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A.
La duchesse
Avant d’aborder de façon détaillée
le portrait "divinement ornithologique" de
celle-ci, précisons en quoi elle est positivement
ophidienne, ce qui n’est pas pour surprendre quand on
connaît "le souple ondoiement" tracé par le
"fil de clarté" de sa famille. Cette
ondulation, aussitôt attribuée par métonymie et
abstraction à la vie Marcel qui parle de ses "sinuosités"
et "détours" (Cahier 5, II, 1026), figure un symbole concret de leur propension à
se cacher puis se montrer, de leur duplicité qui fait
saisir une part de leur essence
aussitôt enfouie sous une apparence.
Ainsi une mythologie complémentaire
est convoquée, reprise à l’intertexte flaubertien:
"Il y a dans Salammbô
un serpent qui incarne le génie d’une famille."
Le génie du "profil serpentin", de la "ligne
onduleuse" de la comtesse de Garmantes (Cahier 4, II, 1044-45) consisterait alors en un aspect "fuyant
et fugitif" qui provoque chez un individu une perpétuelle
altérité dans l’identité, une expression
"momentanée" au sein d’une expression
"immuable" (on retrouve ici le thème de la
multiplicité dans l’unité). Ce jeu se fonde sur les
contraires aspectuels :
/singulatif/ vs
/itératif/
/ponctuel/ vs /duratif/
/discontinuité/ vs
/continuité/
Est ainsi préservé l’inconnu,
le trouble, le désir de l’observateur en quête de
"l’essence" de cet être mystérieux. Bref,
si le comparant ophidien partage avec l’aviaire —
mais aussi le félin, le végétal et le minéral —
les sèmes récurrents /incurvé/, /dynamisme/, /intensité/,
son ‘génie’ adjoint /spiritualité/ à /finesse/,
ainsi que /merveilleux-légendaire/ puisque les
Guermantes font rêver Marcel sur leur "palais
d’une fée défendu par des génies" (Cahier 43, II, 1305), celle-là même qui permet la série de métamorphoses
de la personne imaginée, à partir de son nom, car
"chacune des personnes […] a pour nous sa fée
particulière dans son nom" (Cahier
66, II, 1052).
Cette fée particulière est en
outre associée au caractère ophidien de la rousse
Gilberte Swann qui "[avait quelque chose de
glissant comme une ondine. Et son rire […] semblait décrire
une surface insaisissable et délicieuse biffé] Rappeler cela par une épithète quand je parle de la
ressemblance de cette Mélusine avec sa mère", précise
Proust dans son Cahier
61 tardif. Cette fille serpent légendaire peut
certes "désigner la sournoiserie de Gilberte",
de façon "maléfique", selon P.-L. Rey (I,
1397). Mais sa valorisation découle du contexte de sa
dualité fascinante vue supra (où elle est une métamorphose fuyante de ses parents ; on
lit ainsi dans le texte final : "Telles on voyait
ces deux natures de M. et de Mme Swann onduler, refluer,
empiéter tour à tour l’une sur l’autre, dans le
corps de cette Mélusine." I, 555 ; le maléfique
l’a ici cédé à l’ondulation esthétique). Cela
accroît la cohésion entre Mlle Swann et Mme de
Guermantes.
Celle-ci retrouvera
indirectement son côté ophidien en devenant
"vieux poisson sacré" lorsqu’elle réapparaîtra,
vieillie, dans le dernier volume du Temps
retrouvé, l’intense métamorphose ornithologique
de la jeune duchesse à l’opéra faisant alors place
à l’ichtyologique :
"je venais de la voir,
passant entre une double haie de curieux qui, […] émus
devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant
à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé
de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire
de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux
poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait
le Génie protecteur de la famille de Guermantes. Ah !
me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus
vieil ami." (IV, 505)
Le côté spectaculaire et héroïque
de cette période – absente du Cahier
57 préparatoire – est dû à la syntaxe
accumulant les comparants aux nombreux sèmes inhérents
en commun, de façon quasi synonymique et insistante
(‘saumon-’ \ ‘poisson’ ; ‘joyaux’ \
‘pierreries’ ; ‘chargé’ \ ‘étranglé’ –
où l’on retrouve la densité minérale; ‘voir’ \
‘regarder’ \’curieux’ ; ‘héréditaire’ \
‘incarnait’ \ ‘famille’ \ ‘vieux’). Aux
sinuosité et rousseur de saumon, acceptables, s’ajoute
la "féerie" (ibid.) du "Génie protecteur" (réincarnation du serpent
de Salammbô).
Si cela accentue le caractère contrefactuel du mythique
que lexicalise la comparaison hypothétique ("comme
ils eussent fait"), cette rêverie des "curieux"
fait partie intégrante de l’être
réellement vu de la duchesse.
Toutefois cette métamorphose,
qui, pour être indexée à /singulatif/, /duratif/, /imperfectif/,
n’en comporte pas moins la paire /inchoatif/ + /résultatif/
que lui propage son contexte de la première rousseur
automnale, ne naît pas ex
nihilo. Elle confère à la duchesse l’apparence
que revêtait une architecture particulière, lors des
promenades de Marcel et Albertine à Saint-Mars-le-Vêtu,
aux alentours de Balbec :
"[…] les deux antiques
clochers d’un rose saumon, aux tuiles en losange, légèrement
infléchis et comme palpitants, avaient l’air de vieux
poissons aigus, imbriqués d’écailles, moussus et
roux […] (III, 403).
Le renvoi intratextuel à cet
extrait du volume Sodome
et Gomorrhe II est en outre légitimé par le sème
/sacralité/ des ‘clochers’ ainsi transfigurés. Ils
illustrent ce que G. Genette appelait le " topos du
clocher-caméléon ", dont "la métaphore
trouve son appui et sa motivation dans une métonymie",
ici la relation locative avec la mer, motivant le
poisson (Figures
III, Seuil, 1972: 44-45). La cohésion est telle que
les connexions s’opèrent sans mal (par exemple "imbriqué
d’écailles" et "tuiles en losange"
avec "chargé de pierreries" sur /minéral/).
Toutefois ces visions de
serpent et poisson féminin ne martèlent pas les
passages descriptifs comme le fait celle de l’oiseau.
Cela se traduit dans le texte final par un ensemble de
reprises lexicales éloignées à plus d’un volume de
distance, du fait du processus de fractionnement : en
effet, alors qu’en 1910 le Cahier
42 reformule le comparant aviaire de la noble
famille, en conjonction avec son étrange matière minérale-végétale
(supra), qui
donnera lieu au passage Côté
de Guermantes II (II, 730-32), en revanche dès
1908-1909 le Cahier
30 présente la soirée à l’opéra qui introduira
Le Côté de
Guermantes I (II, 353, 358). S’y développe le
comparant aviaire mais cette fois restreint au spectacle
de la "comtesse" entrant dans la loge de sa
cousine :
(segment $ :)
"Je regardais Mme de
Guermantes, […] les yeux bleus réfléchissant indifféremment
le monde extérieur au-dessus de l’éventail de plumes
blanches qui se gonflait sur son corsage, comme une
poitrine d’oiseau, quand […] je vis au lieu du
reflet mort suivant l’angle d’incidence habituelle,
une vive lumière couler, remplir jusqu’à sa surface
le regard bleu, sous le nez d’oiseau la bouche me
sourit, la tête blonde
s’inclina vivement en signe d’amitié, la main gantée
de blanc se leva à la hauteur de la joue et s’agita
deux ou trois fois en signe d’amitié." (II,
1073)
La " métaphore filée
" s’articule autour de l’inversion dialectique
menant du statisme et de l’indifférence durative (participe,
imparfait) à l’agitation amicale ponctuelle (passé
simple). C’est à ce second intervalle temporel de
l’euphorie qu’appartient la vision de la couleur
blonde, corrélée au sème /mouvement vertical/
(‘s’inclina’, ‘se leva’, "couler, remplir
jusqu’à sa surface").
Le portrait se complexifie
puisque sur cette même isosémie /ornithologie mythique/
s’effectue une distinction subtile entre les deux
cousines, dans cette longue addition au Cahier
40 de 1910 (montage seulement effectué dans le Cahier
45) :
(segment £ :)
"On eût dit que Mme de
Guermantes avait deviné que sa cousine —dont elle
raillait paraît-il ce qu’elle appelait la prétention
et l’exagération […] —aurait une de ces tenues où
la duchesse déclarait qu’elle la trouvait "
costumée " et qu’elle avait voulu lui donner une
leçon, tant sa toilette était d’une sobre et stricte
élégance. Au lieu des magnifiques plumages qui s’élevaient
sur la tête de la princesse et redescendaient jusqu’à
son épaule, au lieu de son diadème de perles, la
duchesse avait un simple petit pompon de plumes dans les
cheveux.[…] Seules ses épaules et son cou sortaient
d’un flot de mousseline aussi écumeux que celui d’où
naquit Aphrodite, et que venait caresser l’immense
aile blanche d’un éventail en plume d’autruche."
(II, 1100)
Remarques.
(i) Sans jamais être elle-même
qualifiée de blonde, cette cousine princesse du même
nom, beaucoup plus "aquatique", devient dans
le même cahier "duchesse de Bavière" (II,
1084). Cela oriente sa cousine (comtesse devenue
duchesse) vers des contrées germaniques, lesquelles
motivent sa blondeur, d’après l’idée reçue
flaubertienne : Allemagne.
Toujours précédée de blonde, rêveuse (Mme de
Guermantes se caractérise en effet par un "haut
front blond"
et une "silhouette rêveuse", II, 1118-19).
Toutefois Oriane sera du côté de Swann, si bien que sa
possible germanité n’est nullement antinomique de la
judéité. L’osmose des deux origines était suggérée
par la genèse du coloris de Swann lui-même (supra).
Or son milieu financier d’agent de change l’inclut
dans une bourgeoisie fort distincte des Guermantes,
"lesquels étaient de souche bavaroise, apparentés
à la plus haute aristocratie d’Allemagne" (IV,
331).
(ii) Inséparable du jaune précieux
est encore cet invité dont M. de Guermantes prononce le
nom qui "se revêtait avec un meinigen
des dorures pâles et finement brodées du XVIIIe
siècle allemand", lit-on dès le Cahier
42 de 1910 (II, 1245). Il est le paronyme
correspondant dans le texte final au troisième nom
germanique de "Faffenheim-Munsterburg-Weinigen",
associé au même coloris inestimable (II, 552-53).
Ajoutons qu’il prononce aussi à l’allemande le nom
du juif Bloch (1249) et qu’il évoque la poésie de Gœthe
(1247), outre Wagner, omniprésent dans la Recherche.
(iii) Enfin et surtout il
convient de relever la comparaison récurrente, dès le Cahier 5 de 1908-1909, des Guermantes à des "statuettes de
Saxe" (II, 1027, 1029), dont le sème /minéral/
assure la cohésion avec leurs ‘agate’, ‘jaspe’,
‘or’, ‘saphir’, etc.
Dans le segment ci-dessus, l’isosémie
dominante qui spécifie l’esthétique aviaire de la
duchesse n’est pas /douceur/ ("flot de mousseline",
‘caresser’, ‘plume’, ‘aile’) en concordance
avec l’incurvation du cou et des épaules, mais bien /modération/,
en rupture avec le faste ostentatoire de sa cousine.
Une incursion dans le texte
final d’Un amour
de Swann (publié en 1913) montre que la princesse
des Laumes — alias
la future Mme de Guermantes — qui y apparaît lors de
la soirée St-Euverte, a hérité de ce sème, car
"elle avait horreur de ce
qu’elle appelait " les exagérations " et
tenait à montrer qu’elle " n’avait pas à
" se livrer à des manifestations qui n’allaient
pas avec le " genre " de la coterie où elle
vivait, […] de sorte que pour exprimer […] ses
sentiments contradictoires, elle se contentait de
remonter la bride de ses épaulettes ou d’assurer dans
ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d’émail rose, givrées de
diamants, qui lui faisaient une coiffure simple et
charmante […]" (I, 325)
Si "diadème de perles"
il y a ici, il témoigne d’une discrétion et matérialise
un état d’esprit. Si bien que l’isosémie /finesse/
(intense) qui indexe la matière précieuse raffinée
ainsi que la marque subtile d’indépendance par
rapport à l’entourage immédiat durant l’écoute du
morceau de piano se lie à /harmonie/ (entre les objets
et l’esprit de celle qui les porte). Autant de qualités
qui lui sont communes avec le charmant Swann qu’elle côtoie.
Quant au taxème //parure//, ici dissocié de l’ornithologie,
il demeure associé à une blondeur qu’il inclut.
Mais revenons aux brouillons.
On lit dans un extrait du Cahier
43,datant d’avant 1912:
"Les personnes […] éprouvaient
l’impression étrange d’admirer une robe, des
dentelles, des aigrettes, qui semblaient dépendre aussi
directement de l’individualité organique de Mme de
Guermantes que dépend de l’âme d’un rossignol son
aile qu’il remue d’une façon naturelle ; comme un
oiseau est moitié corps, moitié plume, elle avait
l’air d’une femme moitié chair, moitié étoffe
[…]" (III, 970).
Or par un phénomène intéressant
la composante tactique,
ce segment n’est pas repris lors de la version définitive
de la soirée chez la princesse de Guermantes de Sodome
et Gomorrhe II (où il se situe dans le brouillon),
mais intégré à l’apparition des cousines à l’opéra
(avec d’autres cooccurrences lexicales qui mettent sur
la voie d’un tel déplacement, telles ‘sobriété’,
‘leçon de goût’, ‘corsage’, ‘nid d’alcyon’
– on songe ici à la description définitive de la
princesse "à la fois plume et corolle".
Si bien que le texte final du Côté
de Guermantes I, synthétisant les segments ($) et (£),
aboutit à cette rédaction :
"Au lieu des merveilleux
et doux plumages qui de la tête de la princesse
descendaient jusqu’à son cou, au lieu de sa résille
de coquillages et de perles, la duchesse n’avait dans
les cheveux qu’une simple aigrette qui, dominant son
nez busqué et ses yeux à fleur de tête, avait l’air
de l’aigrette d’un oiseau. Son cou et ses épaules
sortaient d’un flot neigeux de mousseline sur lequel
venait battre un éventail en plumes de cygne
[…]" (II, 353), avec "dans cette stricte
sobriété un raffinement exquis" (ibid.)
;
"[…] la duchesse, de déesse
devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois
plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle
tenait appuyée sur le rebord de sa loge, l’agita en
signe d’amitié […], fit pleuvoir sur moi l’averse
étincelante et céleste de son sourire." (II, 358)
La visée comparative fait
ressortir les différences suivantes : se constitue le
profil de cygne auquel l’autre comparaison du "paon
de Junon" qui lui donne un "corps d’oiseau
royal" (Cahier
40, II, 1098, 1200) adjoint une aigrette de
distinction (au lieu de l’enfantin "pompon de
plumes"). L’oiseau mythologique permet, à cinq
pages de distance, d’insérer deux autres métamorphoses
du céleste : la "déesse devenue femme" (au
lieu de la comparaison avec Aphrodite naissante) et la
pluie de sourire (non plus du regard précédente) qui
conserve les isosémies /mouvement vertical/ + /ponctuel/.
Or ce passage de la soirée à
l’opéra est anticipé :
"Certes déjà dans l’église
de Combray, elle m’était apparue dans l’éclair
d’une métamorphose […] comme un cygne ou un saule
en lequel a été changé un dieu ou une nymphe […] ;
et dans l’oubli mythologique de sa grandeur native,
elle […] ajustait son manteau, comme le cygne divin
fait tous les mouvements de son espèce animale, garde
ses yeux peints des deux côtés de son bec sans y
mettre de regards […]" (II, 328-29)
Il s’agit là d’un souvenir
factice puisque l’on sait que sa première apparition
à Combray ne comportait aucun attribut d’oiseau –
son nez, notamment, pour être pointu n’équivalait
pas pour autant à un bec – et aucune nature divine.
Seule la parenté rêvée avec Geneviève et des modèles
artistiques lui conférait une personnalité légendaire.
Le passage est remotivé
quelques pages après le théâtre :
"Pourquoi tel jour, voyant
s’avancer de face sous une capote mauve une douce et
lisse figure aux charmes distribués avec symétrie
autour de deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du
nez semblait résorbée, apprenais-je d’une commotion
joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir aperçu Mme
de Guermantes ? Pourquoi ressentais-je le même trouble,
affectais-je la même indifférence, détournais-je les
yeux de le même façon distraite que la veille à l’apparition
de profil, dans une rue de traverse et sous un toquet
bleu marine, d’un nez en bec d’oiseau, le long
d’une joue rouge […] ? Une fois ce ne fut pas
seulement une femme à bec d’oiseau que je vis, mais
comme un oiseau même : la robe et jusqu’au toquet de
Mme de Guermantes étaient en fourrures et, ne laissant
ainsi voir aucune étoffe, elle semblait naturellement
fourrée, comme certains vautours dont le plumage épais,
uni, fauve et doux, a l’air d’une sorte de pelage.
Au milieu de ce plumage naturel, la petite tête
recourbait son bec d’oiseau et les yeux à fleur de tête
étaient perçants et bleus." (II, 361)
Cet extrait fait en revanche
l’objet d’une première rédaction dans les
Cahier 40-41 de 1910, où, encore,
"je la vis paraître au
bout de la rue, flottante comme une Vénus qui vient
d’émerger de l’écume du faubourg Saint-Germain
[…]. Pourquoi un jour en apercevant après des heures
d’attente inutiles s’avancer une robe mauve, un
grand chapeau mauve, une ombrelle mauve, une figure rose
où la ligne du nez pure était confondue dans la lisse
surface du visage, une personne angélique, aux charmes
distribués avec une douce symétrie autour de deux yeux
bleus, étais-je pris à la fois de malaise, de la joie
de sentir que je ne rentrerais pas en me disant "
je ne l’ai pas vue ", et me mettais-je à prendre
un air très préoccupé d’autre chose, pour ne pas
avoir l’air de l’avoir aperçue, […] et le
lendemain pourquoi ressentais-je le même trouble,
affectais-je la même indifférence, et commençais-je
à regarder avec attention dans une direction opposée,
quand j’apercevais un grand nez busqué et pointu, le
long d’une même joue pâle, au-dessous d’une toque
de loutre un œil perçant ? […] ces caractères qu’elle
m’offrait ne me semblaient pas de simples détails de
sa personne, mais des traits définissant une espèce de
femme, comme pour un naturaliste la forme du bec ou des
ailes est plus qu’un trait à décrire, l’affirmation
d’un genre." (II, 1117-18)
Au-delà des remarquables
reprises, paraphrases et variations synonymiques (de
"ligne confondue" à "ligne résorbée",
de "malaise et joie" à "commotion
joyeuse", de "préoccupé d’autre chose"
à "façon distraite", de " je ne l’ai
pas vue " à "sans avoir aperçu Mme…"
etc.) voire antonymiques ("le lendemain" vs
"la veille", "joue pâle" vs
"joue rouge"), la version définitive
ajoute un développement consacré au spectacle de la
duchesse en "vautour fauve". Si le rapace
motive la courbure nasale, d’une part son afférence /péjoratif/
complexifie l’évaluation en contredisant la douceur
du "plumage épais" (on est aussi très loin
du gai rossignol précédent), d’autre part la
connexion de celui-ci avec un "pelage" et une
"fourrure" féline, conforme à la matière
Guermantes, incite à la réécriture en <‘lionne’>
qui se substitue à la loutre moins prédatrice.
Alors que la théorie de la
"dépendance organique" de la parure d’oiseau
au corps féminin (cf. supra)
confirme l’idée d’une espèce étrange, l’ajout
dans le texte final des enclosures "comme",
"semblait", "a l’air d’une sorte
de" devant le comparant aviaire, évite l’attribution
fausse (du type " elle est un oiseau "). Elles vont ainsi dans le même sens que la
lexicalisation du thème de la métamorphose, laquelle
rend vrai ce qui paraît a
priori contrefactuel, une fois admis l’existence
d’un monde merveilleux.
Un mot sur ces "traits"
typiques de reconnaissance communs à la femme et l’oiseau
: au sein de la pilosité couleur fauve, la courbure du
bec, l’acuité visuelle, la fierté de l’aigrette,
la raucité de la voix sont autant d’éléments spécifiques
puisés par le narrateur dans un savoir collectif très
accessible, indépendamment des taxinomies scientifiques
et "naturelles".
Quant au contraste entre Mme de
Guermantes et sa cousine, il ne doit pas laisser croire
que le blond roux accompagne systématiquement chacune
de ses apparitions, dans le texte final ou les
brouillons. Pour preuve, la soirée chez la princesse précisément,
où l’éclat fascinant de son regard remplace celui de
ses cheveux, pour devenir l’unique élément décrit
de son physique, aussitôt rapporté à son comportement
et sa mentalité :
"Dans l’ordinaire de la
vie, les yeux de la duchesse de Guermantes étaient
distraits et un peu mélancoliques ; elle les faisait
briller seulement d’une flamme spirituelle chaque fois
qu’elle avait à dire bonjour à quelque ami […]
Oriane s’assura du scintillement de ses yeux non moins
que de ses autres bijoux" — notamment des rubis (III,
61). "Tout en marchant à côté de moi, la
duchesse de Guermantes laissait la lumière azurée de
ses yeux flotter devant elle, mais dans le vague, afin
d’éviter les gens avec qui elle ne tenait pas à
entrer en relations […]" (III, 67).
Le scintillement de ses yeux (saphirs)
et de son sourire (diamant), comme celui de sa blancheur
neigeuse de cygne pourraient activer l’isosémie /froideur/
en outre fondée sur une conscience du précieux désireuse
de marquer les distances. Or il n’en est rien car elle
est inhibée par la douceur envers Marcel. Sans doute
revient-il à sa blondeur mielleuse d’occuper la place
d’une luminosité chaleureuse. Nos parcours interprétatifs
dans de multiples segments convergent vers cette
conclusion. Néanmoins la mise en veilleuse de cette
couleur lors de la soirée chez la princesse obéit à
un impératif d’ordre tactique, car elle est réservée, quelques pages plus loin, à la
belle camériste, la Giorgione des maisons de passe vantée
par Saint-Loup (III, 94).
En se plaçant dans une
perspective intertextuelle, voici maintenant, à la
suite du portrait de Cydalise évoqué supra,
Hippolyta, toujours dans Les
Plaisirs et les
jours (pp. 42-43), dont J.-Y. Tadié remarque qu’elle
"annonce Mme de Guermantes" par son aspect
ornithologique divin (vol. I, XIII). Donnons le fragment
intégral qui la décrit :
"Comment pouvez-vous préférer
Hippolyta aux cinq autres que je viens de dire et qui
sont les plus incontestables beautés de Vérone ? D’abord,
elle a le nez trop long et trop busqué. — Ajoutez
qu’elle a la peau trop fine, et la lèvre supérieure
trop mince, ce qui tire trop sa bouche par le haut quand
elle rit, en fait un angle très aigu. Pourtant son rire
m’impressionne infiniment, et les profils les plus
purs me laissent froids auprès de la ligne de son nez
trop busquée à votre avis, pour moi si émouvante et
qui rappelle l’oiseau. Sa tête aussi est un peu
d’un oiseau, si longue du front à la nuque blonde,
plus encore ses yeux perçants et doux. Souvent, au théâtre,
elle est accoudée à l’appui de sa loge ; son bras
ganté de blanc jaillit tout droit, jusqu’au menton,
appuyé sur les phalanges de la main. Son corps parfait
enfle ses coutumières gazes blanches comme des ailes
reployées. On pense à un oiseau qui rêve sur une
patte élégante et grêle. Il est charmant aussi de
voir son éventail de plume palpiter près d’elle et
battre de son aile blanche. Je n’ai jamais pu
rencontrer ses fils ou ses neveux, qui tous ont comme
elle le nez busqué, les lèvres minces, les yeux perçants,
la peau trop fine, sans être troublé en reconnaissant
sa race sans doute issue d’une déesse et d’un
oiseau. A travers la métamorphose qui enchaîne
aujourd’hui quelque désir ailé à cette forme de
femme, je reconnais la petite tête royale du paon,
derrière qui ne ruisselle plus le flot bleu de mer,
vert de mer, ou l’écume de son plumage mythologique.
Elle donne l’idée du fabuleux avec le frisson de la
beauté."
Le processus génétique de
conservation est remarquable de cet intertexte primitif
aux reformulations ultérieures concernant la vision à
l’opéra. Mentionnons notamment :
·
la "loge" de "théâtre"
et les "gazes blanches comme des ailes reployées",
le "bras ganté de blanc", en bichromie avec
la blondeur, outre la comparaison marine et son flot
bleu-vert (remplacé par le "flot de mousseline")
;
·
la spiritualité d’Hippolyta
se dégageant de sa pose hiératique qui en fait
"un oiseau qui rêve". Sa "peau trop
fine" et sa lèvre "trop mince"
anticipent celles de Saint-Loup, dont le portrait s’achevait
supra (cf. II,
379) sur le même élargissement "fabuleux" déterminant
l’hérédité (de la "race" ; cf. ici encore
"ses fils ou ses neveux"), laquelle serait un
des thèmes centraux chez Proust, d’après M. Mein (Thèmes
proustiens, Nizet, 1979).
Néanmoins, le processus
concurrent de modification n’est pas à négliger,
avec
·
L’insertion remarquable chez
Hippolyta du sème /rectiligne/ ("un angle très
aigu", "jaillit tout droit", "phalanges",
"un oiseau sur une patte grêle") qui inverse
/incurvé/ + /doux/ (busquage, gazes du corps enflées,
flot marin).
·
L’insertion de la paire /statisme/
+ /continuité/ de la "tête si longue du front à
la nuque blonde". Elle n’en souligne que
davantage la spatialité de cette couleur, dont le sème
/position supérieure/ renforce l’évaluation positive
(cf. supra les
plates tombes foulées par Mme de Guermantes). La paire
sémique précédente sera contredite par /dynamisme/ +
/discontinuité/ chez la duchesse, dont "la main
gantée de blanc se leva à la hauteur de la joue et
s’agita deux ou trois fois" (II, 1073). Corrélativement,
les présents ici à valeur durative — qui
neutralisent le sème /mouvement/ dans "son bras
ganté de blanc jaillit tout droit, jusqu’au menton,
appuyé sur les phalanges" — le céderont à l’aspect
itératif-ponctuel des passés simples.
·
Enfin, la mise en scène d’un
JE observateur qui oppose sa subjectivité à l’interlocuteur,
lui-même porteur d’une norme esthétique dépréciant
cette blonde italienne (non germanique). Avec "on
pense", "rencontrer" et "reconnais-",
l’épistémique prend le relais de l’axiologique.
Par une interaction de la dialogique
avec la dialectique, la modalité introduit un temps mythique antérieur que
"rappelle" la vision concrète actuelle. Cela
converge avec le titre générique "Cires perdues"
subsumant ce portrait pour activer l’isosémie
/nostalgie/.
C’est
sans doute cet élément différenciateur qui est le
plus saillant dans la comparaison avec la duchesse, du
fait que contrairement à Hippolyta elle n’est pas figée,
physiquement et dans l’esprit de Marcel, où elle
retrouve par intermittence la charge mythique associée
à son nom. En revanche la primauté de la modalité évaluative-thymique
sera reprise dans les portraits de la Recherche
; c’est là un élément distinctif des
descriptions dites " réalistes " puisque,
dans une tendance à "l’objectivation,
souvent Flaubert biffe dans les dernières phases de la
rédaction les évaluations imputables à un narrateur",
comme le démontre Rastier à propos d’Hérodias
(1997 a, n. 45).
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