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On
sait désormais ce peintre padouan orienté du côté de
Venise. On sait aussi que Swann n’aimera vraiment Odette
qu’à travers "l’œuvre florentine" de
Botticelli. Il convient à ce stade de constater que le
taxème //peintres italiens de la Renaissance//, dont les
noms sont employés en contexte comme comparants, est un
corrélat stable de la couleur blond roux dans les
brouillons de Proust.
Or
dans le Cahier 22
de 1910 préparatoire à la partie Un
amour de Swann, voici comment un domestique, lors
d’une soirée mondaine, est transfiguré par ce type de
peinture, mais aussi par la "sculpture grecque",
d’après le regard que Swann peut porter sur lui :
(i)
"Un valet de chambre formidable et grossier […]
avait pris […] les affaires de Swann avec une précaution
qui semblait indiquer qu’il avait autant de mépris pour
sa personne que […] pour son chapeau […]. A côté de
lui, détaché à quelques pas de la foule des autres, rêvait
immobile, sculptural et inutile, comme dans une fresque de
Mantegna où il y a toujours dans les scènes les plus
tumultueuses et sanguinaires un de ces grands gaillards
qui n’est là que pour figurer et songer pendant qu’on
égorge et qu’on coupe à côté de lui, un laquais qui
précisément semblait appartenir à cette humanité qui
n’a probablement existé que dans les tableaux de
Mantegna […]. D’un blond
presque roux les mèches de ses cheveux crespelés et collés
étaient larges, enroulées et aiguës, comme des algues
aux formes étranges et animées ainsi qu’elles sont
toutes traitées dans cette sculpture grecque […] et où
en revers de la simple monnaie d’une cité la chevelure
du demi-dieu ou du roi a l’air, dans l’onde et le diadème
fleurissant de ses tresses ou dans la convulsion de ses
boucles, d’une couvée d’oisillons, d’une bataille
de cygnes, d’un bandeau de jacinthes ou d’une torsade
de serpents.
(ii)
D’un blond presque roux, ses cheveux collés et crespelés avaient le
dessin large, enroulé, aigu et fleuri d’algues selon
lequel sont traitées les chevelures dans les bustes grecs
d’Antinoüs ou d’Hercule. Il portait la tête haute,
le corps détendu dans une attitude de repos comme appuyé
sur un bouclier invisible ; et tandis que Swann devant les
valets de pied tous rassemblés maintenant, […]
remettait son chapeau au personnage majestueux et délicat
qui le menait avec prudence comme épouvanté, le guerrier
de Mantegna, de son œil étrange et glauque, songeur et
cruel, regardait cette scène avec la même indifférence
[…] que si ç’avait été le Massacre des Innocents"
(I, 932).
Ces
deux rédactions, que l’on a distinguées pour plus de
clarté, aboutissent au texte final suivant qui décrit
l’arrivée de Swann lors de la soirée chez la marquise
de Saint-Euverte :
"L’un
des grands valets de pied […] assez semblable à l’exécuteur
dans certains tableaux de la Renaissance qui figurent des
supplices, […] en approchant de Swann semblait témoigner
du mépris pour sa personne et des égards pour son
chapeau.[…]
A
quelques pas, un grand gaillard en livrée rêvait,
immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement
décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus
tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier,
tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté
de lui ; détaché du groupe de ses camarades qui s’empressaient
autour de Swann, il semblait aussi résolu à se désintéresser
de cette scène, qu’il suivait vaguement de ses yeux
glauques et cruels, que si c’eût été le massacre des
Innocents […]. Et les mèches de ses cheveux roux
crespelés par la nature, mais collés par la brillantine,
étaient traitées comme elles sont dans la sculpture
grecque qu’étudiait sans cesse le peintre de Mantoue,
et qui […] sait du moins tirer […] des richesses si
variées […], qu’une chevelure, par l’enroulement
lisse et les becs aigus de ses boucles, ou dans la
superposition du triple et fleurissant diadème de ses
tresses, a l’air à la fois d’un paquet d’algues,
d’une nichée de colombes, d’un bandeau de jacinthes
et d’une torsade de serpents." (I, 318-19)
La
modification génétique la plus criante est d’ordre tactique
puisque le portrait du gaillard se termine ici sur le
spectacle baroque de sa coiffure rappelant la Méduse. Le
point d’orgue de la scène consiste en ces détails
mythiques. Aucun retour à des considérations sur le
pictural et le sculptural, ni au côté trivial et concret
de Swann qui "remettait son chapeau" au premier
domestique.
Mais
privilégions la première partie du brouillon, cette fois
pour analyser la thématique. La couleur de la chevelure y est d’emblée associée
à un "dessin", signifié par l’isosémie /curviligne/
; localement dense, elle est inhérente à ‘crespelés’,
‘enroulées’, ‘tresses’, ‘convulsion’, ‘boucles’,
‘bandeau’, ‘diadème’, ‘torsade’,
‘serpents’ et afférente à ‘algues’, ‘onde’,
‘oisillons’. Dans la mesure où elle participe à un
mixte de végétal et d’animal, dans une esthétique de
l’étrange, les comparants artistiques valorisent cette
isosémie, comme précédemment pour l’onduleux
Giorgione. Mais l’arrondi n’exclut pas l’aigu, comme
au niveau des comportements le doux rêve (/statisme/) côtoie
la plus cruelle violence (/dynamisme/), et, dans la
version définitive, la colombe le serpent, de même que
les égards pour le chapeau compensent le mépris pour la
personne de Swann. Le souci du détail que traduit cette
conjonction systématique des contraires in
fine (cf. encore ‘par la nature’ vs
‘par la brillantine’, absents du Cahier
en question) se retrouve dans la précision métonymique
qui veut que Swann ait "approché la race de ce
guerrier dans les fresques des Eremitani" (I, 318),
ce qui fait le lien avec le précédent voyage à Padoue,
dans les brouillons.
Cela
dit, le portrait pose un problème génétique au lecteur
: pourquoi, alors que la conservation lexico-thématique
globale du Cahier 22
au texte final est remarquable, ce guerrier perd-il sa
blondeur (au profit d’une rousseur non mise en relief),
elle qui était le premier élément marquant de son
physique ? L’hypothèse que nous formulons est qu’il
s’est harmonisé avec Swann lui-même, lequel était déjà
pourvu, lorsqu’il se rendait à une soirée, dans le Cahier
69 de 1909-1910, du
"léger
crespelage que le coiffeur redonnait au dessus (sic)
de son vaste front, de ses minces yeux verts, à ses
cheveux roux." (I, 904)
On
relève la disparition de l’aquilin agressif, présent
en marge de ce brouillon :
"le
coiffeur venait ajouter à la brosse de ses cheveux roux
un léger crespelage qui donnait plus de douceur à ses
yeux verts et à son nez d’aigle, pensant à l’admiration,
à l’amitié que tous ces gens à la mode, pour qui il
faisait la pluie et le beau temps, allaient témoigner
devant sa maîtresse […]" (I, 1479).
Sans
doute a-t-elle été transférée aux "becs aigus des
boucles", insérés dans le portrait du guerrier.
C’est
pourquoi la coiffure commune à ce dernier et à Swann ne
doit pas occulter de notables différences: les "minces
yeux verts" s’opposent aux "yeux glauques et
cruels" par la paire /euphorie/ vs
/dysphorie/ ; quant au côté ostentatoire de la chevelure
sculptée, elle ne peut se confondre avec la discrétion
et la douceur de celle, vivante, de Swann. Bref, celui-ci
a tout au plus rencontré son double négatif dans les
coulisses mondaines d’où surgit l’étrangeté
mythologique (on repense ici au royaume des Néréides de
l’opéra). Notons que la dualité ne concerne pas le
seul guerrier de Mantegna, dont l’être
se confond avec son paraître
constitué de ses comparants picturaux et sculpturaux (il
est à ce sujet révélateur que le texte final ne l’identifie
plus à un "laquais", comme si son " sens
littéral " devait disparaître au seul profit des
" sens figurés ") Cela est à rapporter à la
loi qui s’impose à Swann : "c’est la vie
mondaine tout entière, maintenant qu’il en était détaché,
qui se présentait à lui comme une suite de tableaux."
I, 317).
*******
On
peut adjoindre à cette figure deux autres acteurs dont le
comparant végétal " filé " sur plusieurs
lignes est toujours cooccurrent du blond roux.
(a)
Dans le Cahier 57
destiné au dernier volume Le
Temps retrouvé, la graine devenue arbrisseau donne
lieu au thème de "la croissance" et de l’hérédité
dans cette phrase décrivant le fils Cottard :
"Je
vis un jeune garçon trop grand, trop mince, très blond,
très pâle, comme une jolie tige sortie depuis peu de sa
graine, aux charmants traits, et un mot que Mme Cottard
vint lui dire me fit comprendre tout d’un coup que ce
jeune arbrisseau était la petite graine que j’avais vue
un jour à peine entrouverte et tout en boule près du lit
de Mme Cottard qui venait d’accoucher. (IV, 973)
Le
sème /convexe/ de ‘graine’ et ‘boule’ en T1
s’oppose à /rectiligne/ de ‘tige’ et
‘arbrisseau’ en T2, intervalle où se situe une
blondeur indexée au sème /résultatif/ (cf. "tige
sortie"). La prise de conscience de cette inversion
dialectique lexicalise la modalité épistémique, et ce
à la différence du guerrier de Mantegna dont l’observateur
ne manifestait aucun acte de compréhension susceptible de
dissiper son étrangeté baroque.
En
outre, le fait que ce garçon soit "jolie" et
d’une pâleur fragile, l’effémine ; avec la sexualité
végétale de "la petite graine", cela motive
l’inclusion de ce segment dans une série de portraits
des "homosexuels" (ibid.).
(b)
D’autre part, voici comment, dans le texte final de
Sodome et Gomorrhe II, le désir de Marcel pour la
brune Albertine était détourné vers d’autres jeunes
filles :
"Je
me souviens d’une au teint roux de coléus, aux yeux
verts, aux deux joues rousses et dont la figure double et
légère ressemblait aux graines ailées de certains
arbres. Je ne sais quelle brise l’amena à Balbec et
quelle autre la remporta. Ce fut si brusquement que j’en
eus pendant plusieurs jours un chagrin que j’osai avouer
à Albertine quand je compris qu’elle était partie pour
toujours." (III, 233)
On
reconnaît là une des étoiles de la nébuleuse féminine
de Balbec, telle qu’elle était déjà décrite supra
avec ses yeux verts, dès les brouillons (cf. II, 945,
947). L’information dite encyclopédique selon laquelle le
coléus est une plante aromatique et antispasmodique
(d’après le Larousse
Universel de 1922) prend dans ce contexte tout son
relief car le sème /calmant/ ainsi afférent à la
rousseur végétale – sème micro-générique induit du
taxème //plantes calmantes// incluant, outre ‘coléus’,
‘camomille’, ‘myrrhe’, ‘verveine’, ‘valériane’,
etc. – est antinomique de cette rousseur féminine
finalement dysphorique. Elle est la ‘graine’ méliorative
du ‘chagrin’ péjoratif et durable qui résulte de
cette rencontre passagère. De sorte que sont rapprochés
non seulement les évaluations mais les aspects contraires.
L’irritation est en outre communiquée à Albertine dont
Marcel n’hésite pas à exciter la jalousie, car la
jeune fille aérienne et fugace relève ici de son désir
hétérosexuel. Néanmoins, comme dans le segment précédent,
on retrouve la modalité épistémique de la compréhension
tardive, succédant au mystère ("je ne sais
quelle") ; mais à sa différence, la perception des
couleurs est intériorisée par le thème du souvenir dont
on sait
l’intense valorisation.
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