de Giorgione à Watteau), de l’idéal de dépaysement ou encore de l’erreur cognitive de Marcel (on songe à celle portant sur Mlle d’Orcheville des maisons de passe).

Toutefois à travers ce minimum sémique on n’atteint pas une spécificité, car la brune Albertine réalisait elle aussi la multiplicité dans l’unité et le rêve esthétique au-delà de sa perversité comportementale. Simplement la luminosité — non la brillance — fait la différence évaluative en faveur de la blondeur. Cela explique que les nobles Guermantes soient dissociés de la noirceur (à l’inverse de l’un d’entre eux, Charlus, anti-héros). Jeunes et belles caméristes, paysannes et employées se trouvent par là revalorisées : si, comme la femme de chambre de Mme Putbus, elles n’atteignent pas la noblesse idéale de la duchesse Oriane, rendue légendaire par le nom jaune doré de Brabant (isophone et " isochrome " du sien), leur aspect roturier et/ou pervers perd de sa saillance par les comparants mélioratifs (de la peinture à l’osmose cosmique) inscrits dans leur blondeur. Seul Swann, roturier juif, et son " ancêtre génétique " le colonel Picquart, approchent l’intense et douce finesse des Guermantes.

Si avec Albertine on s’aperçoit que cette couleur est thématiquement proche du brun noir inverse, Saint-Loup confirme l’indissociabilité des contraires en ajoutant à son blond solaire — par là identique à celui de Gilberte — une ombre perverse, illustration de sa remarquable duplicité théâtrale. En outre, comme Gilberte, mais surtout comme sa tante Oriane, sa noblesse lui vient de sa capacité à "figurer quelque animal fabuleux", mi-ophidien, mi-ornithologique, en premier lieu par sa chevelure (cf. aussi in fine la crinière de Basin fauve). Le sème générique /humain/ n’est pas seulement contredit par /animal/, mais /végétal/ et /minéral/, notamment chez les Guermantes. La participation merveilleuse a pu aussi prendre la forme d’une matière blonde mielleuse niant la solidité de la pierre, dans un mélange sucré\sacré. De telles métamorphoses mythologiques ne nous ont pas intéressé en soi, mais par les échanges sémiques qu’elles suscitaient autour d’une couleur donnée. Il n’en va pas différemment des acteurs anonymes, dont la blondeur est aussi concrète et perverse (cf. la cousine de Bloch au casino, l’extravagance, etc.) qu’idéalisée et adoucissante (cf. le musicien et boucher angéliques, le voyageur artiste, les cavaliers de Cuyp, la tête de Jean Santeuil, etc.). D’autant plus idéaliste qu’elle est personnifiante (Rialto, pavés, aubépines, rayons, etc.).

Sa topique artistique est riche du fait que sa lumière remonte au mythe grec solaire et se prolonge dans l’esthétique des néoplatoniciens. Ainsi du côté masculin, le blond Mantegna de la soirée où se rend Swann renoue avec la symbolique hellène.

Remarque intertextuelle. Il n’est pas oiseux de mentionner que les deux blasons des cheveux dus à Jean de Vauzelles et Mellin de Saint-Gelais, poèmes liminaires du recueil consacré aux Blasons du corps féminin (1550), privilégiaient la dorure solaire des "tresses et crins entortillez" participant de l’Idée divine. Pour transfigurer Swann notamment, et valoriser son blond roux, Proust a sûrement intégré ces sources de type Renaissance, d’autant qu’il multiplie les citations de peintres de cette époque.

Un trait caractéristique doit être souligné, la coloration métonymique, qui unifie les éléments concernés. Rappelons-en trois exemples de plus en plus complexes :

·          Celle de la nébulosité prenant la teinte claire des cheveux qu’elle auréole.

·          Celle des syllabes du Nom (signifiant) provenant du lieu qu’il recouvre (signifié), les bois jaunis pour Guermantes.

·          Celle de la parure d’écaille qualifiée de blonde parce qu’elle se superpose à une tête, qui, elle, est avivée de rouge ; or celle-ci sert de comparant aux fenêtres touchées par les derniers rayons solaires ; et celle-là aux ampoules dorées du gaz qui commencent à vraiment les éclairer. La relation de contiguïté des éléments du décor renforce l’union des contraires : /inchoatif/ + /artificiel/ + /intérieur/ pour le jaune brillant vs /cessatif/ + /naturel/ + /extérieur/ pour le couchant. Un tel contraste ne peut être dissocié de la modalité évaluative \ thymique, pas plus que ne l’est le contenu du texte proustien en général ; en effet ici la beauté de l’or ressort sur le fond sanguin qu’il couronne.

Si ce processus de coloration révèle le parcours cognitif de Marcel en tant qu’être percevant (cf. Fontanille, 1987), il s’inscrit dans la théorie générale de la mentalisation des éléments du monde sensible, telle qu’elle est donnée à comprendre sur le seul plan du signifié textuel. En voici deux illustrations significatives :

·          La subtilité du narrateur va jusqu’à amalgamer les modalités épistémique et aléthique pour justifier l’association du blond ostentatoire hétéro- avec le brun homosexuel, situé, lui, du côté de l’ombre. Marcel dénonce ainsi le caractère illusoire de cette blondeur,

·          comme de celle qui, ayant disparu du " bal des Têtes " final, permet néanmoins de faire le lien entre la vieillesse actuelle et l’ancienne jeunesse d’un même personnage, ainsi identifié grâce au souvenir de son trait physique de jadis.

On voit par là que, dialectiquement, ce blond d’un premier intervalle temporel révolu est négatif dans un cas, positif dans l’autre. L’enjeu dialogique de cette couleur n’est pas alors d’ordre axiologique mais épistémique (modalité qui détermine les existentielles — ontique et aléthique — dans la terminologiqe de B. Pottier, 1987).

Terminons cette récapitulation par un effort de structuration des composants de la molécule sémique grâce aux sèmes casuels. F. Rastier en a fait la démonstration pour le thème de l’ennui, qu’il représente sous forme de graphe (1995: 225-26). On observe ainsi que celui de la blondeur reprend ses sèmes aspectuels /itératif/ + /imperfectif/ (mais sans sa dysphorie, puisque la couleur suscite le désir intense de Marcel) ; avec /dynamisme/, /sensualité/, /perversité/, /spiritualité/, ce groupement indexe ‘blond’ par /attributif/. D’autre part, les dorures et jaunissements actualisent le sème /résultatif/ relativement à l’illumination et la hauteur céleste. Ainsi le sème /locatif/ ne restreint pas spatialement la couleur à la chevelure ; et temporellement, il lui confère une durée d’éternité (cf. le flot blond du miel tombal dû au Temps) qui confirme la continuité imperfective. Pour ce qui est des autres sèmes casuels (/ergatif/, /accusatif/, /datif/, /bénéfactif/, /instrumental/, /final/), leur structuration ne supporte pas une telle vue globale intuitive du fait qu’ils sont très variables selon le segment local qui les requiert. La construction des rôles précis de la couleur est un préalable indispensable à leur homologation puis à une généralisation qui peut ainsi reposer sur des fondements contrôlables. Mais cette étape dialectique (cf. Rastier, 1989: 125-27) excède notre propos.


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