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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

ANNEXE - Eléments de sémiotique proustienne


"[…] une chose conserve le regard que nous lui avons donné et, si nous nous retrouvons en face d’elle, ce regard elle nous le rendra avec toutes les images qui le remplissaient." (IV, 813)

Sans répéter Deleuze, les signes tels que les conçoit Proust, c’est-à-dire et pour simplifier, comme des éléments matériels que remplit une pensée implicite, n’ont pas fini de faire l’objet d’une attention particulière. Pour notre part, il nous est apparu opportun de mener l’enquête dans les esquisses publiées extraites des Cahiers 58 (1910) et 57 (1911) qui sont les brouillons fondamentaux du vaste fragment dénommé " l’Adoration perpétuelle " du Temps retrouvé. Le lecteur familier sera surpris par les changements minimes de la réflexion théorique intervenus par rapport au texte final.

I

Il convient de rappeler que le monde sensible perçu par Marcel y est sémiotisé en étant assimilé à un ensemble de caractères, initialement obscurs, mais que la pensée ensuite éclaircirait. Cela requiert la triade classique où les choses devenues mots ne sont vraiment lisibles et artistiques que par la médiation des concepts :

"[…] déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait fait impression, un nuage, un triangle, une tour, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait dessous quelque chose de tout autre que je devais tâcher de trouver, une pensée qu’ils signifiaient à la façon de ces caractères hiéroglyphiques qui semblent représenter seulement des objets matériels. Sans doute ce déchiffrage était difficile mais seul il donnait quelque vérité à lire." (IV 817)

Des reformulations insistent sur la métamorphose livresque du monde qui incombe à l’écrivain, lequel n’est plus un inventeur mais le découvreur d’un univers intelligible qui serait déjà là, latent au fond de chacun d’entre nous :

"[…] c’est le seul livre que nous ait vraiment dicté la réalité, l’impression qu’elle nous a faite c’est la griffe de son authenticité" (824) ; "rien n’est plus précieux […] que ces impressions qui nous aiguillonnent de la pointe de vérité que nous sentons à l’intérieur. […] Mais une vérité qu’on n’aperçoit pas, qu’on pressent […] en caractères cryptographiques que nous ne nous donnons pas la peine de déchiffrer." (841)

"[…] la seule manière de les [les impressions] goûter davantage, c’est de les connaître plus complètement, de les rendre claires jusqu’en leur profondeur en les convertissant en un équivalent de pensée, c’est-à-dire de signes, en une œuvre d’art." (816)

Des choses aux concepts, le lien "naturel" est assuré par la perception et le processus de réminiscence qui fait passer de la confusion de l’oubli à la clarté de la soudaine présence involontaire à l’esprit.

En revanche rien n’est dit du lien entre les concepts et les mots qui les expriment, comme si ces derniers devaient se limiter au " reflet " d’une réalité transcendante :

"Cette essence de la vie dégagée, ressentie, […] il fallait l’amener en pleine lumière, la fixer dans un équivalent qui ne fût ni le langage de l’habitude, ni celui de la passion, où chaque mot serait déterminé par elle, et non par […] le laisser-aller des formules apprises qui reviennent, […] la reproduisant […] ; les mots ne s’arrangeront que selon la réalité intérieure aperçue, mes livres sont fils du silence et de la solitude non fils de la société et de la conversation. […] Mettant l’objet de mon art dans une réalité sous-jacente à l’apparence des choses […]" (810-11).

Ce programme est une ascèse, où la mystique de l’écriture s’accompagne d’une réclusion hiératique. Le processus inductif et inférentiel de déchiffrage des sensations, au pas-à-pas, est couronné par la révélation soudaine de leur essence. Cet acte est d’ordre référentiel puisque les mots sont censés la traduire. Elle les régit et leur impose une transparence. Une reformulation précise cette utilisation du langage :

"Ce que nous appelons la réalité c’est un certain rapport entre les sensations qui nous entourent simultanément, […] rapport que l’écrivain doit retrouver pour enchaîner l’une à l’autre dans une phrase, comme elles l’étaient dans son impression, deux sensations différentes. […] La vérité ne commence que quand l’écrivain prend deux objets différents, pose leur rapport et les attache indestructiblement par […] une alliance de mots." (818)

Les sensations sont scellées dans la phrase, les objets dans les mots, l’authenticité de leur rapport étant assurée par la vie intérieure de l’écrivain. Les signifiés des mots en contexte ne peuvent que s’effacer ici au profit de ces deux ordres de réalité que sont les référents et les signifiants, les premiers étant dématérialisés par leur relation mutuelle. Le lecteur n’a pas non plus le choix : la seule liberté qui lui est concédée est d’inverser le parcours génératif de l’écrivain, en remontant de la conséquence verbale, stylistique, à la cause référentielle-essentielle. Poursuivons sur le rôle de l’artiste :

"il ne se contentera pas de faire défiler les unes après les autres des choses si jolies soient-elles, il dégagera leur essence commune, il leur imposera un rapport analogue dans le monde de l’art à ce qu’est la loi causale dans le monde de la science, et qui sont les anneaux nécessaires par où dure un beau style." (821)

Pour illustrer l’alchimie opérant l’osmose de "cette essence vraie des choses" (809) avec le sens des mots, Proust cite sa propre expression extraite de la préface de Sésame et les Lys "leur odeur oisive et sucrée", à propos des gâteaux du dimanche (IV, 1406, note citant ici le Cahier 28 de 1910). Or il ne s’agit que d’un processus métonymique — usuel si l’on se reporte à la couleur étudiée — où le sucre de l’aliment et l’oisiveté des convives sont transférés à un autre attribut du gâteau. Par cette synesthésie du gustatif et de l’olfactif, l’énoncé concis acquiert un style, un "sens figuré" qui provient selon Proust de l’assemblage des "sensations diverses" (odeur, goût, ambiance). Si ce rapprochement ressortit à l’acte de l’esprit qui se trouve comme emprisonné dans l’alliance de mots, l’opération de décalque du monde concret par les mots demeure primordiale, de sorte que le réalisme qui sous-tend le "défilé cinématographique des choses" (IV, 818) stigmatisé par Proust, n’est pas éliminé.

Par cette double référence, à la réalité matérielle transcendée par la spirituelle, le plan verbal est dépourvu non seulement d’une quelconque activité mais, ce qui est plus intéressant, de tout contenu propre. Nous plaidons au contraire pour l’existence de la réalité sémantique qui est la sienne, dont témoignent les sèmes /imperfectif/, /douceur/, /statisme/ afférents à " odeur oisive et sucrée ". Or on constate d’après notre étude que cette thématique valorisée n’est nullement limitée à ce syntagme. Sa récurrence dans maints endroits du contexte des écrits de Proust substitue alors la relation intratextuelle à la relation aux choses par le biais de l’essence. En outre, si les domaines génériques //alimentation// et //loisirs// sont signifiés par l’énoncé, ils ne dégagent qu’une impression référentielle et n’équivalent pas à l’expérience d’un monde directement mise en mots, à des référents conceptualisés qui rempliraient les signifiants, constituant ainsi leur vrai sens, lequel remplacerait leur "sens propre" déprécié par son côté terre-à-terre et son absence de style.

"Je vivais dans un monde de signes auxquels l’habitude avait fait perdre leur signification." (857) — les signes étant indifféremment les choses et les mots qui les reflètent, ici empiriquement.

Résumons l’objet de ce développement : si l’on peut admettre avec Proust que le style d’une expression s’impose à l’attention du lecteur par le parcours tropique qu’il suscite, le couplage de cette dimension rhétorique à l’ontologie, au détriment du contenu linguistique, n’est en revanche qu’un postulat esthétique que nous ne partageons pas. Le fait que Proust prenne le mot "rhétorique" au sens négatif d’artifice coupé "de l’expérience et de la vie" (827) confirme l’inanité d’un discours figuré qui n’aurait pas de fondement ontologique ou à tout le moins affectif.

Pour établir une connexion métaphorique entre le précédent syntagme et " l’odeur amère et sucrée " de la frangipane associée aux joues de Mme Goupil et aux aubépines de Combray (cf. brouillon supra), l’identité de composants sémantiques sur fond d’opposition générique (/religion/ pour ces fleurs vs /noblesse/ pour les châtelaines en quête des gâteaux du dimanche dans Sésame et les Lys) est nécessaire et suffisante. Est au contraire superflue, du point de vue linguistique, l’expérience phénoménologique de la superposition de deux sensations (au moins), censée définir le trope. C’est pourquoi l’on ne peut s’accorder avec l’osmose des termes de la triade Res \ Conceptus \ Vox qu’implique la phrase suivante :

"Quant à ces minutes de particulière allégresse où nous sentîmes tout d’un coup en une chose les qualités, l’essence incarnée d’une autre, elles nous fourniraient ce qui en est l’équivalent dans le langage, une métaphore." (827)

En outre, si le trope stylise la comparaison suivante, située à quelques lignes de " l’alliance de mots " :

"[…] un bol de faïence blanche et plissée, qui n’était que comme le durcissement autour de lui pour le contenir de sa propre crème […]" (818),

la métonymie ici présente (par attribution locative de la crème contenue au bol contenant) ne peut rester isolée. Elle évoque en effet celles

·          des carafes de la Vivonne, faites de l’eau vitrifiée qu’elles contiennent,

·          de la madeleine trempée, "sensuelle pâtisserie, sous son plissage sévère et dévot" (les adjectifs provenant du décor de Combray ; I, 701, brouillon de 1909). Or elle a pour corollaire la célèbre réminiscence qui la spiritualise :

"Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà perçus autrefois, soit pour ainsi dire entendu, respiré par nous à la fois dans le passé et dans le présent, réel sans être actuel, idéal sans être imaginé, il libère aussitôt cette essence permanente des choses, et notre vrai moi qui depuis longtemps était comme mort, s’éveille, s’anime et se réjouit de la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute extratemporelle […]" (ibid. repris dans le brouillon de IV, 814)

A charge à l’écrivain de remplir les mots qu’il emploie du sens de cette essence.

L’aliment durci en "coquillage" contenant, plissé comme l’est le bol, et associé à l’essence contenue dans les choses figure ainsi l’indice lexical du lien thématique fort unissant des contextes aussi éloignés que ceux-ci, situés au début et à la fin de la Recherche. Or une telle réalité intratextuelle du sens des mots diffère à l’évidence du contenu " surnaturel " des choses désignées par ces mots.

II

Après avoir mis l’accent sur l’usage de la langue dans la théorie proustienne, revenons-en à l’associationnisme qui préside à la relation des éléments du sensible, et grâce auquel ils sont convertis en une réalité intelligible — ce pourquoi, sans contradiction, l’essence est "idéale sans être abstraite" (814). Il est instructif de constater que le signe naturel ne se conçoit pas de façon isolée. Il englobe en effet dans un second temps actuel tout un contexte concret et extralinguistique qui inversement et initialement l’englobait.

Il se peut "que le hasard, sans intervention de notre volonté, ni de notre raison, d’une sensation identique éprouvée réveille en nous une sensation d’autrefois et dégage chimiquement une époque de notre passé, […] cette sensation, éprouvée au milieu de toutes celles que nous ressentions en même temps, est restée insérée entre elles, les évoque, les présuppose, s’en entoure, en porte sur elle les mille reflets […]" (IV, 807) ; s’opère ainsi "la reconstruction de toutes les sensations autour desquelles elle survivait" (810).

L’intérêt de la relation de ressemblance entre deux sensations fort éloignées dans le temps (et l’espace), qui permet à l’actuelle de réveiller l’ancienne, réside dans la relation de contiguïté de celle-ci, initiale, avec tout un monde concret qu’elle recompose, par synecdoque. Telle la sensation tactile de ce "pavé mal équarri" de la cour des Guermantes à Paris déclenchant le souvenir de celle similaire de la dalle du baptistère de Saint-Marc ; de sorte que "le ciel bleu" indifférent se métamorphose rétrospectivement en un "azur éclatant", premier élément du décor vénitien renaissant — dût-il beaucoup à la poétique mallarméenne — qui matérialise la "félicité" éprouvée (803-4).

Ajoutons que dans ce cas encore la relation thématique à longue distance est sollicitée, si l’on se reporte à ce baptistère de Saint-Marc, lequel était fait "dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles" (Albertine disparue, IV, 224, texte final) qui n’est pas sans rappeler les blonds pavés mielleux de l’église de Combray. Le prolongement du souvenir jusqu’à ce premier toponyme de l’enfance repose on le voit sur le signifié linguistique, non sur des éléments du réel — puisqu’ils sont remémorés par le lecteur et non par Marcel. Il en va de même de "cette bande dorée de lumière sur les troncs" contemplée du train (802), premier signe naturel à introduire les "joies spirituelles" de Marcel, même s’il échoue dans ce cas à les éprouver et à recomposer le monde initial de cet éclairage. En revanche la visée intratextuelle comble ce manque en rapportant la paire sémique /cessatif/ + /rectiligne/ du coucher de soleil à cinq heures aux stries lumineuses de Combray, elles aussi porteuses d’un jaune brillant euphorique.

Ainsi l’illumination et le vernis pictural sont des comparants privilégiés pour expliquer le processus globalisant et unificateur, grâce auquel s’opère l’insertion durable de la sensation passée au sein de celles qui lui étaient contiguës :

"[…] ces lieux, ces moments qui avaient ressuscité à mon imagination […] garderaient pour moi quelque chose de particulier […] matérialisation peut-être de l’heure et du lieu où ils furent vus, qui les baignait et qui reste sur eux comme un épais halo, comme un impalpable enduit […]" (816).

L’immatérialité de ce fondu concorde avec l’englobement des sensations concrètes dans l’esprit. Ultérieurement, la libération inverse de celles-ci les convertit en une essence, laquelle n’est pas une de ces "abstractions" (passim) que Proust rejette parce qu’elles ne sont pas vécues intérieurement, subjectivement.

Si bien que dans le dualisme célèbre où s’opposent des termes en réalité complémentaires, l’impression, lieu des vérités profondes, surclasse l’intelligence, porteuse seulement d’une "vérité logique" (824). Deux phrases connues justifient sa dépréciation :

"Cet être qui ne se nourrit et ne s’enivre que de l’essence profonde, universelle, des choses, languit pendant la jouissance et l’observation du présent où nous abordons la réalité par le biais de l’utilité pratique ou le disposons arbitrairement selon les idées préconçues de l’intelligence." (809)

"Car les vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens mais dont nous pouvons dégager l’esprit." (817)

Pour contester la hiérarchie, l’artiste se doit alors, grâce au style tropique, de mettre fin à "la connaissance conventionnelle" des choses pour "nous faire connaître cette réalité" qu’elle masque :

"c’est tout simplement le travail inverse de celui que fait en nous l’intelligence, l’amour-propre, la passion, l’habitude quand elle amasse au dessus de nos impressions pour nous les cacher les clichés photographiques, nomenclatures et buts pratiques que nous appelons faussement la vie." (821)

L’énumération est révélatrice : si "l’intelligence seule ne peut rien trouver" (860), de même que "l’imagination seule ne suffit pas" (810) et doit s’appuyer sur des perceptions vécues, c’est qu’elle en reste à la superficie et n’atteint que le " sens propre " du réel. Néanmoins le rôle secondaire de sa lumière n’est pas négligeable dès l’instant où elle opère à partir d’une "profondeur" et d’un "mystère", car alors elle permet de saisir le " sens figuré " du réel, qu’elle sublime :

"Ce qui est clair avant nous n’est pas à nous. Nous ne tirons de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres." (824)

On rapprochera de ce contexte — comme le fera l’auteur lui-même dans le texte final (IV, 459) — cette phrase qui prolonge le parallèle de l’art avec la science :

"L’erreur de certains auteurs vient de ne pas comprendre que ce qu’ils écrivent, il leur faut préalablement le découvrir absolument comme pour le physicien les lois de la physique." (841-42)

Cet ordonnancement temporel trace ainsi dans l’élucidation du réel une inversion dialectique, dans la mesure où il fait se succéder les deux termes de la dualité impression - intelligence sur l’axe de la verticalité générative (de la profondeur obscure à la surface claire). Cette continuité de l’inconscient à la conscience rationnelle, de "l’acte de l’âme" (806) — déclenché par l’empreinte des choses sur elle — à l’intellect éclaircissant constitue de fait l’unité du concept par lequel les choses vont aux mots. Voilà l’idéal esthétique de Proust que son style même semble illustrer, puisque, à propos des amples périodes, Spitzer dans sa conclusion (op. cit. 1970: 468) cite ainsi Curtius :

"il entrelace une analyse logique poussée jusqu’à l’extrême subtilité et une reproduction, approfondie jusqu’aux infimes nuances, des données sensorielles et psychiques ; mais les deux s’accomplissent en un mouvement unique, sont fonction de la même énergie."

D’autre part, il convient de remarquer que la condamnation proustienne des "abstractions" est une illustration esthétique du refus par Bergson de la philosophie des Grecs, qui, à la suite de l’école d’Elée, "met les Idées immuables au fond de la mouvante réalité" et empêche par là de saisir "le flux perpétuel des choses" ; soit l’incompatibilité des catégories sémantiques ainsi homologuées :

/intelligible/ vs /sensible/
/statisme/ vs /dynamisme/
/extratemporel/ vs /temporel/
/origine/ vs /évolution/
/péjoratif/ vs /mélioratif/

"Car eidos est la vue stable prise sur l’instabilité des choses : la qualité qui est un moment du devenir, la forme qui est un moment de l’évolution, l’essence qui est la forme moyenne au-dessus et au-dessous de laquelle les autres formes s’échelonnent comme des altérations de celle-là […]. Ramener les choses aux Idées consiste donc à résoudre le devenir en ses principaux moments, chacun de ceux-ci étant soustrait par hypothèse à la loi du temps et comme cueilli dans l’éternité. C’est dire qu’on aboutit à la philosophie des Idées quand on applique le mécanisme cinématographique de l’intelligence à l’analyse du réel."

Cette célèbre attaque que développe un chapitre de L’évolution créatrice (1907) — cité dans le dossier des Ennéades (op. cit. 1991: 112) — et qui perpétue le clivage entre percept (accidentel) et concept (essentiel), a certes des résonances dans la Recherche dont elle est contemporaine. Mais Proust la dépasse par sa solution conciliatrice : la qualité que perçoit Marcel ne se soustrait aucunement à la loi du temps. L’essence qui se dégage involontairement d’un passé retrouvé dans le présent cueille la sensation identique dans une sorte d’éternité qui relève d’un acte de l’intelligence non pas a priori, coupé du concret, mais a posteriori, élucidant le vécu d’impressions, d’ordre naturel et non arbitraire. La stabilité voire l’immutabilité de la forme créée par l’artiste apparaît dans toute sa force comme le résultat, la synthèse d’une série de perceptions dans ce qu’elles ont de mouvant et de fugace. On mesure ainsi la portée philosophique de la conversion opérée par le narrateur de la Recherche.

III

Reprenons. Donner une signification aux mots comme aux noms (vox) équivaut à donner une vérité aux détails du vécu (res) en éclaircissant leur profondeur ressentie (conceptus). La signification, inséparable d’une préoccupation esthétique, reflète l’expérience phénoménologique :

"Un vrai livre serait celui où chaque inflexion de voix, regard, parole, rayon de soleil serait reprise, et ce qu’il y a d’obscur sous elle éclairci. De sorte qu’au lieu d’un mémento des notes sans signification qu’est la vie apparente, le livre serait constitué par la vraie réalité, celle que les notes diraient pour nous si nous avions pour les lire une sensibilité plus profonde et un esprit plus clair. Alors ce livre serait un vrai tableau du réel." (856)

On remarquera que l’écriture est faussement active : sa valeur artistique, qui assimile le littéraire au pictural, lui vient en fait de la conjugaison ordonnée des deux facultés opposées (sensibilité et esprit). Les mots lisent et convertissent les choses par la médiation de l’affectivité et du mental, qui ont la primauté.

Il n’est pas oiseux de la rapporter à la gnoséologie thomiste:

"L’image complète de la chose vient s’imprimer dans l’imagination par l’intermédiaire des sens, sous l’espèce d’un phantasma ; […] de ce fantasme, image passive du concret existant et qui exprime seulement une species sensibilis, l’intellect actif extrait la forme universelle par un acte de simplex apprehensio" (cité par U. Eco, Le Signe, Poche " essais ", 1988: 209).

Pour Thomas d’Aquin, la perception du monde sensible procède par abstraction, précisément combattue par Proust ; mais au-delà de cette différence, on retrouve le distinguo entre

·          le concept psychologico-perceptif (phantasma), qui résulte de l’effet du référent sur la sensibilité et l’âme ;

·          et le concept logique (forme, eidos), consistant en une représentation rationalisée du référent.

Rapporté à des considérations linguistiques, il se trouve qu’aujourd’hui ce dualisme coïncide avec la séparation de deux disciplines :

·          la pragmatique, héritière de la rhetorica, orientée dans le schéma de la communication vers la psychologie des interlocuteurs et impliquant une activité herméneutique pour découvrir leur état d’esprit caché (à la base des actes de parole ou des univers de croyance) ;

·          la sémantique référentielle, dans le sillage de la logica et la grammatica, qui se tourne en revanche vers la logique.

La première suppose la seconde qu’elle complète, comme la connotation (liée à l’énonciation) par rapport à la dénotation (liée à la référence).

Parallèlement, pour évoquer la richesse des signes, Proust substitue

·          le "sens figuré" et spirituel, exprimant "la vraie vie" (indissociable des notions de vérité profonde, d’essence, de résurrection, d’originalité), sur le plan rhétorique pragmatique,

·          au "sens propre" et littéral qui, pour être premier, n’en est pas moins dévalué par son poids conventionnel et le "défilé cinématographique des choses" qu’il représente, sur le plan logique grammatical.

Nous avons rappelé que ces deux pôles respectivement (inter) subjectif et objectif perpétuaient sans la remettre en question la notion de réalisme et qu’ils évinçaient une autre réalité, celle du contenu linguistique des mots, lequel a pu être appréhendé par la sémantique différentielle.

Ajoutons que si le prétendu "sens propre" est tellement déprécié, c’est parce qu’il se coupe de l’environnement qui constitue le vécu du sujet, de la même façon que, sur le plan linguistique, la phrase, la plus grande unité grammaticale — qui subit l’influence de la proposition logique "en tant que totalité de signification" (cf. Rastier 1996 b: 26-28) — est isolée de son contexte verbal, comme si son contenu ne dépendait pas de lui. Au contraire la visée rhétorique établit le sens des mots dans le discours, de la même façon que, sur le plan extralinguistique, l’essence rend les signes de l’art inséparables des choses qui leur étaient contiguës et similaires. Comme l’écrit Deleuze (op. cit. 1964: 75), "voilà le propre de la mémoire involontaire : elle intériorise le contexte, elle rend l’ancien contexte inséparable de la sensation présente." Hormis son usage ontologique, la visée rhétorique est valorisée par l’auteur de la Recherche lorsqu’il montre le mystère de certains propos échangés que tentent de percer les protagonistes en multipliant les inférences sur les intentions des locuteurs, situées elles aussi à un niveau profond.

Telle par exemple la scène qui clôt la visite du diplomate Norpois : "[…] quand il m’annonça qu’il ferait part à Gilberte et à sa mère de l’admiration que j’avais pour elles, "si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et cette vie vous appartiendrait !" […] Je me rendis compte aussitôt que ces phrases que j’avais prononcées et qui, faibles encore auprès de l’effusion reconnaissante dont j’étais envahi, m’avaient paru toucher M. de Norpois et achever de le décider à une intervention […], étaient peut-être […] les seules qui pussent avoir pour résultat de l’y faire renoncer." (I, 469-70)

Le dit mélioratif et enthousiaste de Marcel aura pour conséquence un acte inverse de la part de son interlocuteur qui y a décelé une hyperbole, et interprète la figure comme recélant un non-dit péjoratif qui serait la vérité masquée : "M. de Norpois qui savait que rien n’était moins précieux ni plus aisé que d’être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir, normal en apparence, que j’avais exprimé, devait dissimuler quelque pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure à cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne n’avait jusqu’ici voulu se charger de lui transmettre une commission de ma part." (470-71) Les deux erreurs de Marcel : (a) adhésion à la promesse du diplomate, prise au pied de la lettre, alors qu’elle n’était qu’effet "de bonne compagnie", (b) valorisation excessive de Mme Swann, confirment cet "aspect cryptographique de la conversation mondaine" et "l’apprentissage herméneutique" qu’il requiert — ceux-là même qu’étudiait Genette (op. cit. 1969: 256, 272). Le fait que chacun des protagonistes relève chez son vis-à-vis des éléments "connotateurs", Norpois inférant vers le but, et Marcel a posteriori vers la cause (ibid. 265), manifeste l’insuffisance d’un "langage premier", direct, littéral. Dans une perspective holiste, le signe ne se réduit pas alors à un propos isolé du diplomate mais consiste en l’ensemble de son portrait avec la "physiognomonie" et les réactions de Marcel qu’il induit.

Dès lors qu’il s’agit d’atteindre ce qui est présenté comme une vérité profonde, que ce soit celle de propos mondains ou d’une essence artistique des choses, la problématique rhétorique \ herméneutique subordonne le sens référentiel, froidement conventionnel, au sens passionnel et original, qui caractérise la figure, d’après la Logique même de Port-Royal :

"Les expressions figurées signifient, outre la chose principale, le mouvement et la passion de celui qui parle, et impriment l’une et l’autre idée dans l’esprit, au lieu que l’expression simple ne marque que la vérité toute nue".

Paradoxalement, c’est cette référence banale aux choses, dans un langage transparent, qui travestit l’essentiel, que permet au contraire d’atteindre la création et/ou la compréhension d’une figure, momentanément opaque. "Pour les tenants d’un réalisme transcendant, […] les tropes participent de cette entreprise de révélation d’un autre monde" (Rastier, ibid. 89), celui de l’intériorité et de l’inconscient chez Proust.

Que ce soit le sous-entendu à dériver sur la scène mondaine ou l’alliance de mots à sceller dans un but artistique, dans les deux cas Marcel prend conscience que la norme qui sous-tend ces domaines est celle des "expressions figurées". De sorte qu’inversement l’écart — pour qui veut maintenir cette notion floue et relative — est créé par "l’expression simple". Ajoutons que le décryptage normal qui a ainsi lieu implique certes le hasard d’une rencontre ou d’une sensation ; mais contrairement à l’intuition du sens phénoménologique, lequel émerge en quelque sorte librement dans une situation, il subit l’influence des déterminations mondaines ou artistiques qui pousse l’herméneute à chercher plus avant une vérité en soi ou dans l’intention cachée d’autrui.

Le renvoi à la réalité psychologique comme fondement du sens aboutit aujourd’hui en linguistique à cette affirmation erronée selon nous: "l’interprétabilité d’un texte suppose que le récepteur reconnaisse l’intention communicative de l’auteur (condition illocutive)" (Lerot, 1993: 114). Nous récusons de même la pragmatique cognitive au goût du jour, notamment lorsqu’elle veut rendre compte des "sens figurés".

Elle est illustrée par Sperber & Wilson (in Introduction aux sciences cognitives, op. cit., 1992: 238) : "Telles que nous les décrivons, les métaphores sont basées sur des mécanismes psychologiques […]. Elles sont simplement des exploitations créatives et évocatrices d’un aspect fondamental de toute communication verbale : le fait que tout énoncé ressemble, à un degré variable, déterminé dans chaque cas par des considérations de pertinence, à une pensée du locuteur." Or comment connaître celle qu’il veut communiquer à moins de quitter le sens effectivement produit en contexte et de remonter à des processus en amont ? Dans l’exemple de métaphore qu’ils donnent : Ce livre est un décapant pour le cerveau, notre analyse s’en tient à l’actualisation du sème inhérent /pour débarrasser/ commun au comparé (domaine //lecture// : ‘livre’, ‘cerveau’) et au comparant (domaine //droguerie// : ‘décapant’). Elle s’écarte aussi bien de la "pensée littéralement exprimée" que d’une "pensée apparentée" qui serait à dériver sous l’intervention d’un "principe de pertinence" (ibid.).

Pour reprendre les dichotomies traditionnelles, que ce soit la référence de la proposition logique, produisant une vérité de surface, ou l’inférence d’ordre rhétorique produisant une vérité profonde de l’énoncé, dans les deux cas les mots sont considérés comme simples instruments, pour désigner Res ou traduire Conceptus.

A cette alternative "correspondent les deux principaux régimes de l’interprétation, celui de la clarté et celui de l’obscurité" (Rastier, 1998: 109), où l’on reconnaît chez Proust l’impression confuse qui s’éclaircit par l’action de l’intelligence. Or nous avons contesté la thèse selon laquelle

"le langage est dépossédé du sens, qui lui devient extrinsèque, ou du moins il ne trouve de sens que dans un rapport à une " autre chose ", physique ou idéale, à l’égard de laquelle il n’a qu’une fonction ancillaire." (Rastier, 1997 b: 144)

Ressaisissons les éléments homologués du dualisme :

logica (+ grammatica) vs rhetorica
semantics (+ syntactics) vs pragmatics (psychologique)
proposition, phrase vs texte, séquence d’énoncés
positivisme vs herméneutique
modèle de la référence vs modèle de l’inférence
vers les choses (Res) vs vers l’esprit (Conceptus)

Pour notre part, au lieu d’ignorer le sens de Vox en le réduisant et l’identifiant à l’un des deux pôles, Conceptus ou Res, nous rappelons que le sème n’est ni la qualité d’une chose ni le concept, contrairement à l’idée reçue ; cf. encore Lerot (1993 : 83) : "le sème désigne un concept primitif, irréductible et récurrent" ; de ces trois propriétés nous n’acceptons que la dernière. Nous rappelons en outre que le sens n’est pas indépendant de la langue utilisée. Distinct de données psychologiques et ontologiques auxquelles certains linguistes et écrivains veulent le réduire, le signifié a par lui-même une existence qui doit être reconnue, dans son autonomie, notamment dans son emploi textuel. C’est d’ailleurs là tout l’objet et tout l’enjeu de la sémantique linguistique.

On voit donc pourquoi nous n’avons pas appliqué au texte de Proust le type d’analyse herméneutique qu’il développe face au monde sensible. Chaque segment ne recèle pas selon nous une identité cachée, à retrouver, mais suscite des parcours interprétatifs qui le dotent tout au plus d’une unité — sa cohésion. Ils constituent le sens des mots, dans un mixte de rationalité et de perception sémantique qui maintient la dichotomie proustienne.


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