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A.
Comme
Swann, Saint-Loup n’acquiert que tardivement le physique
des Guermantes. Voici comment, dans un extrait du Cahier
50 datant de 1912-1915 destiné au volume Albertine
disparue, il réveille la mémoire de Marcel :
"Alors
je me rappelai le premier jour où je l’avais aperçu à
Balbec, si blond, d’une matière si précieuse et rare, contourné, faisant
voler son monocle. Je me dis qu’on lui avait trouvé
l’air efféminé, et que pourtant cela n’était pas
l’effet de ce que j’apprenais seulement maintenant,
que c’était l’air Guermantes" (IV, 743).
Ce
segment — repris dans le texte final (IV, 265) — se
situe au moment où son homosexualité est révélée à
Marcel. Il paraphrase l’extrait suivant du texte final
de A l’ombre des jeunes filles en fleurs II :
"je
vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement
portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et
dont la peau était aussi blonde
et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé
tous les rayons du soleil."(II, 88)
Il
faisait en outre preuve d’élégance féminine avec
cette "étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais
jamais cru qu’un homme eût oser en porter" et s’apparentait
aux Guermantes, en étant ce "filon précieux"
qui se distingue d’une "matière grossière" (ibid.).
Or
si l’on se reporte à son modèle génétique Montargis,
on s’aperçoit que son apparition correspondante à
Querqueville, dans le Cahier
32 de 1909, est fort différente :
"A
ce moment pour comble d’humiliation dans son cabriolet
passe Montargis ; […] le malheur veut qu’il lève le
nez, il nous voit et fixe sur nous ses durs yeux bleus
perspicaces et dominateurs. […] 'Permettez-moi de me présenter,
je suis le neveu de Mme de Villeparisis.' " (II,
918-19)
La
rudesse d’attitude n’y est ni précédée ni suivie
d’une douceur associée à la blondeur. Absence de
couleur qui contraste avec son oncle, futur Charlus, lui déjà
pourvu de "cheveux gris et d’une moustache noire"
(p. 921), comme dans le texte final. Absence corrélative
de celle de ses attributs d’oiseau qu’il possédera à
Doncières avec "le nez en bec de faucon, les yeux
perçants" des Guermantes, "race restée si
particulière au milieu du monde, où elle ne se perd pas
et où elle reste isolée dans sa gloire divinement
ornithologique" (II, 379). Cette évocation de la
photographie de sa tante Mme de Guermantes ne donne pas
lieu dans les Cahier
40-41 de 1910 correspondants (II, 1145-49) à de tels
traits chez Montargis.
B.
Cette
coloration tardive dans les brouillons, qui a pour effet
de la rendre moins " essentielle ", concerne
aussi dans un autre volume, un monument de Venise décrit
à la fin du séjour de Marcel. Ainsi cette remarquable période
du texte final (posthume) d’Albertine
disparue :
"J’avais
beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle
coudée caractéristique du Rialto, il m’apparaissait
avec la médiocrité de l’évidence comme un pont non
seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée
que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa
perruque blonde
et son vêtement noir, j’aurais su qu’en son essence
il n’est pas Hamlet." (IV, 231)
a
" légèrement " modifié celle du Cahier
50 de 1911, celui-là même qui évoquait la rencontre
avec la camériste de Mme Pubus :
"J’avais
beau accrocher ma pensée au tablier caractéristique du
pont du Rialto, il me parut un pont singulièrement petit
qui s’appelait le Rialto mais n’était pas plus autre
chose que le total de ses parties quelconques de fer ou de
pierre, qu’un acteur avec une barbe de chanvre et un
manteau noir n’est Hamlet ou Pelléas." (IV, 736)
Le
remplacement de la "barbe de chanvre" n’est
pas sans rappeler l’attribut de Gilberte (dans le texte
final de A l’ombre
des jeunes filles en fleurs I (repris du Cahier
27 ; cf. supra ;
je souligne) en tant que
"portrait
peu ressemblant encore de Mme Swann que le peintre par un
caprice de coloriste, eût fait poser à demi déguisée,
prête à se rendre à un dîner de " têtes ",
en Vénitienne. Et comme elle n’avait pas qu’une perruque blonde, mais que tout atome sombre avait éte expulsé de
sa chair […], le grimage n’était pas que superficiel,
mais incarné ; Gilberte avait l’air de figurer quelque
animal fabuleux, ou de porter un travesti mythologique.
[…] Rien, au premier aspect, ne faisait plus contraste
avec Mme Swann qui était brune que cette jeune fille à
la chevelure rousse, à la peau dorée." (I, 554)
De
telles concordances lexico-thématiques entre contextes a
priori hétérogènes incitent à établir une évidente
connexion métaphorique à longue distance entre acteurs /minéral/
(pont) et /humain/ (fille Swann), par les sèmes communs génériques
provenant des taxèmes //curiosités de Venise// et
//parure// dans le domaine //théâtre// (dont le
travestissement auquel il donne lieu est l’emblème de
la duplicité, de la découverte de l’être sous le paraître).
En outre entre la coudée du pont et la tête la cohésion
est renforcée par le sème /convexe/ et le fort contraste
chromatique.
La
visée comparative des deux périodes amène à privilégier
leurs différences. La seconde est indéniablement plus
lourde avec ses répétitions et termes peu poétiques
indexés à l’isosémie /architecture/ (‘tablier’,
"parties quelconques de fer ou de pierre"). Dans
leur cadence majeure, l’apodose adversative introduite
par le thème de la révélation substitue de façon plus
heureuse le sème aspectuel /imperfectif-duratif/
("il m’apparaissait") à /perfectif-ponctuel/
("il me parut"). Cette progressivité a pour
corollaire une nette modalisation
épistémique et ontique
(cf. ‘évidence’, "l’idée que j’avais de
lui", "j’aurais su qu’en son essence"),
ce qui accentue la thématique shakespearienne.
Mais
pourquoi une telle déception de Marcel (cf. "médiocrité")
? Le contexte de la période nous éclaire : c’est le
moment où il prend conscience que la blondeur vénitienne,
notamment celle de la plantureuse femme de chambre n’engendre
plus que la "mélancolie". Elle ne parvient pas
à le retenir à Venise ni à le séparer de sa mère.
C’est alors tout un combat sentimental qui est
sous-jacent à la vision du Rialto.
Remarque.
Un mot sur la catégorie /perfectif/ vs
/imperfectif/ qui engendre des effets
de sens dans les temps : /ponctuel/, /singulatif/, progression
et premier plan pour le passé simple vs
/duratif/, /itératif/, non progression et arrière-plan
pour l’imparfait. Hors du contexte proustien, dans l’exemple
que donne J. Bres (in Siblot, 1997: 88), "Le général
attaqua l’ennemi qui se retirA" vs "Le général attaqua l’ennemi qui se retirAIT", le
morphème perfectif induit une succession d’intervalles
dialectiques T1-T2 alors que l’imperfectif provoque une
rétrospection et situe les deux actions dans un
intervalle global de simultanéité. Néanmoins la corrélation
n’a rien de nécessaire puisqu’un contexte similaire,
tel "Le général attaqua. L’ennemi se retirait"
donnerait la prééminence à la paire /causatif/ T1 vs
/résultatif/ T2, inhibant la capacité rétrospective
de l’imperfectif, lequel n’échapperait pas alors à
la succession d’intervalles. Nous en restons à ces
parcours interprétatifs intra-linguistiques, variant
selon les contextes, pour lesquels le référent ne nous
semble nullement requis.
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