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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

Le duc léonin


Dans Le Temps retrouvé, parmi les animaux comparants dominants, au paon solaire qu’est Saint-Loup répond le félin agressif que figure Basin, mari d’Oriane de Guermantes. Le duc blanchi et vieilli délaisse sa femme car il "s’était épris de Mme de Forcheville", alias Odette, laquelle, "toute à des soupirants plus jeunes, se moquait de lui", si bien qu’il "séquestrait sa maîtresse" (IV, 592-95).

Un contraste se manifeste alors entre Basin et Odette formant un couple indexé à /tromperie/ et celui non officiel d’Oriane et Swann, indexé à /droiture/. L’opposition sémique est confirmée par les haines croisées : celle d’Oriane pour Odette, et l’antisémitisme du duc. Voyons comment au sein du nouveau couple s’exerce en outre une coercition : interrompu par "une jacasserie" d’Odette, Basin

"s’arrêtait net et plantait sur elle un regard féroce […] comme ces fauves enchaînés […]. Et levant brusquement la tête, de ses petits yeux ronds et jaunes qui avaient l’éclat d’yeux de fauves, il fixait sur elle un de ses regards qui quelquefois chez Mme de Guermantes, quand celle-ci parlait trop, m’avaient fait trembler. […] Mais [Odette], lui tenant tête, ne le quittait pas des yeux, et au bout de quelques instants qui semblaient longs aux spectateurs, le vieux fauve dompté se rappelant qu’il était, non pas libre chez la duchesse dans ce Sahara dont le paillasson du palier marquait l’entrée, mais chez Mme de Forcheville dans la cage du Jardin des plantes, il rentrait dans ses épaules sa tête d’où pendait encore une épaisse crinière dont on n’aurait pu dire si elle était blonde ou blanche, et reprenait son récit. Il semblait n’avoir pas compris ce que Mme de Forcheville avait voulu dire et qui d’ailleurs généralement n’avait pas grand sens." (IV, 596-97)

Sa comparaison avec un vieux lion fatigué est d’autant plus fondée qu’il figure aussi un de ces "rois des tragédies grecques", théâtral comme Saint-Loup (595).

Génétiquement, le passage est une transformation de celui du Cahier 41 de 1910, évoquant le faubourg Saint-Germain :

"[…] quand le duc parlait avec la suffisance d’un homme habitué à ne pas être interrompu, si la duchesse hasardait quelque réflexion inopportune, il lui lançait un regard de ses petits yeux jaunes, qui maintenant n’avaient plus l’air de deux monocles mais de deux balles, […] la tenant pendant quelques minutes sous leur feu braqué" (II, 1255).

Substitution remarquable, l’isosémie générique comparante n’était pas /félin/ mais /militaire/. En outre l’extrait, dénué de considérations dur l’adultère, s’insérait dans le contexte du premier dîner de Marcel chez les Guermantes. Tactiquement, le déplacement de cette scène de menace vers le dernier volume a entraîné des modifications thématiques qui confèrent une valeur littéraire à la création de la 'métaphore filée'.

L’organisation lexico-sémantique de celle-ci sera représentée comme suit, avec les < réécritures > que suscite la connexion de l’homme et du félin, mais aussi avec l’inversion dialectique qui l’articule, allant de l’illusion de puissance du duc ("peut-être […] se croyait-il à l’hôtel de Guermantes"; "levant la tête" par révolte, comme jadis) à sa soumission acceptée ("se rappelant qu’il était chez Mme de Forcheville" maintenant ; "il rentrait sa tête"). Voici donc en quoi consiste l’isosémie que l’on peut nommer /dressage amoureux/ ; on sera sensible aux va-et-vient qu’engendrent les lexicalisations, dans un miroitement esthétique :

/humain/ + /mondanité/ vs /félin/ + /exotisme/

"séquestrait sa maîtresse" vs <"dompte sa lionne">

‘majestueux’, ’furieux’ vs <"fauve en liberté">

"se croyait à l’hôtel de Gu." vs "se figure dans les déserts de l’Afrique"

"regard féroce" "yeux jaunes" envers la duchesse et Odette, soumises vs <"lionnes domptées">

Dans un T1 de suprématie illusoire

— — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — —

mais Odette le fixe et "lui tient tête" vs <"la proie se rebiffe">

<"duc soumis"> vs "le vieux fauve dompté", "fauve enchaîné"

"se rappelant qu’il n’est pas

vs libre

chez la duchesse au faubourg St-Germain" vs dans ce Sahara"

sur le ‘paillasson’ vs

"mais dans vs "mais dans la cage

de Mme de Forcheville" vs du Jardin des Plantes"

"ses épaules" vs <"ses pattes">

<"chevelure"> vs "crinière"

<"hirsute"> vs qui "pendait"

"blonde" vs <"fauve">

Dans un T2 de résignation réelle

L’opposition casuelle et spatiale, selon les deux intervalles dialectiques, provoque la dissimilation du coloris :

"levant ses yeux jaunes" en T1 vs "une crinière blonde pendait" en T2
/ascendant/ + /ergatif/ (il dompte) vs /descendant/ + /accusatif/ (il est dompté)

Mais le processus inverse d’assimilation l’emporte, car l’évaluation péjorative de la crinière fauve pendante et floue (modalisée par "on n’aurait pu dire") est aussi propagée au regard jaune par les sèmes /danger/ (cf. ‘féroce’ ainsi que ‘balles’, ‘feu braqué’) et /stupidité/ de Basin, en harmonie avec sa maîtresse (cf. ‘pas compris’, ‘pas grand sens’, ‘jacasserie’).

Il n’en demeure pas moins que la comparaison avec un "vieux fauve", fût-il à ce point "dompté", permet au duc de conserver une certaine grandeur royale. La dernière page de la Recherche lui sera consacrée, évoquant de façon pathétique ses "jambes flageolantes" sous le poids des ans. Devant ce contexte métaphysique et titanesque d’un "géant" dominé par le Temps, il appararaît que l’isosémie du dressage animal n’est pas un simple ornement ajouté au " vrai " sens qui ne concernerait que le genre humain (avec les problèmes de la passion amoureuse et du vieillissement). Elle amorce l’abstraction d’une réalité transcendante.

Pour élargir le propos, il est licite — quand on sait l’influence de Balzac sur Proust — de rapporter ces éléments de bestiaire à ceux qui servent aussi de comparants aux personnages humains dans La Cousine Bette. S’il est évident que proportionnellement au nombre de pages, la Recherche ne développe que de façon locale et dense les connexions avec /animal/, et ne permet donc pas d’organiser une intrigue homologue de celle des humains comparés, cela n’empêche pas l’isosémie comparante, quantitativement dominée, de "dire le vrai" (cf. l’étude de F. Rastier, 1992 c), concernant les qualités ou défauts de "race" de la noble famille. Des déterminismes animaux pèsent ainsi sur la personnalité, tant mentale que physique, notamment de Gilberte, Robert, Oriane et Basin, qui les rendent fascinants aux yeux de Marcel. Toutefois les aspects pervers du fauve ou du serpent ne sauraient constituer la réalité transcendante d’un "pandémonium". On mesure ainsi la distance séparant Proust du projet de zoologie sociale cher à Balzac.

Mais revenons au Côté de Guermantes II où Basin, mari déjà adultère, apparaissait comme

"un ardent appréciateur des grâces féminines. Elles se ressemblaient toutes un peu ; car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace ; souvent blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente, laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d’Arpajon qu’il avait tant aimée […]" (II, 770).

Indexées aux deux sèmes saillants /supératif/ et /itératif/, ses maîtresses se réécrivent en <‘lionnes’>, dont le duc est déjà le lion par sa façon de régner sur elles. L’harmonie se manifeste par sa comparaison avec cette autre statue grecque : "Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or", la qualification de "lingot humain" soulignant son imposante richesse (II, 580-81). De plus, "le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien" (II, 798), signe avant-coureur de ses colères léonines. Représentons cette remarquable cohésion par les deux types de connexions ainsi que par la relation casuelle :

connexion métaphorique :

sème générique /sculpture hellène/

des maîtresses blondes indexées à /accusatif/ : Vénus de Milo, Victoire de Samothrace
du duc indexé à /ergatif/ : Jupiter Olympien doré

connexion symbolique :

sème générique /félin/ de ces lionnes et de ce lion

sèmes spécifiques communs au comparant et au comparé : /noble/, /massif/, /imposant/, /précieux/, /jaune/

Génétiquement, l’isosémie comparante /félin/ apparaissait dès un intertexte puisé dans Jean Santeuil. Le duc " Justin ", première esquisse de Basin, y devenait fauve par mimétisme avec ses conquêtes (soit une nouvelle métaphore métonymique), selon les dires d’un ancien ami Perrotin au demeurant homme "affreux" et "crapuleux", qui révèle ses goûts amoureux à la duchesse de Réveillon :

"Donc votre mari, qui ne l’était pas encore à ce moment-là, préférait à Athénaïs sa femme de chambre d’un blond cendré — car il faut vous dire qu’à ce moment-là il les aimait d’un blond cendré, je peux peut-être me risquer à dire d’un blond fauve, ce ne serait pas exagéré. Donc votre fauve, non votre mari, mais c’était un vrai fauve — ah, madame, ne protestez pas ! pour un fauve, c’était un fauve — Athénaïs en sait quelque chose, n’est-ce pas, mon vieux Justin, dit-il en regardant le duc." (Pléiade, p. 467)

L’enclosure "un vrai fauve" signale le dédoublement métaphorique /humain/ vs /animal/. Le blond roux, fauve — tout aussi insistant que celui qui, dans le même ouvrage, caractérise Picquart — instaure une continuité entre l’animal prédateur et les femmes convoitées. Celle-ci sont indexées au sème /itératif/, cette fois lié à /infératif/ (‘femme de chambre’), au contraire des statues grecques.

La différence thématique majeure avec les contextes ultérieurs ci-dessus réside dans l’attribution métonymique du sème /tromperie/, puisque c’est Perrotin qui s’adonne à l’adultère et non le duc qu’il crédite d’amours ancillaires, mais avant mariage. La composante dialogique est primordiale dans cet intertexte, où ce locuteur, parce qu’il est dévalué, ne saurait lui-même déprécier le duc.

Pour signifier en outre qu’elle se différencie de l’univers de parole de ce Perrotin dénué de tact, la duchesse de Réveillon manifeste son ignorance du coloris d’une de ses maîtresses :

"je ne l’ai jamais rencontrée, je ne pourrais même pas vous dire si elle est brune ou blonde." (p. 466)

Le "même pas" rappelle que pour la locutrice la couleur de cheveux fonctionne comme premier des traits physiques élémentaires identifiants dans le taxème //signalement//, au-delà de ses répercussions mondaine et affective.

On retiendra de cet intertexte primitif le blond sensuel insistant de la camériste qui préfigure celle de Mme Putbus, si centrale dans les brouillons de la Recherche.


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