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B.
Robert de Saint-Loup et les illuminations perverses
Voici
maintenant comment, dans le texte final du dernier
volume, le neveu d’Oriane se trouve métamorphosé en
un paon aristocratique inséparable de son symbolisme
solaire:
"Même
immobile, la couleur qui était la sienne plus que de
tous les Guermantes, d’être seulement l’ensoleillement
d’une journée d’or devenue solide, lui donnait
comme un plumage si étrange, faisait de lui une espèce
si rare, si précieuse, qu’on aurait voulu le posséder
pour une collection ornithologique ; mais quand, de
plus, cette lumière changée en oiseau se mettait en
mouvement, […] il avait des redressements de sa tête
si soyeusement et fièrement huppée sous l’aigrette
d’or de ses cheveux un peu déplumés, […] que
devant la curiosité et l’admiration moitié mondaine,
moitié zoologique, on se demandait […] si on
regardait un grand seigneur traverser un salon ou se
promener dans sa cage un oiseau." (IV, 281-82)
Cette
période, à ampleur majestueuse elle aussi, confirme
que Robert est une solidification euphorique de la lumière
solaire (ici à Tansonville comme avant à Balbec ; cf.
II, 88), par contraste avec la noirceur de la guerre
dont il sera victime. De même, ce "grand seigneur
huppé" n’est pas simplement "un peu déplumé"
en cette fin de récit ; dans le même contexte, son
homosexualité révélée lui confère une perversion
— on prend alors ce mot au sens large — qui
obscurcit sa dorure :
"Il
est possible que Morel, étant excessivement noir, fût
nécessaire à Saint-Loup comme l’ombre l’est au
rayon de soleil. On imagine très bien dans cette
famille si ancienne un grand seigneur blond
doré, intelligent, doué de tous les prestiges et recélant
à fond de cale un goût secret, ignoré de tous, pour
les nègres." (IV, 283)
Ces
deux phrases constituent un paragraphe qui met en évidence
l’homologie récurrente entre phénomène cosmique et
phénomène sexuel — on rappellera pour preuve l’étoilement
des yeux féminins lors d’un désir gomorrhéen, dont
la dispersion prend la "constellation" pour
comparant (cf. l’épisode de la plage de Balbec, III,
244).
Ici
l’éclat lumineux de Robert aveugle l’entourage sur
le côté sombre qu’il implique et cache. Si bien que
cette noirceur, qui nie la pureté solaire, est indexée
à la paire sémique /mystère/ + /fausseté/, inhérente,
quelques pages auparavant, à la "duplicité"
et au "mensonge" de Saint-Loup envers sa femme
Gilberte.
Quant
à la série d’oppositions lexicales :
noir
vs blond doré
ombre vs
soleil
nègre vs
grand seigneur
goût secret vs
prestiges (évidents)
elle
est insuffisante pour rendre compte du sens du segment,
et requiert les catégories sémiques implicites
suivantes :
‘Morel’
vs ‘Robert’
molécule de l’être vs du paraître :
/péjoratif/
vs /mélioratif/
/envers/ vs /endroit/
/bas/ + /dominé/ vs
/haut/ + /dominant/
/roture/ vs /aristocratie/
/sexualité/ vs
/intellectualité/
/perversité/ vs
/droiture/
/féminité/ vs
/masculinité/
/accusatif/ vs
/ergatif/
Si
cette thématique antithétique est fortement modalisée
(cf. "possible" + subjonctif, "nécessaire",
"imagine"), le segment ne lexicalise pas pour
autant la subjectivité de Marcel, mais donne le pas à
l’impersonnel (cf. "il", "on",
"ignoré de tous"), comme pour représenter
une doxa.
Or
la modalité en jeu diffère dans les paires qui sont
indissociables tant au niveau du comparant que du comparé.
Comme l’observe B. Pottier, "l’aléthique exclut la référence au jugement de l’énonciation"
: si soleil éclatant
alors ombre nécessaire par contraste (plan cosmique)
; en revanche, il faut, poursuit-il, "pour que le
possible (et même l’impossible) devienne de l’hypothèse
que le JE énonciateur le prenne en charge sur une modalité épistémique" (1987: 202, 199).
Tel
est le cas de : si
Robert alors Morel nécessaire (plan sexuel) que
Marcel prend en charge par la modalité du probable. De
sorte que la comparaison entre les deux plans procède
par un amalgame en fondant l’épistémique
sur l’aléthique.
Une
dissimilation d’un autre type affecte le jaune
brillant mélioratif pléonastique :
‘blond’
‘doré’
(comparé humain
vs comparant solaire)
/attributif/ /résultatif/
/humain/ vs /inanimé/
/terrestre/ vs
/céleste/
/ascendant/ vs
/descendant/
/banal/ vs /mythique/
On
retiendra de ces analyses que la couleur claire, fût-elle
celle de la lumière idéale ou du métal précieux,
n’est pas incompatible, chez nombre d’acteurs de la Recherche,
d’une perversion qui neutralise l’évaluation
positive due à la doxa.
Avant
de poursuivre sur Robert, changeons maintenant de
contexte pour nous reporter au volume antérieur Sodome
et Gomorrhe II où se trouve l’autre occurrence du
syntagme intensif "blond doré" (deux au total
dans la Recherche),
couleur ne résultant pas ici de la lumière naturelle
solaire.
Lorsque
Marcel attendait chez lui la visite de sa bien-aimée
aux alentours de minuit, après la soirée chez les
Guermantes, voici comment il décodait les signes de son
arrivée :
"Comme
chaque fois que la porte cochère s’ouvrait, le
concierge appuyait sur un bouton électrique, […] je
quittai immédiatement la cuisine et revins m’asseoir
dans l’antichambre, épiant, là où la tenture […]
laissait passer la sombre raie verticale faite par la
demi-obscurité de l’escalier. Si tout d’un coup
cette raie devenait d’un blond
doré, c’est qu’Albertine viendrait d’entrer en
bas et serait dans deux minutes près de moi ; […]
mais j’avais beau regarder, le noir trait vertical,
malgré mon désir passionné, ne me donnait pas l’enivrante
allégresse que j’aurais eue, si je l’avais vu changé,
par un enchantement soudain et significatif, en un
lumineux barreau d’or." (III, 126)
Cette
dernière expression, connectant l’illumination banale
au merveilleux enfermement doré qui active le topos du
servage amoureux, anticipe le thème-titre de La Prisonnière. Mais ici paradoxalement, la persistance du
"noir trait vertical" emprisonne Marcel dans
son attente vaine, son désir contrarié de la jeune
fille. L’inversion dialectique souhaitée n’a pas
encore eu lieu. Et la dorure sentimentale, dont l’idéalisme
se renforce de la douce blondeur personnifiante, reste
modalisée par l’aléthique et l’épistémique
de l’hypothèse au conditionnel. Comme si le réalisme
transcendant que cette couleur illustre devait
rester contrefactuel. Représentons l’opposition thématique
:
noirceur
en T1 vs blondeur
en T2
(naturelle,
banale) vs (électrique,
enchantée)
/duratif/ vs /ponctuel/
+ /itératif/
/statisme/ (être) vs
/dynamisme/ (devenir)
/dysphorie/ vs /euphorie/
(disjonction) vs
(conjonction)
/réel/ vs /hypothétique/
/matérialité/ vs
/spiritualité/
Remarque
génétique.
Au contraire, une illumination solaire, naturelle, postérieure
à l’orage lors des promenades autour de Combray,
occasionnait cet extrait du Cahier
12 de 1909 : "[…] nous apercevions
Pinsonville au loin, dans la vallée, baigné dans son
atmosphère spéciale de lumière tremblante et mouillée
qui lui faisait une prison d’or." (I, 821) Pour
être hétérogène, ce contexte n’en présente pas
moins d’intéressantes similitudes : le triplet /jaune/
+ /brillant/ + /rectiligne/ succède aussi à la
dysphorie des "lances de la pluie" ayant
"fouetté la petite cité isolée et maudite comme
une cité de la Bible" (ibid.).
Cela suscite la réécriture en <‘Gomorrhe’>,
toponyme concordant avec les mœurs d’Albertine.
Par
rapport au segment concernant Robert et Morel, on relève
dans celui-ci deux différences évidentes :
·
Seule
la subjectivité de l’observateur "épiant"
est lexicalisée, ne laissant pas de place à une doxa
susceptible d’en savoir davantage ou de juger le
comportement des membres du couple.
·
Si
Albertine, noire par son absence, sa culpabilité et sa
chevelure, est ici encore indexée à la paire sémique
/mystère/ + /fausseté/, le côté gomorrhéen qui l’explique
échappe totalement aux soupçons de Marcel à ce stade
du récit. L’éclair blond doré illusoire masque sa
noirceur perverse réelle. L’homosexualité féminine
ne sera propagée que rétrospectivement à cet épisode
de l’attente, lorsqu’elle sera révélée à Marcel
par l’autorité médicale qu’est Cottard commentant
la danse d’Albertine et Andrée au casino de Balbec (III,
191).
Il
convient alors de délaisser provisoirement le thème de
l’éclairage pour observer comment, dans ce contexte
proche, "la prédisposition du vice" lesbien (III,
514) s’ancrait dans la blondeur :
"[…]
comme nous étions dans la salle de danse du casino,
entrèrent la sœur et la cousine de Bloch, devenues
l’une et l’autre fort jolies, mais que je ne saluais
plus à cause de mes amies, parce que la plus jeune, la
cousine, vivait au su de tout le monde, avec l’actrice
[…]. Quant à Albertine, […] elle avait tourné le
dos aux deux jeunes filles de mauvais genre. Et pourtant
j’avais remarqué qu’avant ce mouvement, au moment où
étaient apparues Mlle Bloch et sa cousine, avait passé
dans les yeux de mon amie cette attention brusque et
profonde qui donnait parfois au visage de l’espiègle
jeune fille un air sérieux, même grave, et la laissait
triste après. Mais Albertine avait aussitôt détourné
vers moi ses regards restés pourtant singulièrement
immobiles et rêveurs. Mlle Bloch et sa cousine ayant
fini par s’en aller après avoir ri très fort et
poussé des cris peu convenables, je demandai à
Albertine si la petite blonde (celle qui était l’amie de l’actrice) n’était pas la
même qui la veille avait eu le prix dans la course pour
les voitures de fleurs. " Ah ! je ne sais pas, dit
Albertine, est-ce qu’il y en a une qui est blonde
? Je vous dirai qu’elles ne m’intéressent pas
beaucoup, je ne les ai jamais regardées. Est-ce qu’il
y en a une qui est blonde?
" demanda-t-elle d’un air interrogateur et détaché
à ses trois amies. S’appliquant à des personnes
qu’Albertine rencontrait tous les jours sur la digue,
cette ignorance me parut bien excessive pour ne pas être
feinte." (III, 197-98)
Ce
segment fait suite aux joutes verbales entre Marcel et
son amie à qui il tente en vain de faire avouer son
saphisme supposé. Les trois occurrences rapprochées,
insistantes, que nous soulignons appartiennent à l’univers
de parole des protagonistes : elles signifient leur
obsession lesbienne, ingénument niée par Albertine —
en vertu de la loi proustienne selon laquelle la parole
masque le désir — mais qui continue de hanter
l’esprit de Marcel. Ce qui lui paraît le plus étrange
est que cette couleur qui est pour lui le premier trait
d’identification de la cousine de Bloch — outre sa
beauté et son "mauvais genre" — ne soit pas
perçue par Albertine pourtant attentive et la voyant
quotidiennement. Si bien que sa négation d’une telle
évidence fait ressortir sa perversité avant tout
mentale. Avec "l’ignorance feinte" devinée
par Marcel est confirmée l’intense modalisation épistémique
du coloris.
Le
regard de désir (inavoué) de la jeune fille est lui-même
soumis au regard espion du jeune homme ; cela montre la
dualité thématique de la dense isosémie /vision/.
C’est par elle qu’est non seulement intériorisé le
goût sexuel, mais aussi révélée la stratégie de
tromperie d’Albertine. Car finalement, quelques lignes
plus bas, elle contredit son "air interrogateur et
détaché" en avouant indirectement et "étourdiment"
qu’elle "n’avait pas cesser de fixer ses beaux
yeux" sur un miroir reflétant la sœur et la
cousine. Cela explique a
posteriori "ses regards restés singulièrement
immobiles". L’air contraire de gravité mélancolique
(cf. "sérieux" et "rêveurs") de sa
passion est avéré. Cela marque l’aboutissement du
parcours cognitif de Marcel, venant de percer un secret.
Ajoutons
que ce reflet de la blondeur féminine dans ses yeux
anticipe l’étrange "regard blond", suspect,
que lancera précisément Albertine à une pâtissière
(infra).
De
plus, la mention subjective "je retrouvais dans ma
mémoire une pose d’Albertine auprès de Gisèle et
qui m’avait paru innocente alors" (III, 199), à
culpabilité rétrospective implicite, englobe cette Gisèle
de Balbec (dont on se rappelle les cheveux dorés, en
belle matineuse qu’elle fut, supra)
dans la blonde nébuleuse gomorrhéenne.
Précisément,
si l’on se reporte au contexte de la constellation de
"Gomorrhe dispersée", où est réactivé le
topos balzacien de La
Fille aux yeux d’or :
"Une
fois je vis l’inconnue qu’Albertine avait eu l’air
de ne pas reconnaître, juste à un moment où passait
la cousine de Bloch. Les yeux de la jeune femme s’étoilèrent,
mais on voyait bien qu’elle ne connaissait pas la
demoiselle israélite." (III, 246)
on
constate que la blondeur — ici implicitement terrestre
et céleste — favorise le lien entre /judéité/ et /homosexualité/
(masculine comme féminine ; cf. infra). On repense au "bon
caractère israëlite" de la blonde Mlle Swann (IV,
666 ; supra),
qui apparaît alors suspecte dès le rapprochement de
certains brouillons. Lié aux deux précédents, le sème
/astral/ (les étoiles après le soleil de Robert) thématise
ainsi la couleur en la faisant entrer dans le paradigme
de l’étrangeté, du hors-norme. L’obsession qu’il
déclenche se traduit encore dans les deux phrases citées
ci-dessus par la prééminence de la modalité épistémique
subjective, et la démultiplication corrélative des
observateurs cherchant à savoir.
Génétiquement,
le retour au Cahier
64 de 1909-1911 n’est pas dépourvu d’intérêt.
On y lisait :
"Quand
nous étions dans la salle de danse au casino et que
certaines jeunes filles qui avaient très mauvais genre
et étaient très jolies nous regardaient, Andrée détournait
les yeux avec une exagération où il me semblait lire :
" Vous voyez que cela ne m’intéresse pas. "
Mais elle devait les avoir regardées à la dérobée,
peut-être dans la glace, car si quelqu’un disait
qu’elles n’avaient pas dansé, ou pas causé, ou pas
bu, ou pas ri, ou ne nous avaient pas regardés, André
étourdiment rectifiait ce que nous avions dit et alors
je voyais qu’elle avait mis autant de précision à
les voir que d’affectation à ne pas les voir. Et si
je parlais d’une jeune fille […] et disais : "
Est-elle une grande jeune fille blonde
que j’ai aperçue en allant à l’église ? ",
Andrée demandait à ses amies : " Est-elle blonde
? Je ne l’ai jamais bien regardée ", ce qui me
semblait bien fort. Parfois quand une jeune fille
causait avec nous, je la voyais entrer la regardant avec
une attention, un sérieux, dans une rêverie profonde ;
elle voyait que je m’en apercevais et alors elle détournait
les yeux." (III, 1058)
Dans
cet extrait où les occurrences de la couleur se réduisent
à deux, les modifications sont essentiellement d’ordre
·
Onomastique
: (i) Andrée sera remplacée dans le même rôle par
son amie, la future Albertine ; (ii) le flou de "certaines
jeunes filles" (et "quelqu’un") domine
car la famille juive de Bloch n’est pas encore nommée.
·
Tactique
: (i) la révélation de la trahison est antéposée, de
sorte que l’hypothèse "elle devait les avoir
regardées à la dérobée, peut-être dans la glace"
puis la certitude de Marcel "alors je voyais que…"
arrivent trop tôt pour que le suspense puisse durer
comme dans la version définitive. (ii) inversement, la
postposition des yeux détournés qui répètent ceux
d’Andrée au début donne une impression de décousu.
Elle est confirmée par l’absence d’identification
entre les jeunes filles de mauvais genre, initiales, la
blonde, centrale, et celle qui "causait avec nous",
finale. Cela est contraire au texte final, de même que
l’ambiguïté des anaphoriques (cf. "je la voyais
entrer la regardant… elle…") qui révèle un
brouillon confus.
·
Dialectique
: le décousu entraîne la multiplication des
intervalles temporels avec T1 du regard dérobé au
casino, T2 amorcé par "Et si…" de la
conversation lancée par JE-Marcel, T3 enfin qu’introduit
"Parfois" suivi de "une" jeune fille
a priori
nouvelle. L’adverbe a pour sème inhérent /itératif/,
lequel indexe le récit entièrement rédigé à l’imparfait
(et plus-que-parfait) ; en revanche le texte final met
en relief — au premier plan, eût dit Weinrich — les
questions sur la blonde par le sème /singulatif/ du
passé simple. Cela structure la scène unique au casino
en plusieurs moments. On voit là comment l’analyse sémantique
peut déboucher sur la stylistique. Continuons.
·
Dialogique
:
le brouillon multiplie aussi les passages au discours
direct, non seulement avec la parole de Marcel, ainsi
placé sur le même plan qu’Andrée, mais dans le
regard de cette dernière, éloquent. Or il ne fait que
"sembler" dire "cela ne m’intéresse
pas", alors que cela sera ouvertement affirmé par
Albertine dans le texte final, ce qui accentue d’autant
son mensonge. Ajoutons à propos de la modalité épistémique
que le propre aveu d’Albertine concernant la glace
confirme la certitude qu’avait Marcel d’une feinte.
En revanche, dans le brouillon, il se perd en
supputations ("devait", "peut-être"
; cf. "me semblait bien fort" au lieu du futur
"me parut bien excessive" : le sème /perfectif/
du passé simple suggère dans ce contexte une réaction
plus ferme, décidée, face à cet excès).
·
Thématique
:
(i) corrélativement, si l’épithète
"profonde" qualifie non plus la rêverie mais
l’attention de la jeune amie — dans une sorte d’hypallage
génétique —c’est qu’au cours de son analyse
psychologique, plus fouillée dans le texte final, le
niveau épistémique y a pris le dessus sur le
sentimental (ce qui explique que la scène de tromperie
y soit plus élaborée, qu’y soit aménagé l’espace
dilatoire de la phrase de l’énigme, eût dit
Barthes). (ii) Pour que le mensonge soit crédible,
encore faut-il gommer les exagérations, présentes dans
le brouillon : celle de "une grande jeune fille
blonde", artificiellement rajoutée aux précédentes,
qui deviendra "la petite blonde", pouvant
passer plus inaperçue ; celle du thème religieux, dont
le contraste est maximal par rapport au vice qu’est le
désir saphique (c’est pourquoi "l’église"
est remplacée par le prix sportif plus mondain).
Cela
dit, sans exhaustivité, quelles que soient les
maladresses, lourdeurs – a répétition du lemme regarder
(cinq occurrences, en si peu de lignes) est à la limite
du supportable – et l’ampleur des modifications
touchant aux quatre composantes que contienne le
brouillon, il n’en développe pas moins, déjà, la
forte modalisation de la blondeur gomorrhéenne, inséparable
du thème visuel.
On
ne quittera pas le volume Sodome
et Gomorrhe II sans se reporter, deux cents pages
plus loin, à une autre perversion affectant le même
syntagme "la petite blonde". Elle est due de
nouveau à Morel dont on retrouve la noirceur, cette
fois non plus vis-à-vis de Robert. Lors d’un repas
sur la côte avec ce parangon de l’homosexuel fou
qu’est Charlus,
"Morel
crut devoir changer la conversation et lui donner un
tour sensuel : "Tenez, la petite blonde
qui vend ces fleurs que vous n’aimez pas ; encore une
qui a sûrement une petite amie."" (III, 396)
L’attribution
du sème /homosexualité/, de nouveau modalisé par le
probable, procède par métonymie puisque Morel lui-même
est décrit "en ce moment avec son air de fille au
milieu de sa mâle beauté". Son identité féminine
pourrait accréditer son intuition si "la
prescience" avec laquelle il qualifie ainsi la
fleuriste n’était pas de "l’obscure divination"
(ibid.). Cela diffère du segment précédent (III, 198), où l’enquête
de Marcel sur les jeunes filles du casino reposait sur
des indices rationnels.
La
médisance du musicien est alors à rapporter à son
snobisme qui le rend "désireux d’exalter […]
d’une façon […] immorale les sens du baron",
à tel point que la perversité qu’il partage avec lui
s’accroît du sème /sadisme/ lorsqu’il ajoute :
"mon rêve, ce serait de trouver une jeune fille
bien pure, de m’en faire aimer et de lui prendre sa
virginité." (ibid.)
Propos qui apaise Charlus : "l’idée que Morel
" plaquerait " sans remords une jeune fille
violée lui avait fait brusquement goûter un plaisir
complet" (III, 398). Le fantasme auquel adhèrent
les deux dépravés aggrave le sort deux jeunes filles
en question, implicitement assimilées l’une à l’autre,
par le changement de modalité : le "désir" (axiologique)
s’est substitué au savoir prétendu (épistémique).
De
ce segment replacé dans son contexte, la blondeur féminine
ressort déterminée par une triple perversion, exprimée
"sincèrement" par Morel (397). On retiendra
celle qui semble dominer à savoir le dénigrement, où
l’on retrouve le sème /fausseté/ qui rapproche le
violoniste d’Albertine.
Mais
revenons à la strie lumineuse hypothétique, liée à
la molécule de T2 ci-dessus, et corrélée au choc
mental de Marcel qui la guette. En élargissant la vue
intratextuelle, on s’aperçoit qu’elle annonce
"l’éclair blond" de la crémière (infra)
et rappelle
·
le
beau "rayon doré" émanant des billes blondes
d’agate de Gilberte (I, 395 supra) ;
·
le
beau "rayon jaune" — comparant d’un
"bon sentiment" — qui "jaillissait"
des yeux d’Odette, elle qui possédait, pour Swann
amoureux, "l’âme de la Primavera, de la bella
Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli" (I, 308), à
blondeur implicite. L’illumination soudaine et réitérée
de sa mélancolie débouchait alors sur la poésie
cosmique contenue dans cette phrase :
"Et
aussitôt tout son visage s’éclairait comme une
campagne grise, couverte de nuages qui soudain s’écartent,
pour sa transfiguration, au moment du soleil couchant."
(I, 309)
On
retiendra que la comparaison à la fois météorologique
et religieuse, qui connecte son visage (vu de près) à
un paysage artistique (vu de loin), concilie
remarquablement les contraires :
grisaille
en T1 vs blondeur
en T2
/terne/ vs /brillant/
/matériel/ vs /spirituel/
/cessatif/ vs /inchoatif/
/duratif/ vs /ponctuel/
/statisme/ vs
/dynamisme/
/dysphorie/ vs /euphorie/
Allons
plus avant dans le même contexte d’Un
amour de Swann :
"Il
savait que la réalité de circonstances qu’il eût
donné sa vie pour restituer exactement, était lisible
derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous
la couverture enluminée d’or d’un de ces manuscrits
précieux […]" (I, 270),
celle
que Swann épie la nuit, croyant qu’elle recèle la
vie secrète d’Odette. Pourquoi une telle
sacralisation, au moment même où il ressent la laideur
de la trahison de la jeune femme, ce qui renoue avec le
jaune emblématique du Judas, selon la norme
socio-culturelle ? La réponse était donnée aux pages
précédentes : il est sur le point de crever l’enveloppe
opaque qui lui cache le mystère de celle qu’il aime.
Moment crucial qui le pousse à valoriser son contenu
car il va accéder à la lumière
de la vérité :
"Parmi
l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes […],
il en vit une seule d’où débordait — entre les
volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et dorée
— la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant
d’autres soirs, […] le réjouissait et lui annonçait
: " elle est là qui t’attend " et qui
maintenant, le torturait en lui disant : " elle est
là avec celui qu’elle attendait ". […] Certes,
il souffrait de voir cette lumière dans l’atmosphère
d’or de laquelle se mouvait derrière le châssis le
couple invisible et détesté […]. L’autre vie d’Odette,
dont il avait eu, à ce moment-là, le brusque et
impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée en
plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans
cette chambre […]" (I, 268-69).
Autour
de la couleur précieuse s’opère ici la connexion métaphorique
des deux isosémies génériques /architecture/ comparée
(‘fenêtre’, ‘lumière’, ‘chambre’) et /alimentation/
comparante, socialement normée dans ‘pulpe’, dont
les sèmes inhérents et mélioratifs /animé/, /onctueux/,
/liquide/ sont incompatibles avec l’habitation.
Ajoutons que le qualificatif "mystérieuse",
selon le degré de savoir de Swann enquêteur, réduit
le caractère contrefactuel de la dorure merveilleuse,
mixte d’artificiel (lampe) et de naturel (fruit) ; il
fonctionne ainsi en régime d’enclosure. Cette pulpe
est pourvue du sème casuel /accusatif/ du fait qu’elle
subit les actions successives à l’imparfait duratif
singulatif ‘pressaient’ (T1), ‘remplissait’
(T2), ‘débordait’ (T3), dont l’agent sont les
volets. Cela induit l’image mentale d’un fruit, qui,
augmentant de volume jusqu’à gagner "l’atmosphère",
active le sème /expansion/. Cette métamorphose poétique,
si elle empêche la référence au monde factuel, repose
toutefois sur la phraséologie flots
de lumière, laquelle " motive " la métaphore,
et induit les réécritures du couple en <‘poissons’>
se mouvant dans un <‘aquarium’>.
Précisément,
ce contexte sera transposé pour évoquer la ville de
garnison, plus tard nommée Doncières, dans Le
Côté de Guermantes I, grâce au contenu huileux
des lampes en verre, tout aussi tactile et évocateur de
la plénitude matérielle. Le confort du doux éclairage
des intérieurs y fait contraste avec la froide nuit
hivernale à l’extérieur, évoquant la vacuité, où
se trouve Marcel observateur.
C’est
ainsi que, génétiquement, on lisait dès le Cahier
40 de 1910 :
"Un
appartement éclairé sur une place excitait ma curiosité.
Des figures que je ne pouvais distinguer s’y mouvaient,
s’y déplaçaient en flottant dans la liqueur grasse
et dorée qui sort de la fontaine des lampes et remplit
le réservoir des chambres." (II, 1129)
"Je
m’arrêtais à regarder sur quelque place obscure un
grand appartement dont les hautes fenêtres, les volets
n’étant pas refermés, laissaient voir comme la vitre
d’un aquarium, des corps indistincts se déplaçant
lentement dans la liqueur grasse et dorée dont la
source incessante et rapide des lampes remplit le soir
les appartements." (II, 1131)
Soient
deux rédactions successives aboutissant au texte final
:
"Parfois
je levais les yeux jusqu’à quelque vaste appartement
ancien dont les volets n’étaient pas fermés et où
des hommes et des femmes amphibies, se réadaptant
chaque soir à vivre dans un autre élément que le jour,
nageaient lentement dans la grasse liqueur qui, à la
tombée de la nuit, sourd incessamment du réservoir des
lampes pour remplir les chambres jusqu’au bord de
leurs parois de pierre et de verre, et au sein de
laquelle ils propageaient, en déplaçant leurs corps,
des remous onctueux et dorés." (II, 395-96)
Or
la genèse d’une telle période est d’autant plus
intéressante qu’elle remonte au Cahier 1 de 1909, sans point commun avec Doncières sinon précisément
ces éléments thématiques locaux. Le décor se trouve
transposé de façon surprenante à Réveillon, trace
toponymique évidente de Jean
Santeuil. Ainsi l’hiver, "la nuit venue",
avant le dîner,
"çà
et là, sous sa paroi de verre, une boutique, éclairée
de l’intérieur comme un aquarium et remplie par la
lumière onctueuse et pailletée de la lampe, nous
montrait des personnages prolongés par de grandes
ombres qui se déplaçaient avec lenteur dans la liqueur
d’or, et qui ignorant que nous les regardions,
mettaient toute leur attention à jouer pour nous, les
scènes éclatantes et secrètes de leur vie usuelle et
fantastique." (I, 652)
La
reprise dans des contextes hétérogènes et fort éloignés,
voire à plusieurs volumes de distance, de telles
cooccurrences lexicales produit un effet mnémonique
chez le lecteur, qui assurément relève de la théorie
de la réminiscence.
En
outre, cette dorure fantastique de la lampe appartient
au contexte de la chambre du château dans un fragment
consacré aux " sommeils nocturnes d’autrefois
". C’est dire combien elle est indissociable du
jaune Brabant de la "lanterne magique" (Cahier
6) et de la blondeur de Swann (Cahier
36) qui adoucissent " le drame du coucher
". Tous sont évoqués dans des bouillons datant de
la même année (1909) et préparatoires à l’incipit
de la Recherche.
Insistons
sur les différences thématiques du segment : l’ichtyologie
se lit ici sur l’isosémie générique /théâtralité/,
non lexicalisée dans les segments précédents. Elle
accentue l’ostentation, pourtant involontaire (cf. les
épistémiques ‘ignorant’, ‘secrètes’ ; supra
"ne pouvais distinguer", "laissaient voir",
‘indistincts’). D’autre part, le contraste entre
les deux groupes lexicaux opposés suivants disparaîtra
au profit du seul premier (G1),
l’univers représenté, contrefactuel, des "personnages"
baignant dans l’or prenant le dessus sur l’univers
factuel du "nous" :
G1
: merveilleux théâtral vs G2 : banalité
"lumière onctueuse et pailletée de la lampe,
liqueur d’or" vs
"grandes ombres"
"éclatantes" vs
"secrètes"
"montrait" vs
"ignorant"
"vie fantastique" vs
"vie usuelle"
On
aura noté, dans les quatre segments ci-dessus, la
disparition du sème générique /alimentation/ alors
que les spécifiques (/onctueux/, /liquide/, /abondance/,
/expansion/, /duratif/) ont été conservés. En
revanche, comme pour Odette qui "avait horreur des
jaloux, des amants qui espionnent", tel Swann, l’observateur
dans les brouillons de Doncières a conscience d’avoir
eu "les yeux levés à espionner dans
l’ombre" (II, 1131). Dans les deux contextes est
signifiée l’impossibilité d’atteindre l’intériorité
onctueuse et dorée soit par vitrage interposé, soit
par opacité des volets fermés. Mais l’isosémie /frustration/,
qui représente la perversité de telles illuminations,
est peu perceptible
·
à
Réveillon, du fait que les observateurs bénéficient
du spectacle doré (cf. "jouer pour nous") ;
·
à
Doncières, car à la vision du grand appartement succède
celle de modestes boutiques, elles aussi transfigurées
: "la lampe […] déposant […] les paillettes étincelantes
de sa précieuse dorure, faisait de ce taudis […] un
inestimable Rembrandt" (II, 1131). Soit un
anoblissement du roturier.
En
revanche, elle est plus active pour Swann qui, croyant
deviner la tromperie d’Odette ainsi mise en lumière,
voit son "désir de connaître la vérité" déçu
par l’ouverture des volets, laquelle ne révèle que
son erreur sur la fenêtre et ne dissipe pas le mystère
d’Odette (I, 270). On en conclut que cette dorure
illusoire est en fait une noirceur de confusion. Elle
est cruelle pour Swann, non sur le plan de la réalité
et de son retentissement affectif, mais sur le plan des
actes épistémiques qui font de l’amour une prison
aux barreaux d’or, où, comme Odette, Albertine "avait
deviné un sentiment inquisitorial qui veut savoir,
souffre pourtant de savoir, et cherche à apprendre
davantage." (III, 566)
Remarque
génétique.
Déjà dans Jean
Santeuil Jean enquêtait sur l’anonyme "Mme
S.", comme le fera Swann sur Odette. Ainsi, dans la
nuit, "tout de suite il aperçut entre les volets
fermés de deux petites fenêtres la lumière dorée qui
emplissait la chambre. Quand il arrivait vers dix heures,
c’est à cela qu’il savait qu’elle était rentrée,
et cette lumière était comme un gage doux de sa présence.
Maintenant, depuis plus de deux heures qu’il l’avait
quittée, c’était la preuve détestable qu’elle
avait avec elle ce quelqu’un pour qui elle l’avait
fait partir. Il aurait bien voulu savoir qui c’était."
(Pléiade, p. 751)
Les
deux versions ont en commun, non seulement "une
curiosité si passionnée à savoir tout ce que fait la
personne que nous aimons" (p. 752), mais la même
organisation modale suivante :
o
Avant
cette "lumière dorée" tardive : aspect /itératif/
et certitude
de /euphorie/.
o
Pendant
: aspects /singulatif/ + /duratif/ et
certitude de "la fausseté de son amie"
(p. 751) : /dysphorie/.
o
Après,
une fois les volets ouverts : aspects /singulatif/ + /duratif/
et incertitude : "nouvel état de doute et d’angoisse" (p.
753), soit /dysphorie/ consécutif à l’erreur et au
mystère persistant.
La
visée différentielle montre, elle,
·
que
dans Jean Santeuil cet état de malaise est immédiat alors que pour
Swann la souffrance se manifeste plus tard, lorsqu’il
se remémore la scène (I, 271) ;
·
que
Swann parvient à éprouver, Pendant,
"un plaisir de l’intelligence" (I, 269), car
il est sur le point de savoir ; et Avant,
davantage de soupçons ("quand il fut rentré chez
lui, l’idée lui vint…" (I, 268), syntagme
absent dans Jean
Santeuil) ; les précisions psychologiques et matérielles
relatives à la scène y sont plus nombreuses.
·
Enfin,
que le coloris est plus " littéral " dans Jean
Santeuil, par absence de comparant alimentaire et
effacement de ses sèmes (spécifiques : /onctueux/ ; générique
: /animé/). Partant, la vie dorée a une plénitude
moindre que dans le segment final, et ne reconduit pas
à un monde merveilleux s’ajoutant à l’illusoire.
Or
en étudiant ces développements à partir de la strie
lumineuse, la question du blond personnifiant doit être
posée. La réponse est apportée par une période
" royale " précédant la description de l’appartement
de Doncières (supra)
:
"A
côté de l’hôtel, les anciens palais nationaux et
l’orangerie de Louis XVI […] étaient éclairés du
dedans par les ampoules pâles et dorées du gaz déjà
allumé qui, dans le jour encore clair, seyait à ces
hautes et vastes fenêtres du XVIIIe siècle où n’était
pas encore effacé le dernier reflet du couchant, comme
eût fait à une tête avivée de rouge, une parure d’écaille
blonde, et me
persuadait d’aller retrouver mon feu et ma lampe qui,
seule dans la façade de l’hôtel que j’habitais,
luttait contre le crépuscule et pour laquelle je
rentrais, avant qu’il fût tout à fait nuit, par
plaisir, comme on fait pour le goûter." (II, 394)
Représentons
la structure dialectique et thématique de la
comparaison centrale :
comparé
inanimé :
/naturel/
vs /artificiel/
/extérieur/ vs
/intérieur/
en T1 (avant la nuit) vs en T2 (nocturne)
"reflet du couchant" vs "ampoules
dorées du gaz"
"jour encore clair" vs "déjà
allumé"
/imperfectif/ vs
/perfectif/
comparant
humain :
"tête
avivée de rouge" vs "parure d’écaille
blonde"
/résultatif/ vs
/duratif/
/banalité/ vs
/beauté/
A
la différence des pulpe et liqueur remplissantes qui étaient
simplement assertées, ici la connexion métaphorique
est amorcée par l’enclosure "comme eût fait"
qui suspend l’incompatibilité entre le réel et l’irréel.
Plus exactement, à une première vision normale de l’architecture
succède une seconde située ouvertement dans l’imaginaire
de Marcel.
L’apodose
de la période ajoute une troisième action épistémique
introduite par "et me persuadait" (de
retourner à l’hôtel). D’une part cette ergativité
du gaz contribue à son animation, convergente avec sa
personnification. D’autre part, la persuasion modalise
la conjonction avec un éclairage " mineur " (feu
et lampe), consécutive à la disjonction avec l’éclairage
" majeur " précédent. Notons que l’intimisme
affectif de "retrouver mon feu et ma lampe"
fait ressortir par contraste l’isosémie /noblesse/ de
l’élégance précieuse (cf. "palais",
"seyait"). Il ne s’agit nullement pour
Marcel d’une frustration ni d’une dépossession :
"Je gardais, dans mon logis, la même plénitude de
sensations que j’avais eue dehors." (ibid.)
Du
point de vue tactique, la disposition en chiasme des
couleurs doré \
reflet du couchant (du pourpre à l’orange) \ rouge \ blonde donne l’avantage à celle qui embrasse : le jaune
brillant doux, par contraste avec l’autre vivacité.
Concernant ce coloris, la cohésion qui rend
vraisemblable la connexion de ‘ampoules’ avec ‘écaille’
et ‘tête’ repose sur leur isosémie spécifique inhérente
/convexe/, l’incurvation ajoutant à la douceur. Elle
concorde avec le sème /féminité/ afférent à la
parure et à ‘seyait’ de ‘ampoules’.
La
période illustre parfaitement cette "temporalité
précaire, contenue entre le presque-révolu (encore)
et l’à-peine-commencé (déjà)",
dont A. Grésillon montrait l’importance dans les
brouillons dans ENCORE du Temps Perdu, DEJA le texte
de La Recherche
(Langages, 69,
1983: 111-122). Le jeu de ces deux adverbes permet de
complexifier la simultanéité en donnant une
orientation thématique inverse au sein d’un
intervalle temporel, ici lexicalisé par un moment du
"jour" ou une "heure". Cela se
traduit aspectuellement par la corrélation
·
de
l’illumination naturelle et rouge sur les isosémies /imperfectif/
+ /cessatif/ (fin du jour : T1)
·
avec
l’éclairage artificiel et jaune sur la paire
contraire /perfectif/ + /inchoatif/ (début de la poésie
nocturne : T2).
L’importance
génétique du jeu de ces deux adverbes temporels
n’est pas démentie par le premier jet correspondant,
que l’on décèle de nouveau dans Jean Santeuil, la description se situant ici à Versailles :
"[…]
Jean prit une chambre à l’hôtel d’Angleterre
[…], belle demeure du XVIIIe siècle, […]
en face du château, sur la place d’Armes […] [où]
toutes les maisons avec leurs larges fenêtres basses et
claires ont un aspect vaste et charmant d’orangeries.
A l’heure où, aux deux bouts du parc, un bassin est déjà
plein de l’eau violette du clair de lune, et un bassin
plein encore de l’eau d’or du soleil couchant, on
est étonné, en voyant ces belles vitres de palais éclairées,
de voir dans les belles chambres les employés de la
poste ou les fourriers de l’intendance à leur travail,
dans la pâle lumière d’or du gaz ou de l’électricité.
[…] si Jean fatigué rentrait, il pouvait apercevoir,
à la façade de l’hôtel d’Angleterre encore sombre,
sa chambre seule opposant à la nuit qui venait la lumière
riche d’une grosse lampe déjà allumée comme son feu
devait l’être, tous deux l’attendant en répandant
dans la chambre des torrents de chaleur et de clarté."
(Pléiade, p.
550)
Comme
souvent dans la visée comparative entre segments, les
reprises lexicales sont ici remarquables. Cette première
version, si elle apparaît d’emblée moins adroite
avec ses lourdeurs (cf. la répétition "… en
voyant… de voir…") et sa syntaxe hésitante (il
faut l’espace de trois phrase pour décrire ce qui
sera synthétisé en une), était plus complexe aux
niveaux aspectuel et chromatique. Montrons-le.
Point
de "parure d’écaille blonde" ni d’ampoules
devenant animées ; pas plus que de persuasion de la
part du gaz ; la personnification se restreignant à
l’intérieur de Jean (chambre, feu et lampe qui
attendent et agissent). En revanche la corrélation du encore
- déjà est redoublée, mais ne concerne aucunement
le passage d’un rouge naturel à un jaune artificiel.
Elle s’articule comme suit :
‘bassin’
du parc royal (/supératif/)
/liquidité/ + /horizontalité/
encore
doré de soleil couchant (T1)
déjà
violet de clair de lune (T2)
vs
‘façade’
de l’hôtel de Jean (/infératif/)
/solidité/ + /verticalité/
encore
sombre (T1)
déjà
illuminée
artificiellement (T2)
Contrastivement,
il apparaît que le syntagme "dans la pâle lumière
d’or du gaz ou de l’électricité", s’il
active l’afférence /modernité/ en cette fin de XIXe
siècle, n’est pas indexé à la paire /perfectif/ + /inchoatif/,
à la différence du segment précédent ; ajoutons que
son sème casuel n’est plus /ergatif/ mais /locatif/
(‘dans’). Par assimilation avec "l’eau
d’or" de la luminosité solaire, dont il possède
l’aspect /duratif/, il fait la transition entre cet éclairage
naturel et celui, artificiel, de la lampe et du feu.
N’ayant qu’une position charnière dans la structure
ci-dessus, il est dépourvu de centralité thématique,
mais aussi poétique du fait qu’il n’a pas de
comparant. Quant au sème /humain/ de ‘tête’ précédente,
il indexe ces travailleurs pris, comme l’illumination
dorée, au " sens littéral ". L’étonnement
de l’observateur collectif "on" vient alors
de l’antithèse qu’ils induisent entre leur sème
/action/, et /contemplation/,
de l’architecture : place, palais, parc, mais aussi hôtel.
L’analyse
détaillée de ces segments collationnés montre alors
les remaniements thématiques et dialectiques qu’entraîne
l’insertion d’une blondeur poétique, pareille à
celle qui orne le Rialto. Alors que dans la Recherche
elle relève du merveilleux, la simple atmosphère
d’or de Jean Santeuil n’a ici rien que de vraisemblable.
Dans
cette ville de garnison qu’est Doncières, il convient
de ne pas perdre de vue le blond Robert de Saint-Loup.
Après s’être penché sur son versant lumineux, il
est temps d’aborder l’autre race qui le caractérise,
celle qui, dès sa première apparition à Balbec, lui
conférait un aspect ophidien incontestable.
D’une
part, sur l’isosémie /itératif/, sa "dureté
naturelle se trouva vérifiée par son attitude chaque
fois qu’il passait à côté de nous, le corps aussi
inflexiblement élancé" (II, 90) ; de même sur /singulatif/,
lorsqu’il est présenté à Marcel qui interprète
d’abord son geste comme une marque d’agression :
"aucun muscle de son visage ne bougea",
statisme inversé par le violent dynamisme de la main
tendue pour le salut dans "un brusque déclenchement
qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire",
et réitéré par "la même rapidité fébrile",
"instinctive", avec laquelle "il fonça
sur moi" (II, 91).
Cela
surprend tout autant que l’amabilité extrême qu’il
dispense ensuite, "les premiers rites d’exorcisme
une fois accomplis" (ibid.)
; ou que ses inversions intellectuelle et politique :
"Ce
jeune homme qui avait l’air d’un aristocrate et
d’un sportsman dédaigneux n’avait d’estime et de
curiosité que pour les choses de l’esprit […] ; il
était imbu d’autre part, de ce qu’elle [sa tante
Villeparisis] appelait les déclamations socialistes,
rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait
des heures à étudier Nietzsche et Proudhon." (II,
92)
Inversement,
son "élégance souple", si elle est perçue
comme un "naturel" par la grand-mère, n’abuse
pas Marcel qui sait décoder ses mimiques :
"Mais
j’ai connu un autre être et il y en a beaucoup, chez
lequel la sincérité physiologique de cet incarnat
passager n’excluait nullement la duplicité morale
;" (II, 94)
et
percer les apparences positives, pour
"retrouver
toujours en lui cet être antérieur, séculaire, cet
aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas être
[…] ("c’est un grand seigneur féru de noblesse
et cherchant à le dissimuler", II, 92). Dans l’agilité
morale et physique qui donnait tant de grâce à son
amabilité, […] je ne sentais pas seulement la
souplesse héréditaire des grands chasseurs qu’avaient
été depuis des générations les ancêtres de ce jeune
homme […]; j’y sentais surtout la certitude ou l’illusion
qu’avaient eues ces grands seigneurs d’être "
plus que les autres " […]" (II, 96).
Quoi
de plus ophidien que cette "raideur", qui se
manifestait dans son salut initial, non forcément
bienveillante, cachée derrière une apparente et douce
flexibilité ?
Celle-ci,
précisément, est la qualité lui permettant dans une
"perpétuelle instabilité" d’osciller
successivement d’un terme à son contraire (par
exemple de /péjoratif/ à /mélioratif/ et vice-versa),
de passer de l’un à l’autre, selon une sinuosité
qui est la marque même des efforts interprétatifs de
Marcel. Car on sait combien ces renversements,
ostentatoires de la part de Robert, dépendent de la
modalisation épistémique de Marcel, son principal
observateur. L’emblème ophidien aboutit alors à
poser la radicale altérité de Saint-Loup.
Voici
les principales catégories, associées à sa couleur,
qui donnent lieu à de multiples inversions dialectiques d’un groupement sémique à l’autre. Les
termes de chacune d’elles ont des affinités les uns
avec les autres, au point de pouvoir être homologués
en deux ensembles :
groupement
A vs
groupement B
/flexible/
vs /raide/
/chaud/ vs /froid/
blond vs incolore
/expansion/ vs /rétention/
/extériorité/ vs /intériorité/
/nature/ vs /éducation/
/finesse/ vs /épaisseur/
/féminité/ vs /masculinité/
/sexualité/ vs /intellectualité/
/plébéien/ vs /aristocrate/
Il
est évident que dans le système axiologique de Proust
la première molécule est plus valorisée — l’évaluation
pouvant néanmoins être contredite localement,
concernant par exemple la souplesse ou la noblesse.
Le
bestiaire comparant serait incomplet sans un
rapprochement avec l’aspect félin. Quand Robert se
bat au restaurant, où subrepticement son geste violent
a raison de ses adversaires, il est bien un de ces
"jeunes lions" dont le paraître est trompeur
car, comme son oncle Charlus dans le Cahier
49 (1911),
"il
appartenait à la race de ces êtres contradictoires en
effet puisque leur idéal est viril justement parce que
leur tempérament est féminin […]. Si masculine que
puisse être l’apparence de la tante, son goût de
virilité proviendrait d’une féminité foncière, fût-elle
dissimulée. Un homosexuel ce serait ce que prétend être,
ce que de bonne foi s’imagine être, un inverti."
(III, 946, 955)
De
sorte que le dynamisme soudain, le raidissement qui régissent
le salut militaire de Robert à Doncières, et
intriguent Marcel, seraient la perversion même car, cédant
à la norme, ils masqueraient la vraie douceur féminine
: une force inversant l’autre, "ce moment fut
moins d’immobilité que d’une vibrante tension où
se neutralisaient les mouvements excessifs" (texte
final, II, 373). Soit une énergie contenue, imprévisible,
aussi bien féline qu’ophidienne – il n’est alors
pas indifférent que Charlus affirme dans sa lettre
posthume que ses armes sont à l’effigie d’un lion
et d’un serpent (IV, 384).
C’est
donc en toute logique que Le
Temps retrouvé, consacré aux "théâtres"
de la guerre, en vient à faire de Robert un comédien :
"Quelle
distance entre le jeune blondin
qui jadis était courtisé par les femmes chic ou
aspirant à le devenir, et le discoureur, le doctrinaire
qui ne cessait de jouer avec les mots ! A une autre génération,
sur une autre tige, comme un acteur qui reprend le rôle
joué jadis par Bressant ou Delaunay, il était comme un
successeur — rose, blond et doré, alors que l’autre était mi-partie très noir et
tout blanc — de M. de Charlus." (IV, 339)
Ce
segment, précédé de "l’intelligence de
Saint-Loup […], conduite par une évolution où l’hérédité
entrait pour une grande part, avait pris un brillant que
je ne lui avais jamais vu", suscite la
dissimilation suivante de sa couleur dominante, qui,
elle, demeure:
‘blondin’
vs ‘acteur blond-doré’
en T1 (‘jadis’) vs en T2 (‘successeur’)
/mondanité/ vs /théâtralité/
/passif/ vs /actif/
/inchoatif/ vs /itératif/
/sensualité/ vs /intellectualité/
/terne/ vs /brillant/
/hétérosexualité/ vs
/homosexualité/
Cette
dernière catégorie, motivée par l’atavisme de
l’oncle Charlus, montre qu’il s’agit d’un faux
devenir. En effet, Robert, s’il peut soudain
"exceller dans l’emploi de raisonneur" (ibid.)
et séduire par son éloquence, ne fait que retrouver
son être intellectuel de "jadis" (cf. II, 92), indissociable
de son inversion
que masquait l’élégance du blondin, ou jeune galant
" normal ". L’ambivalence de la même
couleur se traduit par le fait que le blond doré (comme
souvent, associé au rose) devient celle non seulement
de la parole ostentatoire, mais aussi du contraire de la
virilité, bref pour le moins de l’efféminement que
Robert a du mal à cacher, notamment dans sa relation
avec Morel (cf. supra).
Le
segment suscite en outre deux relations intratextuelles
remarquables :
·
Rappelons
que le nom de Bressant, de nouveau corrélé à la
blondeur, sert de comparant aussi bien à Robert qu’à
Swann (cf. supra),
qu’il rapproche ainsi. Il y a compatibilité, ne
serait-ce que par ce raffinement mental et physique que
tous deux cultivent. Leur inclusion au taxème //type de
jeunes premiers// (dont Bressant et Delaunay) renforce
la connexion de /théâtralité/ avec /mondanité/ (cf.
le ‘chic’).
Quelle
que soit la similitude avec "l’acteur" du
pont Rialto précédent, Saint-Loup diffère profondément
de "Hamlet ou Pelléas" ; en dépit de leur
appartenance commune au taxème //héros tragiques//
(cf. le sacrifice de Robert sur l’autel de la guerre),
la révélation ontologique vénitienne est étrangère
au contexte patriote.
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