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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

La sensuelle Giorgione


L’on ne saurait négliger une figure marquante de la blondeur associée à ces jeunes filles. Sa forte présence dans les esquisses fait ressortir par contraste sa disparition dans le texte final. Toutefois dans l’exposé suivant, la cohésion thématique ne pourra être établie qu’au prix d’un agencement de citations découpées dans des brouillons, lesquels, dans leur globalité, eussent été moins explicites à cet égard.

Au cours de la soirée chez la princesse de Guermantes, dans le Cahier 43 (datant de 1910-1911), Montargis vante les maisons de passe où il a rencontré non seulement "une petite demoiselle d’un nom comme Orcheville", mais aussi "une grande personne blonde qui est première femme de chambre chez la baronne Picpus, ça je te le dis franchement je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. C’est un Giorgione. Ah ! c’est quelque chose de fou." (III, 974)

Le passage est repris dans le texte final de Sodome et Gomorrhe II (III, 94) avec les variations onomastiques de "Orgeville" et "Putbus".

Si toutes deux sont indexées à l’isosémie /prostitution/, le rang social qui les oppose respectivement en /noblesse/ vs /roture/ ne parvient pas à les distinguer, du fait qu’elles se fondent toutes deux dans le comparant pictural :

"tous ces désirs firent bloc, les uns dans la jeune fille noble qui allait dans la maison de passe, les autres dans la beauté plantureuse et blonde de la femme de chambre de Mme Picpus." Autant de "désirs éparpillés sur des filles […] que je voyais en promenade sur le fond d’or du matin […], aussi impossibles à connaître qu’une femme peinte dans un tableau ancien" (III, 975).

Si bien que le physique de la femme de chambre se modifie en fonction du souvenir de la fille Swann , alias Orcheville ; on obtient alors une recréation de la nébuleuse féminine :

"Une grande belle fille avec une peau dorée, des cheveux roux, des yeux bleus, une insolence de duchesse. " Et je pétrissais une grande belle fille avec tous les éléments qu’il me fournissait et qui, peut-être à cause du côté de Méséglise et de Mlle Swann, aux cheveux roux, aux yeux bleus et à l’air insolent, était la couleur sous laquelle la femme m’apparaissait la plus séduisante. Et dès lors je voyais sans cesse devant moi une belle fille à la peau blonde, aux cheveux roux, aux yeux bleus. (ibid.) […] je me demandais quelle personne pouvait cacher cette peau blonde, ces cheveux roux, cet air insolent et qu’on ne pouvait posséder. […] Car j’avais beau passer mes nuits à imaginer une peau blonde, des cheveux roux, des yeux bleus, je ne pouvais imaginer cette chose qui n’est pas faite avec des éléments quantitatifs, cette chose qui apporte un élément nouveau, incomparable, une personne." (III, 976)

On retrouve le thème de la présence d’un mystère derrière des données physiques récurrentes voire obsessionnelles. Comme si "le désir" se définissait par la plénitude sensuelle inséparable d’un manque spirituel.

Toutes ces reprises lexicales à la limite du pénible renvoient à celles d’une version antérieure qui ne sera pas davantage retenue par le texte final. Ainsi dès le Cahier 36 de 1909 Montargis disait :

"[…] mon cher il y a quelque chose de délicieux que j’ai connu dernièrement. C’est la première femme de chambre de la baronne de Picpus. C’est une grande blonde, la plus jolie que j’aie jamais vue, trop dame, insolente comme pas une mais une merveille. Avec cela c’est une fille qui a gardé quelque chose de la paysanne vicieuse" (IV, 711).

La complexité évaluative du portrait se confirme dès la première phrase avec la réification (‘quelque chose’ : /péjoratif/) euphorique. Cela "monte à la tête" de Marcel qui désire sur-le-champ se rendre à Venise quand il apprend qu’elle s’y trouve.

C’est aussi dès ce Cahier 36 que se manifeste le processus de différenciation inverse du processus d’identification qui opère entre les deux blondes précédentes. En effet elles se détachent sur le portrait suivant :

"[…] mes yeux s’arrêtèrent involontairement sur une jeune fille aux brillants yeux noirs duvetés de longs cils dans un visage d’un rose presque violacé dont elle devait savoir la riche et savoureuse douceur, car elle avait dans son corsage et dans ses cheveux des roses rouges" (III, 960).

Le contraste chromatique est le premier élément distinctif. Ces "carnations purpurines" (ibid.) associées à la noirceur, qui signifient la variation de l’objet de désir de Marcel, caractériseront plus tard Albertine.

Mais revenons au voyage en Italie. Initialement réparti dans les Cahiers 48 et 50 de 1911, il y est amorcé par un désir de plus en plus sensuel : "j’allais peut-être trouver la belle fille à la peau blonde et embrasser pendant des heures autant que je voudrais la peau blonde", qui a pour synonyme "une chair rousse", celle de cette "femme admirable" qui reste "invisible" telle "une déesse" (IV, 720), car il ne s’agit encore que du fantasme de Marcel à partir de la description de son ami. Idéal de l’imagination, malgré son milieu de "maquerelle", elle appartient à une "race qui me semblait plus séduisante que la race aristocratique parce que je la sentais plus loin de moi par cette sève populaire du corps où je trouvais plus de beauté vraie, picturale, sculpturale, et même par ce qu’elle avait de plus indompté." (718) Soit une supériorité de la paysanne qui motive son insolence de duchesse. La compensation du rang social par le charme traduit une forme de rétablissement de justice dans l’esprit du rêveur.

Le contact avec Padoue s’effectue ainsi : "quand j’arrivai dans le jardin brûlé de soleil où est la chapelle, je reconnus au premier abord […] une femme grande, majestueuse, aux cheveux blonds massés sur le front […] et qui en effet avait précisément la majesté d’une de ces femmes de Giotto" (724). Œuvre d’art charnelle, elle devient une de ces peintures que Marcel était venu voir dans la chapelle de l’Arena, outre le padouan "Mantegna des Eremitani". Mais la répulsion qu’inspire sa froideur est confirmée par son délabrement conforme à celui de la fresque de Giotto : "je vis son teint lézardé comme était lézardée dans la reproduction la figure de la Charité", car "l’admirable fille […] avait été atrocement brûlée dernièrement dans un incendie." Elle déçoit de même sur le plan mental quand aussitôt elle "abdiquait sa hauteur méchante en un sourire niais et bénévole qui en fit crever la raideur en flasques courbes et remplacer chacun de leurs mystères par les lieux les plus communs de la stupidité la plus banale." (725) Ici, et contrairement à ce que l’on observera infra, la substitution de la paire /souplesse/ + /douceur/ à /rigidité/ + /agressivité/ a paradoxalement pour corollaire une dépréciation.

A ce stade, par une inversion dialectique de l’imaginaire (en France – T1) à la réalité concrète (en Italie – T2), elle incarne les Vices davantage que les Vertus, lesquelles servaient de comparant à la fille de cuisine enceinte, à Combray, dès le Cahier 8 de 1909 (où il est déjà question des "fresque de Padoue", I, 778). Cela dure jusqu’à ce que s’établisse une mutuelle complicité : "" […] vous ne connaissez pas la duchesse de Guermantes. " Mais déjà elle s’était écriée : " Comment ! Guermantes près de Combray ! " Ce fut moi qui au même moment m’écriai : " Comment, vous connaissez Combray ! " […] Ainsi, pensais-je, la paysanne que j’ai tant désirée pendant mon adolescence, que j’appelais tout haut sur la route de Pinçonville, […] elle était là" (IV, 727). "Tenir dans nos bras une de ces femmes dont nous rêvions à cet âge, il nous semble que ce n’est pas une possession comme une autre" (728). Outre cette intégration à la vie subjective et essentielle de Marcel, "au moment où elle se donna, son visage trouva une simplicité, une douceur, une jeunesse plus grande. […] la tendresse d’une petite fille" (729). En acquérant les qualités mythiques de l’enfance, la camériste retrouve la spiritualité initiale, celle qui lui vient de son statut pictural mais surtout de l’idéalisme de Marcel : "De savoir que ce que je désirais tant alors n’avait rien d’impossible, […] c’était un embellissement […] de la vie qui m’apprenait à connaître que la réalité différait moins de mon rêve que je ne croyais" (728-29). Ici, la modalisation épistémique, fortement lexicalisée, en dissipant une erreur passée, est génératrice d’euphorie. L’immersion dans le passé fait oublier la hideur et la niaiserie actuelles.

De plus, le fait qu’une personne bien connue de Marcel soit parente de la blonde devrait accroître l’harmonie : "Mais si tu es de Combray tu as peut-être bien connu Théodore, le garçon pharmacien qui chantait à l’église. [Théodule, dans le Cahier 36 précédent] […] Eh bien c’est mon beau-frère, un fameux type". Or il en va à l’inverse car le sème /lubrique/ afférent à la lexie ‘fameux type’ dans ce contexte, lui rappelant les jeux des "paysans" qu’elle a côtoyés, entraîne de nouveau une condescendance déplacée et agressive de la blonde : "je ne fréquente pas de personnes de ma classe. Je ne vis qu’avec des gens du monde." (730) Cela irrite d’autant plus Marcel que cette employée au service de Mme Putbus ne respecte même pas sa "maîtresse" : "Non, elle est trop fière." (731)

Néanmoins, le voyage s’achève sur une revalorisation : s’il la reverra "une autre fois encore à Venise, […] pour ce premier jour, je ne tardai pas à la quitter, après l’avoir ramenée à l’Arena près de la Charité où se trouvèrent face à face la Vierge de Padoue que j’avais connue presque française pendant tant d’années à Combray, et la fille de Pinsonville couronnée comme dogaresse et que je venais de rencontrer à Padoue." (734) La blonde camériste est ainsi au carrefour de plusieurs lieux esthétiques et époques, lesquels l’ont transfigurée dans un double mouvement réciproque : (a) à Padoue, cette Vierge (par ironie) acquiert une francité subjective, celle de l’enfance de Combray-Pinsonville ; (b) puis sa promotion vénitienne confirme le sème /mélioratif/ dû à la remémoration des chers lieux du passé. De sorte que lors de la séparation l’anoblissement de la paysanne estompe ses vices.

Le fait que tout ce développement ne soit pas repris dans le texte final élimine la rivalité primitive entre

·          "Le souvenir de ce que m’avait dit Montargis sur sa femme de chambre, merveilleux Giorgione, grand corps onduleux et blond aux yeux bleus me donna une soif ardente de goûter à un genre de plaisir que je ne connaissais pas.[…] la pensée […] d’être méprisé par cette fille, qu’il appelait une dogaresse, m’était insupportable […]"

(où l’on voit non seulement comment cette merveille est intériorisée par deux sentiments contraires, mais que les sèmes /souplesse/ + /curviligne/ inhérents à son nouveau qualificatif ‘onduleux’ sont cette fois valorisés)

·          et "la lycéenne" anonyme, une des jeunes filles de Querqueville, que Marcel s’était promis de revoir à Paris. Cet extrait du Cahier 24 de 1910-1911 (IV, 717, publié aussi de façon plus développée dans III, 1004) suscite ce commentaire d’A. Compagnon : "La lycéenne et la femme de chambre représentent cette fois les deux types féminins, la jeune fille perverse et la femme corrompue, et la transition s’explique par l’inconstance du désir" (III, 1221).

Dans la version définitive, la camériste perdra certes son importance dans les portraits et la trame narrative, mais son "grand corps onduleux et blond aux yeux bleus" est un syntagme qui demeurera pour qualifier les acteurs les plus valorisés de la Recherche, entendons par là ceux qui possèdent le type Guermantes (cf. infra).

D'un point de vue intertextuel, on observera que les orientations thématiques divergentes du coloris étudié proviennent de la sollicitation de la topique littéraire dans des directions contraires. Ainsi la plantureuse femme de chambre, perverse et prétentieuse, semble ouvertement référer au prototype zolien de la courtisane, Nana (1879) :

"dans son adorable jeunesse de blonde grasse", elle "jouait la reine Vénus" de façon provocante : "Nana, confusément, était le diable, avec ses rires, sa gorge et sa croupe, gonflées de vices." (ch. 5) Soit le "monstre de l’Ecriture, lubrique, sentant le fauve. Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps un velours; […] C’était la bête d’or, […] son chignon de cheveux jaunes dénoué lui couvrait le dos d’un poil de lionne." (ch. 7) L’animalisation persiste, "en faisant l’ours avec sa crinière de poils roux" (ch. 13), et par métonymie avec l’hippodrome de Longchamp, "la pouliche alezane d’une blondeur de fille rousse. Elle luisait à la lumière comme un louis neuf" (ch. 11), couleur triomphale de richesse malsaine. La dernière page du roman (ch. 14) n’épargne pas les détails de son cadavre putréfié dont la transfiguration vient de sa blondeur : "sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or. Vénus se décomposait."

Mais les comparants picturaux italiens de la camériste convergent vers une élévation céleste du portrait qui contrebalance sa vulgarité de Vénus terrestre (Selon la dualité — réactualisée par les néoplatoniciens — entre Aphrodite Céleste et Aphrodite Vulgaire établie par Pausanias dans le Banquet de Platon). Si bien que d’autre part elle s’inscrit dans la lignée de Jeanne, l’héroïne du roman " réaliste " de Maupassant Une vie (1883), où, dès l’incipit,

"Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus […]"

Soit une description proustienne avant la lettre de par la forte présence de la modalité épistémique.

On n’a cité que deux auteurs représentatifs, immédiats prédécesseurs de Proust ; leurs textes figurent un fond sur lequel se détache et prend forme le sens de ceux de Proust, significativement (sur ce concept de significativité, cf. G. Molinié, La stylistique, PUF Que sais-je ?, 1989).

Or dans la Recherche, les comparants picturaux du comparé fémimin intègrent aussi Rubens pour valoriser "ces peintres qui font des déesses avec des femmes de leur connaissance pour composer une scène mythologique, ces beaux corps bruns et blonds, de types si opposés, répandus autour de moi dans l’herbe", ceux des jeunes filles de Balbec à propos desquelles il est précisé : "les créatures surnaturelles qu’elles avaient été un instant pour moi mettaient encore, même à mon insu, quelque merveilleux dans les rapports les plus banals que j’avais avec elles" (II, 301-2). La reconduction néoplatonicienne de la banale existence concrète à une essence divine cachée s’opère par la médiation de tels signes picturaux (cf. G. Deleuze, Proust et les Signes, PUF, 1964: 50).


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