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A.
Les douces pierres tombales
La
connexion métaphorique de sémèmes indexés à des sèmes
génériques distincts, tels /humain/ vs
/animal/ vs /végétal/ vs /minéral/,
sert à définir remarquablement le type Guermantes. Mais
déjà l’intérieur de l’église de Combray procédait
à une animation et une spiritualisation du minéral.
Elles conjoignent les génériques /architecture/ et /alimentation/,
ainsi que leurs sèmes spécifiques associés /solide/ +
/non comestible/ vs
/liquide/ + /comestible/, dans une métamorphose résultant
de la valeur suprême chez Proust, le Temps.
Cela
apparaît dès le Cahier
2 de 1908-1909 :
"Qu’elle
est douce dans tout l’espace du chœur, au long des
chapelles, la lente promenade, sur cette cendre anoblie
d’avoir été de la pensée, que couvent seulement les
pierres tombales. Elles-mêmes surtout dans ces
plates-tombes gothiques, ne sont presque plus de la pierre.
Le temps les a dorées, fondues, comme de grands gâteaux
de miel réguliers. La pierre a coulé, là dépassant de
son flot blond
la ligne de son équarissure (sic),
ici se rétractant en deçà." (I,729)
Entre
ce premier jet et le texte final qui le paraphrase (I,
58), on peut lire cette version intermédiaire dans le Cahier
6 de 1909 :
"ces
pierres tombales qui avec le temps avaient coulé comme le
miel dont elles avaient pris la blondeur
dorée" (I, 733).
Soit
une vision euphorique de Marcel, introduite par "Pour
moi" (ibid.), qui va à l’inverse de celle, dysphorique, de "M. le
curé" selon qui, dans le Cahier
7 de 1909, "il n’y a pas deux pas à faire de
plain-pied, une dalle est plus haute, une plus basse. Mais
impossible d’y toucher, ce sont les pierres tombales des
abbés de Guermantes." (I, 731)
Ces
segments font ressortir l’opposition entre deux univers
thématiques qui coïncident globalement avec deux visions,
respectivement celle du curé et celle de Marcel :
pratique vs mythique :
minéral
- mielleux
/non
coloration/ vs /blondeur/
/dysphorie/ vs /euphorie/
/rigidité/ vs /douce
courbure/
/rétraction/ vs /expansion/
/discontinuité/ vs /continuité/
(dalles décalées) (due au flot)
/verticalité/ vs /horizontalité/
/statisme/ vs /dynamisme/
/duratif/ vs /résultatif/
(‘pierre’) (cf. les temps composés)
/inanimé/ vs /animé/
(par le comparant)
La
spatialité concrète de la pierre au sens littéral,
prosaïque (qualité paradoxale dans l’univers de parole
d’un religieux), est antithétique de la temporalité
spirituelle du sens figuré, poétique, par laquelle
existe "le pavé humain, pensant, presque immatériel
de nos églises" (I, 729). Si la mystique du Temps
chez Proust pénètre en quelque sorte la matière, cela
s’opère entre autres par la médiation du miel,
comparant apicole qui possède une valeur religieuse d’après
la norme socio-culturelle.
Ce
recours à la norme a un autre effet, non négligeable :
il empêche la métamorphose merveilleuse (déjà relevée
dans ce contexte par J.-P. Richard,
op. cit. 1974: 24) d’apparaître contrefactuelle,
comme bien souvent dans la Recherche.
Ainsi l’intense liquéfaction qui se manifeste encore
par des expressions telle "le flottement du marbre"
(I, 729) est motivée par la phraséologie l’écoulement
du temps ou la
patine du temps, ici conférée au pavé. Elle doit néanmoins
son côté paradoxal aux sèmes /jaune/ + /onctueux-visqueux/
inhérents au miel épanché.
Or
il n’est pas sans intérêt de constater que ce parcours
dialectique d’adoucissement ainsi esquissé (de T1 /architecture/
à T2 /alimentation/) — valable aussi pour le clocher
devenu une brioche dorée liquéfiée — est totalement
étranger aux esquisses de l’apparition ponctuelle de la
"comtesse" dans cette même église de Combray.
Elle est certes ainsi décrite dans le Cahier
13 de 1910 : "je vis une grande femme blonde […] pour qui ce nom doré, merveilleux, illustre,
Guermantes," justifie que son physique possède des
"cheveux d’or crêpelés qui montaient si lisses
jusqu’en casque sur sa tête", ce qui fait dire à
Marcel observateur : " Oui, c’est bien une créature
de rêve, c’est bien une personne de légende, c’est
bien Geneviève de Brabant. " (I, 881-83) En dépit
de ces similitudes avec le texte final, les propositions
suivantes que l’on peut y lire étaient absentes des
esquisses antérieures :
"or
la chapelle où elle suivait la messe était celle de
Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle,
dorées et distendues comme des alvéoles de miel,
reposaient les anciens comtes de Brabant" (I, 172).
Le
comparant apicole a ainsi été ajouté, postérieurement,
à cette deuxième description de l’intérieur de l’église.
Il y adoucit une violence médiévale mythique – que
J.-P. Richard (op.
cit. 1974 : annexe) fait remonter aux mérovingiens. On observe cependant une
inversion de la courbure : au sème /convexe/ du flot ‘débordant’
(Cahier 2, supra)
succède /concave/ de ‘alvéole’, au cours du
processus génétique de dédoublement et d’éloignement.
Ici, le caractère contrefactuel de la couleur du "pavage
spirituel" (I, 58) est atténué par la
relation locative qui l’unit à Mme de Guermantes.
Les cheveux de celle-ci (/animé/) et leur sème /convexe/
(‘crêpelé’, ‘casque’) motivent l’attribution
de leur dorure aux dalles qu’elle foule (/inanimé/). Si
bien qu’entre le sommet de la tête et l’abîme des
pieds sous lesquels se matérialise la parenté avec les
Brabant — ayant en commun la fameuse "syllabe dorée"
ant (Cahier
13, I, 883) — la duchesse opère la médiation entre
les catégories corrélées :
'chevelure’
vs ‘plates tombes’
/ponctuel/
vs /duratif-résultatif/
/inchoatif/ vs /cessatif/
(première apparition) vs
(mort éternelle)
/position supérieure/ vs
/position inférieure/
/verticalité/ vs /horizontalité/
/humain/ vs /minéral-mielleux/
A
ces derniers contraires génériques il faut ajouter la
paire /religion/ + /noblesse/, puisque dans la même église
"les pierres tombales des abbés de Guermantes"
(brouillon : I, 731) équivalent par la parenté aux
"plates tombes des comtes de Brabant" (texte
final : I, 102, 172). Si bien que
· leur métamorphose opérée grâce au regard rêveur
de Marcel — dont l’épanchement affectif adopte l’emblème
du "flot" — et
· l’inversion de l’actualité du curé à l’extra-temporalité
qui est l’objet ultime de la quête de Marcel
traduisent
le passage de la réalité
empirique à la réalité
transcendante. Cela, par un processus de reconduction,
de type néoplatonicien. En effet, dans le Cahier
57 de 1916 destiné au dernier volume, une nouvelle rêverie
sur le fameux nom hérité de Geneviève de Brabant
faisait dire au narrateur : "Mme de Guermantes
incarnait pour moi l’Idée, au sens platonicien, de la
duchesse." (IV, 834) Selon cette esthétique,
l’esprit participe à la matière grâce à la médiation qui s’écarte de
la violence de la voie antinomiste,
propre notamment à l’image surréaliste.
Remarque.
On doit cette réflexion sur la représentation littéraire
à F. Rastier ; citons-le : "selon les rapports qu’entretiennent
la forme et la substance, nous avons pu distinguer trois
formes principales du réalisme : quand la forme est
transcendante à la substance, le réalisme peut être dit
transcendant, et se trouve revendiqué par les formes
militantes de l’idéalisme ; quand elle est immanente à
la substance, il est empirique, et il se voit cultivé par
divers matérialismes ; quand la forme participe de la
substance, nous avons affaire à un réalisme de la
reconduction, […] démarche qui unit les deux réalismes
[…] et qui permet de passer de la description de ce
monde à l’évocation d’un autre, divin ou infernal
[…]" (1992 d: 99, 104-105). Il précise : "Les
conceptions néoplatoniciennes des rapports entre forme et
substance fondent, pour ainsi dire, une sorte d’immanentisme
transcendantal : les formes décrites par l’artiste ne
sont pas dégagées par abstraction, mais reconnues ; non
pas observées, mais intérieurement contemplées, et
elles préexistent à leur découverte." (ibid.
94) Cette reconduction à une réalité transcendante
prend chez Proust l’allure de la douceur, celle des
comparaisons accumulées et des sèmes contraires conciliés.
C’est grâce à ces procédés qu'illustre
remarquablement la perception complexe du minéral et du végétal
(ci-dessous), auxquels s’ajoute le trouble de "l’unité
du point de vue", qu’il peut détruire le réalisme
empirique (ibid.
106).
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