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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

Deux emblèmes des Guermantes : le serpent et l’oiseau

parti:

I

II


A. La duchesse
Avant d’aborder de façon détaillée le portrait "divinement ornithologique" de celle-ci, précisons en quoi elle est positivement ophidienne, ce qui n’est pas pour surprendre quand on connaît "le souple ondoiement" tracé par le "fil de clarté" de sa famille. Cette ondulation, aussitôt attribuée par métonymie et abstraction à la vie Marcel qui parle de ses "sinuosités" et "détours" (Cahier 5, II, 1026), figure un symbole concret de leur propension à se cacher puis se montrer, de leur duplicité qui fait saisir une part de leur essence aussitôt enfouie sous une apparence.

Ainsi une mythologie complémentaire est convoquée, reprise à l’intertexte flaubertien: "Il y a dans Salammbô un serpent qui incarne le génie d’une famille." Le génie du "profil serpentin", de la "ligne onduleuse" de la comtesse de Garmantes (Cahier 4, II, 1044-45) consisterait alors en un aspect "fuyant et fugitif" qui provoque chez un individu une perpétuelle altérité dans l’identité, une expression "momentanée" au sein d’une expression "immuable" (on retrouve ici le thème de la multiplicité dans l’unité). Ce jeu se fonde sur les contraires aspectuels :

/singulatif/ vs /itératif/
/ponctuel/ vs /duratif/
/discontinuité/ vs /continuité/

Est ainsi préservé l’inconnu, le trouble, le désir de l’observateur en quête de "l’essence" de cet être mystérieux. Bref, si le comparant ophidien partage avec l’aviaire — mais aussi le félin, le végétal et le minéral — les sèmes récurrents /incurvé/, /dynamisme/, /intensité/, son ‘génie’ adjoint /spiritualité/ à /finesse/, ainsi que /merveilleux-légendaire/ puisque les Guermantes font rêver Marcel sur leur "palais d’une fée défendu par des génies" (Cahier 43, II, 1305), celle-là même qui permet la série de métamorphoses de la personne imaginée, à partir de son nom, car "chacune des personnes […] a pour nous sa fée particulière dans son nom" (Cahier 66, II, 1052).

Cette fée particulière est en outre associée au caractère ophidien de la rousse Gilberte Swann qui "[avait quelque chose de glissant comme une ondine. Et son rire […] semblait décrire une surface insaisissable et délicieuse biffé] Rappeler cela par une épithète quand je parle de la ressemblance de cette Mélusine avec sa mère", précise Proust dans son Cahier 61 tardif. Cette fille serpent légendaire peut certes "désigner la sournoiserie de Gilberte", de façon "maléfique", selon P.-L. Rey (I, 1397). Mais sa valorisation découle du contexte de sa dualité fascinante vue supra (où elle est une métamorphose fuyante de ses parents ; on lit ainsi dans le texte final : "Telles on voyait ces deux natures de M. et de Mme Swann onduler, refluer, empiéter tour à tour l’une sur l’autre, dans le corps de cette Mélusine." I, 555 ; le maléfique l’a ici cédé à l’ondulation esthétique). Cela accroît la cohésion entre Mlle Swann et Mme de Guermantes.

Celle-ci retrouvera indirectement son côté ophidien en devenant "vieux poisson sacré" lorsqu’elle réapparaîtra, vieillie, dans le dernier volume du Temps retrouvé, l’intense métamorphose ornithologique de la jeune duchesse à l’opéra faisant alors place à l’ichtyologique :

"je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, […] émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait le Génie protecteur de la famille de Guermantes. Ah ! me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus vieil ami." (IV, 505)

Le côté spectaculaire et héroïque de cette période – absente du Cahier 57 préparatoire – est dû à la syntaxe accumulant les comparants aux nombreux sèmes inhérents en commun, de façon quasi synonymique et insistante (‘saumon-’ \ ‘poisson’ ; ‘joyaux’ \ ‘pierreries’ ; ‘chargé’ \ ‘étranglé’ – où l’on retrouve la densité minérale; ‘voir’ \ ‘regarder’ \’curieux’ ; ‘héréditaire’ \ ‘incarnait’ \ ‘famille’ \ ‘vieux’). Aux sinuosité et rousseur de saumon, acceptables, s’ajoute la "féerie" (ibid.) du "Génie protecteur" (réincarnation du serpent de Salammbô). Si cela accentue le caractère contrefactuel du mythique que lexicalise la comparaison hypothétique ("comme ils eussent fait"), cette rêverie des "curieux" fait partie intégrante de l’être réellement vu de la duchesse.

Toutefois cette métamorphose, qui, pour être indexée à /singulatif/, /duratif/, /imperfectif/, n’en comporte pas moins la paire /inchoatif/ + /résultatif/ que lui propage son contexte de la première rousseur automnale, ne naît pas ex nihilo. Elle confère à la duchesse l’apparence que revêtait une architecture particulière, lors des promenades de Marcel et Albertine à Saint-Mars-le-Vêtu, aux alentours de Balbec :

"[…] les deux antiques clochers d’un rose saumon, aux tuiles en losange, légèrement infléchis et comme palpitants, avaient l’air de vieux poissons aigus, imbriqués d’écailles, moussus et roux […] (III, 403).

Le renvoi intratextuel à cet extrait du volume Sodome et Gomorrhe II est en outre légitimé par le sème /sacralité/ des ‘clochers’ ainsi transfigurés. Ils illustrent ce que G. Genette appelait le " topos du clocher-caméléon ", dont "la métaphore trouve son appui et sa motivation dans une métonymie", ici la relation locative avec la mer, motivant le poisson (Figures III, Seuil, 1972: 44-45). La cohésion est telle que les connexions s’opèrent sans mal (par exemple "imbriqué d’écailles" et "tuiles en losange" avec "chargé de pierreries" sur /minéral/).

Toutefois ces visions de serpent et poisson féminin ne martèlent pas les passages descriptifs comme le fait celle de l’oiseau. Cela se traduit dans le texte final par un ensemble de reprises lexicales éloignées à plus d’un volume de distance, du fait du processus de fractionnement : en effet, alors qu’en 1910 le Cahier 42 reformule le comparant aviaire de la noble famille, en conjonction avec son étrange matière minérale-végétale (supra), qui donnera lieu au passage Côté de Guermantes II (II, 730-32), en revanche dès 1908-1909 le Cahier 30 présente la soirée à l’opéra qui introduira Le Côté de Guermantes I (II, 353, 358). S’y développe le comparant aviaire mais cette fois restreint au spectacle de la "comtesse" entrant dans la loge de sa cousine :

(segment $ :)

"Je regardais Mme de Guermantes, […] les yeux bleus réfléchissant indifféremment le monde extérieur au-dessus de l’éventail de plumes blanches qui se gonflait sur son corsage, comme une poitrine d’oiseau, quand […] je vis au lieu du reflet mort suivant l’angle d’incidence habituelle, une vive lumière couler, remplir jusqu’à sa surface le regard bleu, sous le nez d’oiseau la bouche me sourit, la tête blonde s’inclina vivement en signe d’amitié, la main gantée de blanc se leva à la hauteur de la joue et s’agita deux ou trois fois en signe d’amitié." (II, 1073)

La " métaphore filée " s’articule autour de l’inversion dialectique menant du statisme et de l’indifférence durative (participe, imparfait) à l’agitation amicale ponctuelle (passé simple). C’est à ce second intervalle temporel de l’euphorie qu’appartient la vision de la couleur blonde, corrélée au sème /mouvement vertical/ (‘s’inclina’, ‘se leva’, "couler, remplir jusqu’à sa surface").

Le portrait se complexifie puisque sur cette même isosémie /ornithologie mythique/ s’effectue une distinction subtile entre les deux cousines, dans cette longue addition au Cahier 40 de 1910 (montage seulement effectué dans le Cahier 45) :

(segment £ :)

"On eût dit que Mme de Guermantes avait deviné que sa cousine —dont elle raillait paraît-il ce qu’elle appelait la prétention et l’exagération […] —aurait une de ces tenues où la duchesse déclarait qu’elle la trouvait " costumée " et qu’elle avait voulu lui donner une leçon, tant sa toilette était d’une sobre et stricte élégance. Au lieu des magnifiques plumages qui s’élevaient sur la tête de la princesse et redescendaient jusqu’à son épaule, au lieu de son diadème de perles, la duchesse avait un simple petit pompon de plumes dans les cheveux.[…] Seules ses épaules et son cou sortaient d’un flot de mousseline aussi écumeux que celui d’où naquit Aphrodite, et que venait caresser l’immense aile blanche d’un éventail en plume d’autruche." (II, 1100)

Remarques.

(i) Sans jamais être elle-même qualifiée de blonde, cette cousine princesse du même nom, beaucoup plus "aquatique", devient dans le même cahier "duchesse de Bavière" (II, 1084). Cela oriente sa cousine (comtesse devenue duchesse) vers des contrées germaniques, lesquelles motivent sa blondeur, d’après l’idée reçue flaubertienne : Allemagne. Toujours précédée de blonde, rêveuse (Mme de Guermantes se caractérise en effet par un "haut front blond" et une "silhouette rêveuse", II, 1118-19). Toutefois Oriane sera du côté de Swann, si bien que sa possible germanité n’est nullement antinomique de la judéité. L’osmose des deux origines était suggérée par la genèse du coloris de Swann lui-même (supra). Or son milieu financier d’agent de change l’inclut dans une bourgeoisie fort distincte des Guermantes, "lesquels étaient de souche bavaroise, apparentés à la plus haute aristocratie d’Allemagne" (IV, 331).

(ii) Inséparable du jaune précieux est encore cet invité dont M. de Guermantes prononce le nom qui "se revêtait avec un meinigen des dorures pâles et finement brodées du XVIIIe siècle allemand", lit-on dès le Cahier 42 de 1910 (II, 1245). Il est le paronyme correspondant dans le texte final au troisième nom germanique de "Faffenheim-Munsterburg-Weinigen", associé au même coloris inestimable (II, 552-53). Ajoutons qu’il prononce aussi à l’allemande le nom du juif Bloch (1249) et qu’il évoque la poésie de Gœthe (1247), outre Wagner, omniprésent dans la Recherche.

(iii) Enfin et surtout il convient de relever la comparaison récurrente, dès le Cahier 5 de 1908-1909, des Guermantes à des "statuettes de Saxe" (II, 1027, 1029), dont le sème /minéral/ assure la cohésion avec leurs ‘agate’, ‘jaspe’, ‘or’, ‘saphir’, etc.

Dans le segment ci-dessus, l’isosémie dominante qui spécifie l’esthétique aviaire de la duchesse n’est pas /douceur/ ("flot de mousseline", ‘caresser’, ‘plume’, ‘aile’) en concordance avec l’incurvation du cou et des épaules, mais bien /modération/, en rupture avec le faste ostentatoire de sa cousine.

Une incursion dans le texte final d’Un amour de Swann (publié en 1913) montre que la princesse des Laumes — alias la future Mme de Guermantes — qui y apparaît lors de la soirée St-Euverte, a hérité de ce sème, car

"elle avait horreur de ce qu’elle appelait " les exagérations " et tenait à montrer qu’elle " n’avait pas à " se livrer à des manifestations qui n’allaient pas avec le " genre " de la coterie où elle vivait, […] de sorte que pour exprimer […] ses sentiments contradictoires, elle se contentait de remonter la bride de ses épaulettes ou d’assurer dans ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d’émail rose, givrées de diamants, qui lui faisaient une coiffure simple et charmante […]" (I, 325)

Si "diadème de perles" il y a ici, il témoigne d’une discrétion et matérialise un état d’esprit. Si bien que l’isosémie /finesse/ (intense) qui indexe la matière précieuse raffinée ainsi que la marque subtile d’indépendance par rapport à l’entourage immédiat durant l’écoute du morceau de piano se lie à /harmonie/ (entre les objets et l’esprit de celle qui les porte). Autant de qualités qui lui sont communes avec le charmant Swann qu’elle côtoie. Quant au taxème //parure//, ici dissocié de l’ornithologie, il demeure associé à une blondeur qu’il inclut.

Mais revenons aux brouillons. On lit dans un extrait du Cahier 43,datant d’avant 1912:

"Les personnes […] éprouvaient l’impression étrange d’admirer une robe, des dentelles, des aigrettes, qui semblaient dépendre aussi directement de l’individualité organique de Mme de Guermantes que dépend de l’âme d’un rossignol son aile qu’il remue d’une façon naturelle ; comme un oiseau est moitié corps, moitié plume, elle avait l’air d’une femme moitié chair, moitié étoffe […]" (III, 970).

Or par un phénomène intéressant la composante tactique, ce segment n’est pas repris lors de la version définitive de la soirée chez la princesse de Guermantes de Sodome et Gomorrhe II (où il se situe dans le brouillon), mais intégré à l’apparition des cousines à l’opéra (avec d’autres cooccurrences lexicales qui mettent sur la voie d’un tel déplacement, telles ‘sobriété’, ‘leçon de goût’, ‘corsage’, ‘nid d’alcyon’ – on songe ici à la description définitive de la princesse "à la fois plume et corolle".

Si bien que le texte final du Côté de Guermantes I, synthétisant les segments ($) et (£), aboutit à cette rédaction :

"Au lieu des merveilleux et doux plumages qui de la tête de la princesse descendaient jusqu’à son cou, au lieu de sa résille de coquillages et de perles, la duchesse n’avait dans les cheveux qu’une simple aigrette qui, dominant son nez busqué et ses yeux à fleur de tête, avait l’air de l’aigrette d’un oiseau. Son cou et ses épaules sortaient d’un flot neigeux de mousseline sur lequel venait battre un éventail en plumes de cygne […]" (II, 353), avec "dans cette stricte sobriété un raffinement exquis" (ibid.) ;

"[…] la duchesse, de déesse devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle tenait appuyée sur le rebord de sa loge, l’agita en signe d’amitié […], fit pleuvoir sur moi l’averse étincelante et céleste de son sourire." (II, 358)

La visée comparative fait ressortir les différences suivantes : se constitue le profil de cygne auquel l’autre comparaison du "paon de Junon" qui lui donne un "corps d’oiseau royal" (Cahier 40, II, 1098, 1200) adjoint une aigrette de distinction (au lieu de l’enfantin "pompon de plumes"). L’oiseau mythologique permet, à cinq pages de distance, d’insérer deux autres métamorphoses du céleste : la "déesse devenue femme" (au lieu de la comparaison avec Aphrodite naissante) et la pluie de sourire (non plus du regard précédente) qui conserve les isosémies /mouvement vertical/ + /ponctuel/.

Or ce passage de la soirée à l’opéra est anticipé :

"Certes déjà dans l’église de Combray, elle m’était apparue dans l’éclair d’une métamorphose […] comme un cygne ou un saule en lequel a été changé un dieu ou une nymphe […] ; et dans l’oubli mythologique de sa grandeur native, elle […] ajustait son manteau, comme le cygne divin fait tous les mouvements de son espèce animale, garde ses yeux peints des deux côtés de son bec sans y mettre de regards […]" (II, 328-29)

Il s’agit là d’un souvenir factice puisque l’on sait que sa première apparition à Combray ne comportait aucun attribut d’oiseau – son nez, notamment, pour être pointu n’équivalait pas pour autant à un bec – et aucune nature divine. Seule la parenté rêvée avec Geneviève et des modèles artistiques lui conférait une personnalité légendaire.

Le passage est remotivé quelques pages après le théâtre :

"Pourquoi tel jour, voyant s’avancer de face sous une capote mauve une douce et lisse figure aux charmes distribués avec symétrie autour de deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée, apprenais-je d’une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir aperçu Mme de Guermantes ? Pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence, détournais-je les yeux de le même façon distraite que la veille à l’apparition de profil, dans une rue de traverse et sous un toquet bleu marine, d’un nez en bec d’oiseau, le long d’une joue rouge […] ? Une fois ce ne fut pas seulement une femme à bec d’oiseau que je vis, mais comme un oiseau même : la robe et jusqu’au toquet de Mme de Guermantes étaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune étoffe, elle semblait naturellement fourrée, comme certains vautours dont le plumage épais, uni, fauve et doux, a l’air d’une sorte de pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tête recourbait son bec d’oiseau et les yeux à fleur de tête étaient perçants et bleus." (II, 361)

Cet extrait fait en revanche l’objet d’une première rédaction dans les Cahier 40-41 de 1910, où, encore,

"je la vis paraître au bout de la rue, flottante comme une Vénus qui vient d’émerger de l’écume du faubourg Saint-Germain […]. Pourquoi un jour en apercevant après des heures d’attente inutiles s’avancer une robe mauve, un grand chapeau mauve, une ombrelle mauve, une figure rose où la ligne du nez pure était confondue dans la lisse surface du visage, une personne angélique, aux charmes distribués avec une douce symétrie autour de deux yeux bleus, étais-je pris à la fois de malaise, de la joie de sentir que je ne rentrerais pas en me disant " je ne l’ai pas vue ", et me mettais-je à prendre un air très préoccupé d’autre chose, pour ne pas avoir l’air de l’avoir aperçue, […] et le lendemain pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence, et commençais-je à regarder avec attention dans une direction opposée, quand j’apercevais un grand nez busqué et pointu, le long d’une même joue pâle, au-dessous d’une toque de loutre un œil perçant ? […] ces caractères qu’elle m’offrait ne me semblaient pas de simples détails de sa personne, mais des traits définissant une espèce de femme, comme pour un naturaliste la forme du bec ou des ailes est plus qu’un trait à décrire, l’affirmation d’un genre." (II, 1117-18)

Au-delà des remarquables reprises, paraphrases et variations synonymiques (de "ligne confondue" à "ligne résorbée", de "malaise et joie" à "commotion joyeuse", de "préoccupé d’autre chose" à "façon distraite", de " je ne l’ai pas vue " à "sans avoir aperçu Mme…" etc.) voire antonymiques ("le lendemain" vs "la veille", "joue pâle" vs "joue rouge"), la version définitive ajoute un développement consacré au spectacle de la duchesse en "vautour fauve". Si le rapace motive la courbure nasale, d’une part son afférence /péjoratif/ complexifie l’évaluation en contredisant la douceur du "plumage épais" (on est aussi très loin du gai rossignol précédent), d’autre part la connexion de celui-ci avec un "pelage" et une "fourrure" féline, conforme à la matière Guermantes, incite à la réécriture en <‘lionne’> qui se substitue à la loutre moins prédatrice.

Alors que la théorie de la "dépendance organique" de la parure d’oiseau au corps féminin (cf. supra) confirme l’idée d’une espèce étrange, l’ajout dans le texte final des enclosures "comme", "semblait", "a l’air d’une sorte de" devant le comparant aviaire, évite l’attribution fausse (du type " elle est un oiseau "). Elles vont ainsi dans le même sens que la lexicalisation du thème de la métamorphose, laquelle rend vrai ce qui paraît a priori contrefactuel, une fois admis l’existence d’un monde merveilleux.

Un mot sur ces "traits" typiques de reconnaissance communs à la femme et l’oiseau : au sein de la pilosité couleur fauve, la courbure du bec, l’acuité visuelle, la fierté de l’aigrette, la raucité de la voix sont autant d’éléments spécifiques puisés par le narrateur dans un savoir collectif très accessible, indépendamment des taxinomies scientifiques et "naturelles".

Quant au contraste entre Mme de Guermantes et sa cousine, il ne doit pas laisser croire que le blond roux accompagne systématiquement chacune de ses apparitions, dans le texte final ou les brouillons. Pour preuve, la soirée chez la princesse précisément, où l’éclat fascinant de son regard remplace celui de ses cheveux, pour devenir l’unique élément décrit de son physique, aussitôt rapporté à son comportement et sa mentalité :

"Dans l’ordinaire de la vie, les yeux de la duchesse de Guermantes étaient distraits et un peu mélancoliques ; elle les faisait briller seulement d’une flamme spirituelle chaque fois qu’elle avait à dire bonjour à quelque ami […] Oriane s’assura du scintillement de ses yeux non moins que de ses autres bijoux" — notamment des rubis (III, 61). "Tout en marchant à côté de moi, la duchesse de Guermantes laissait la lumière azurée de ses yeux flotter devant elle, mais dans le vague, afin d’éviter les gens avec qui elle ne tenait pas à entrer en relations […]" (III, 67).

Le scintillement de ses yeux (saphirs) et de son sourire (diamant), comme celui de sa blancheur neigeuse de cygne pourraient activer l’isosémie /froideur/ en outre fondée sur une conscience du précieux désireuse de marquer les distances. Or il n’en est rien car elle est inhibée par la douceur envers Marcel. Sans doute revient-il à sa blondeur mielleuse d’occuper la place d’une luminosité chaleureuse. Nos parcours interprétatifs dans de multiples segments convergent vers cette conclusion. Néanmoins la mise en veilleuse de cette couleur lors de la soirée chez la princesse obéit à un impératif d’ordre tactique, car elle est réservée, quelques pages plus loin, à la belle camériste, la Giorgione des maisons de passe vantée par Saint-Loup (III, 94).

En se plaçant dans une perspective intertextuelle, voici maintenant, à la suite du portrait de Cydalise évoqué supra, Hippolyta, toujours dans Les Plaisirs et les jours (pp. 42-43), dont J.-Y. Tadié remarque qu’elle "annonce Mme de Guermantes" par son aspect ornithologique divin (vol. I, XIII). Donnons le fragment intégral qui la décrit :

"Comment pouvez-vous préférer Hippolyta aux cinq autres que je viens de dire et qui sont les plus incontestables beautés de Vérone ? D’abord, elle a le nez trop long et trop busqué. — Ajoutez qu’elle a la peau trop fine, et la lèvre supérieure trop mince, ce qui tire trop sa bouche par le haut quand elle rit, en fait un angle très aigu. Pourtant son rire m’impressionne infiniment, et les profils les plus purs me laissent froids auprès de la ligne de son nez trop busquée à votre avis, pour moi si émouvante et qui rappelle l’oiseau. Sa tête aussi est un peu d’un oiseau, si longue du front à la nuque blonde, plus encore ses yeux perçants et doux. Souvent, au théâtre, elle est accoudée à l’appui de sa loge ; son bras ganté de blanc jaillit tout droit, jusqu’au menton, appuyé sur les phalanges de la main. Son corps parfait enfle ses coutumières gazes blanches comme des ailes reployées. On pense à un oiseau qui rêve sur une patte élégante et grêle. Il est charmant aussi de voir son éventail de plume palpiter près d’elle et battre de son aile blanche. Je n’ai jamais pu rencontrer ses fils ou ses neveux, qui tous ont comme elle le nez busqué, les lèvres minces, les yeux perçants, la peau trop fine, sans être troublé en reconnaissant sa race sans doute issue d’une déesse et d’un oiseau. A travers la métamorphose qui enchaîne aujourd’hui quelque désir ailé à cette forme de femme, je reconnais la petite tête royale du paon, derrière qui ne ruisselle plus le flot bleu de mer, vert de mer, ou l’écume de son plumage mythologique. Elle donne l’idée du fabuleux avec le frisson de la beauté."

Le processus génétique de conservation est remarquable de cet intertexte primitif aux reformulations ultérieures concernant la vision à l’opéra. Mentionnons notamment :

·          la "loge" de "théâtre" et les "gazes blanches comme des ailes reployées", le "bras ganté de blanc", en bichromie avec la blondeur, outre la comparaison marine et son flot bleu-vert (remplacé par le "flot de mousseline") ;

·          la spiritualité d’Hippolyta se dégageant de sa pose hiératique qui en fait "un oiseau qui rêve". Sa "peau trop fine" et sa lèvre "trop mince" anticipent celles de Saint-Loup, dont le portrait s’achevait supra (cf. II, 379) sur le même élargissement "fabuleux" déterminant l’hérédité (de la "race" ; cf. ici encore "ses fils ou ses neveux"), laquelle serait un des thèmes centraux chez Proust, d’après M. Mein (Thèmes proustiens, Nizet, 1979).

Néanmoins, le processus concurrent de modification n’est pas à négliger, avec

·          L’insertion remarquable chez Hippolyta du sème /rectiligne/ ("un angle très aigu", "jaillit tout droit", "phalanges", "un oiseau sur une patte grêle") qui inverse /incurvé/ + /doux/ (busquage, gazes du corps enflées, flot marin).

·          L’insertion de la paire /statisme/ + /continuité/ de la "tête si longue du front à la nuque blonde". Elle n’en souligne que davantage la spatialité de cette couleur, dont le sème /position supérieure/ renforce l’évaluation positive (cf. supra les plates tombes foulées par Mme de Guermantes). La paire sémique précédente sera contredite par /dynamisme/ + /discontinuité/ chez la duchesse, dont "la main gantée de blanc se leva à la hauteur de la joue et s’agita deux ou trois fois" (II, 1073). Corrélativement, les présents ici à valeur durative — qui neutralisent le sème /mouvement/ dans "son bras ganté de blanc jaillit tout droit, jusqu’au menton, appuyé sur les phalanges" — le céderont à l’aspect itératif-ponctuel des passés simples.

·          Enfin, la mise en scène d’un JE observateur qui oppose sa subjectivité à l’interlocuteur, lui-même porteur d’une norme esthétique dépréciant cette blonde italienne (non germanique). Avec "on pense", "rencontrer" et "reconnais-", l’épistémique prend le relais de l’axiologique. Par une interaction de la dialogique avec la dialectique, la modalité introduit un temps mythique antérieur que "rappelle" la vision concrète actuelle. Cela converge avec le titre générique "Cires perdues" subsumant ce portrait pour activer l’isosémie /nostalgie/.

C’est sans doute cet élément différenciateur qui est le plus saillant dans la comparaison avec la duchesse, du fait que contrairement à Hippolyta elle n’est pas figée, physiquement et dans l’esprit de Marcel, où elle retrouve par intermittence la charge mythique associée à son nom. En revanche la primauté de la modalité évaluative-thymique sera reprise dans les portraits de la Recherche ; c’est là un élément distinctif des descriptions dites " réalistes " puisque, dans une tendance à "l’objectivation, souvent Flaubert biffe dans les dernières phases de la rédaction les évaluations imputables à un narrateur", comme le démontre Rastier à propos d’Hérodias (1997 a, n. 45).


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