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B.
La tentation des aubépines pollinisées
La
jonction entre /architecture religieuse/ et /alimentation
sucrée/ concernait aussi dès le Cahier
12 de 1909 les aubépines. Leurs "voiles blancs"
y forment dans une haie "comme une suite de petites
chapelles aux clôtures ajourées", "comme la
dentelle du clocher". Alors que leurs "pistils
blonds et roses qui faisaient penser au pommier, au
fraisier" (I, 851-53 ; on a souligné en gras les
lexicalisations caractéristiques) donnent lieu dans le Cahier
14 de 1910 à ces sensations éprouvées de nouveau
dans l’église de Combray :
"Au
même moment ces fleurs […] pleines d’une vie qui se
traduisait par cette odeur de gâteau me faisaient penser
à de doux insectes qui eussent été changés en fleurs
blanches et leurs pattes fines en ces étamines
un peu blondes qui donnaient un
air un peu jauni, un peu fané à certaines fleurs,
malgré leur position d’apparat sur l’autel de la
Vierge. Leurs fleurs avaient l’air jaunies et fripées par la lourdeur de leur parfum d’amande"
(I, 865).
Ce
segment textuel fait l’objet d’un remaniement et
d’une paraphrase remarquables:
"Au
moment où je me relevais […] je vis que quelques-unes
avaient une espèce de petit
grain un peu jaunâtre qui ressemblait aux petites
taches de rousseur de Mme Goupil et d’où je pensais
que naissait l’odeur douce de sa peau, et je pensai que
comme dans les parties " attachées " des gâteaux
de frangipane à l’amande, c’était peut-être de ce
petit grain gratiné des aubépines que sortait l’odeur
amère et sucrée […] dont la douceur semblait s’irriter
encore du grésillement des insectes […] eux-mêmes métamorphosés
en fleurs blanches" (I, 866).
Blondeur
des ‘pistils’ (organe femelle) ou des ‘étamines’
(organe mâle) : quoi qu’il en soit, le sème générique
inhérent /sexualité des plantes/ ne se restreint pas aux
dimensions /végétal/ ou /animal/ (par le butinage, qui
renoue avec le mielleux), mais s’étend à /humain/ dans
le contexte de la rousse Mme Goupil — laquelle deviendra
Mlle Vington, et finalement
Mlle Vinteuil. La consommation gourmande olfactive et
gustative du gâteau métaphorique va en ce sens. Si bien
que contrairement au miel minéral précédent, le
parcours interprétatif aboutit ici au sème /profanation/.
Pour preuve rappelons que dans le
Cahier 29 de 1909, postérieur au Cahier
12, le narrateur ose associer les "fleurs qu’on
prescrivait de mettre devant la Sainte Vierge" avec
"leur douceur dont je ne savais pas comment on
pouvait la posséder, en jouir plus intimement" (I,
858). On notera qu’au même endroit il s’agissait de
"parties brunes et gratinées — dans cette petite
tache brune, roussâtre" ; de sorte qu’avec le Cahier 14 est intervenu un éclaircissement en conformité avec la
normale couleur jaune du pollen —bien que ce mot n’apparaisse
pas en contexte.
Au-delà
de cette perversion, il convient de montrer quelle
nouvelle médiation remarquable s’opère autour du
tachetage blond roux, vu de façon rapprochée, mais cette
fois entre les catégories suivantes :
·
Au
triplet /pureté/ + /légèreté/ + /spiritualité/ de la
blancheur "immaculée" et de l’air "vaporeux"
des dentelles architecturales, lié à /chrétienté/,
s’oppose /impureté/ + /lourdeur/ + /sensualité/ de la
rousseur frangipanée et charnelle, triplet alors lié à
/paganisme/. On retrouve là une illustration du principe
de reconduction,
ne serait-ce que dans la multiplicité des comparaisons
entre diverses matières qui les dote de " sens
spirituels ".
·
De
même le sème /inchoatif/ du ‘printemps surnaturel’,
du ‘mois de Marie’, des ‘taches de rousseur’ de
jeunesse, n’est pas incompatible en contexte avec /cessatif/
de la jaune flétrissure qui déçoit le côté festif de
l’apparat virginal.
·
Quant
au sème /péjoratif/ inhérent à ‘jauni’, ‘jaunâtre’,
‘attaché’, il est contredit par /euphorie/ provenant
de la gerbe de métamorphoses (animale, humaine, inanimées
: du tissage à l’alimentation via l’architecture) des
aubépines. Elles relèvent de la subjectivité avouée de
l’observateur (cf. "me faisaient penser"), ici
très attentif au moindre détail. Si bien que les fleurs
sont dépourvues de platitude littérale et l’on peut
avancer que leur sacralité, moins religieuse que littéraire,
provient de cette série de sens figurés. Si bien que
"l’apparat" en question n’est pas tant la
floraison ostentatoire, socialement
normée en ce mois printanier, que cette phrase
totalisante, qui relève d’une norme idiolectale, dans laquelle le narrateur fait éclater la
complexité des perceptions subjectives de Marcel. Voilà
en quoi consiste ici la "traduction" du réel
qui selon Proust est la mission de l’écrivain.
On
notera que cette remarquable conciliation de sèmes opposés
vérifie dans le contexte de la sexualité florale cette
assertion de La
Prisonnière : "l’accouplement des éléments
contraires est la loi de la vie, le principe de la fécondation"
(III, 615).
La
répartition sémique que l’on a ainsi opérée est
destinée à révéler l’organisation sémantique
complexe qui sous-tend le jeu de ces réécritures, non à
être réduite à la manifestation d’une structure
élémentaire de la signification d’ordre logique,
d’un carré sémiotique profond.
De
cette version ultérieure, extraite du Cahier
68 de 1911 :
"[…]
en me relevant je sentis tout d’un coup s’échapper
d’elles, en un flot une odeur amère et douce et je
remarquai alors sur les fleurs des parties plus blondes ou rousses, fanées, presque salies, comme serait une
mousseline imbibée où leva la pâte d’un gâteau d’amandes.
[…] ces rousses
étamines qui semblaient avoir gardé la virulence
printanière, le pouvoir irritant d’insectes changés en
fleurs" (I, 870).
le
texte final (cf. I, 112) diffère remarquablement, par la
suppression de l’isosémie /péjoratif/ : exit "fanées,
presque salies, comme serait une mousseline imbibée"
ainsi que ‘attaché’, ‘jauni’, ‘jaunâtre’,
‘fané’, ‘fripé’, autant de qualifications qui
ont migré vers un autre végétal : celui de la tisane de
Tante Léonie. En outre, ce n’est que dans la version définitive
que le blond roux aperçu sur les pétales en se relevant,
donc situé vers le haut (sème /supératif/), acquiert
l’aspect aérien et céleste qui était celui de la
blancheur, sans l’entrave d’une lourdeur, fût-elle
liquide ("imbibé") — on note à ce propos que
le lexème "flot" sera réservé à la blondeur
mielleuse des pavés.
Concernant
la tisane, on peut lire dans le Cahier
28 de 1910 à propos des fleurs :
"Au
premier abord elles semblaient d’or comme peintes sur
une chasuble, avec le faufilage de leurs pistils."
(I, 721) "[…] la plupart comme des fleurs de
fraisiers qu’on aurait tuées au coucher du soleil et
qui auraient gardé le safran des rayons déclinants, étaient
dorées comme une dentelle ancienne, un peu fripée,
presque rousse, avec tout l’habillé, tout l’ajouté
de leurs étamines ajourées." (722)
Si
le meurtre et le jaune fané du couchant sont indexés à
/duratif-cessatif/, les comparants (i) tissage religieux
et (ii) englobement cosmique neutralisent l’évaluation
/péjoratif/, de même que cet ajout : "cet or n’était
que la survivance de la couleur des pétales" (I,
723). Soit une beauté de ce qui s’achève, typiquement fin
de siècle.
On
observe distinctivement dans ce contexte que le sème /sexualité/
se restreint à /végétal/, le thème du vieillissement
empêchant sa propagation à /humain/ (par opposition à
‘Mme Goupil’
supra). Quant à l’ajout "on reconnaissait dans
une petite coque jaune un bouton" (ibid.),
son sème inhérent /convexe/, absent des aubépines-frangipane
supra, ici
associé au jaune, à la mort, au temps, est en relation
thématique avec les pavés.
Tout
cela incite à conclure que ce phénomène de
fragmentation contextuelle, qui intéresse la composante tactique,
a eu pour effet de conférer à la plupart de ces acteurs
blonds roux personnifiés l’évaluatif /euphorie/.
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