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ELEMENTI DI SEMIOTICA

Des jeunes filles bien nébuleuses


Pour ce qui est du premier visage de la féminité, celle de la jeunesse de Querqueville (alias Balbec), les esquisses pertinentes sont si nombreuses qu’on s’attachera à leur cohésion interne, sans les rapporter à la version définitive correspondante. Les jeunes filles formant une petite bande côtoyée par Marcel sont, dès les brouillons, décrites brunes ou blondes, avec une dominance de ce dernier coloris. En ce sens, leur apparition est introduite par la vendeuse rousse de café au lait que Marcel aperçoit de son wagon et dont le rose et l’or matinaux dans lesquels elle baigne provient du reflet solaire(Cahier 2 de 1908-1909, 892-94).
Ainsi se manifeste, dans le Cahier 25 de 1909, la clarté de cette "sorte de vague constellation, d’indistincte voie lactée" que constitue la "masse amorphe et délicieuse de petites filles" : "Par moments je distinguais deux yeux noirs brillants, puis à un autre moment un visage blond et hésitant, tous riant […], puis un fou rire agitait toute la grappe de ces nébuleuses et tout se confondait dans une scintillante et pâle voie lactée. […] L’une avait des cheveux blonds coulants, un visage rose, des yeux verts, un visage poupin […]" (II, 932).
Sa réécriture plus tardive dans le Cahier 34 de 1913 reprendra fidèlement le thème de la métaphore astronomique liée à la confusion, en qualifiant néanmoins la constellation de "blanche" et en ajoutant "un visage plus malicieux et plus blond" (II, 962 ; cf. texte final, II, 180).
Une sorte de jaune laiteux domine au sein de ce groupe, constitué de SIX fillettes dans le Cahier 25 de 1909. Il est indexé aux sèmes aspectuels saillants /itératif/,/discontinu/, /ponctuel/, /inchoatif/ (outre ‘poupin’, on relève la phase initiale de l’énamoration). Le coloris est d’autant plus prééminent qu’il procède par assimilation avec la brillance stellaire, et qu’il n’est pas contrebalancé par une noirceur quelconque.
Mais si l’on se reporte a u Cahier 12 de 1909, on s’aperçoit que, dans ce groupe réduit à QUATRE ("quatre déesses métamorphosées en compagnes et en nourrices", "femmes que Rubens a peintes en Madeleine ou en saintes", Cahier 26 de 1909, II, 959-60), chacune, toujours anonyme, fait l’objet d’une description démontrant que la perception devient distincte :

(a) "La mélancolique, très grande, […] voluptueuse, […] brune sur un petit visage rose et parfait, avait […] un rêve hautain, décidé, méprisant, cruel, qui n’eût pas hésité à faire mal […].

(b) A côté d’elle, une blonde au nez aquilin, à la chair comme couverte d’une légère crème dorée comme en formation où le sourire semblait faire frissonner une sorte d’ondulation et de reflet. Ses traits étaient si purs, si parfaits, si angéliques qu’elle eût semblé l’incarnation de l’enfant sage, de la vierge délicieuse, si un regard de malice à ses compagnes n’en eût fait comme la prostitution de l’innocence au Plaisir.

(c) Une autre blonde avait une chair aussi parfaite, aussi veloutée qu’une chair de rose dont chaque regard que nous y jetons comble, dépasse notre attente, nous fond le cœur. Et ses yeux myopes semblaient traverser. (sic)

(d) Enfin la quatrième était brune mais non pas comme la première, d’un brun un peu espagnol, avec des traits parfaits, des yeux admirables, un air de force, de gaieté, d’intelligence, de vivacité, de souplesse inépuisable, à peine descendue de cheval prête à y remonter, […] mais qui me faisait sentir aussi le mépris […].

C’était la brune espagnole que j’aimais mais un jour le regard de la blonde angélique croisa le mien et je pensai qu’elle pouvait m’aimer […]. Alors je rentrai fou, je ne songeai plus à la brune et si quand je l’apercevais je sentais un coup au cœur c’est seulement parce que je pensais que j’allais voir apparaître la blonde angélique" (II, 937-38).

Bref, c’est cette ingénue perverse qui semble avoir gagné le cœur de l’observateur, elle qui est incluse dans un quatuor réductible à un duo contrasté par le chiasme des couleurs (a) + (d) vs (b) + (c). Une identité thématique domine la bande puisque chacune des quatre est remarquablement frappée du sceau de la duplicité. Il n’est pas exagéré à ce stade d’établir un parallèle avec le " style génétique de Flaubert " qui, dans Hérodias, instituait déjà des " propagations de sèmes entre acteurs opposés, si bien que les équivalences thématiques contredisent les oppositions dialectiques " (Rastier, 1997 a: 209), ici celle de la victoire renversée.

Elle est confirmée dans le Cahier 26 de 1909 par le choix involontaire :
"Je levais simplement les yeux sur l’une, […] et mes yeux voyaient devant eux ses joues roses, ses cheveux dorés, ses yeux verts" (II, 945).
La différenciation physique de ces "fleurs" n’empêche pas leur équivalence au niveau affectif de celui qui "butine" leur "miel", puisque toutes, dans leur variété et leurs contraires alternés ("Que pouvait-il y avoir de plus opposé que ces joues roses et dorées, ces cheveux presque roux, ces yeux verts et spirituels de Mlle [?], ces joues mates, ces cheveux noirs, ces yeux bleus profonds de Mlle [?]", II, 947), font goûter à des "bonheurs qui ne se ressemblent pas".
On conteste que "la rousse chevelure" récurrente (II, 945, 959) soit, comme l’avance P.-L. Rey, "une allusion probable à Mlle Swann", car celle-ci, déjà nommée Forcheville, est pourvue d’une couleur plus claire dans ce Cahier 26 :
"je ne me souvenais plus que Mlle de Forcheville m’était apparue comme une fille perverse et facile, au milieu de jeunes filles vertueuses et élégantes, élégante comme elles, pareille, insoupçonnable sauf pour moi qui savais que Montargis [alias Saint-Loup] avait passé une nuit avec elle et qui la voyait pareille au milieu des autres, mais sentait devant sa chair blonde et ses yeux bleus ce que ressentirait quelqu’un en voyant devant soi plusieurs jolis objets mais dont l’un serait comestible" (II, 949).
On note que ‘perverse’ renvoie à ‘prostitution’ et ‘chair blonde comestible’ à ‘chair de crème dorée’ supra, relations lexicales l’identifiant à la fille anonyme du portrait (b).
Or le seul nom de Mlle de Forcheville anticipe le fameux malentendu onomastique la concernant dès le Cahier 36 de 1909, lequel "est d’une importance considérable pour le volume Albertine disparue", selon A. Chevalier (IV, 1002). Reportons-nous donc à cette esquisse, où la jeune Swann est intégrée à la bande de Querqueville, réduite à trois filles. Les lettres introductives de chacun des segments établissent l’équivalence avec ceux du quatuor précédent :

(d’) "L’une brune, grande, vive, animée, portant à la main une raquette de tennis, avec une jupe courte de personne qui va remonter à cheval, me donnait cette idée très troublante d’une jeune fille qui ne pense qu’aux sports, […] avec le plus grand mépris pour vous […]

(c’) L’autre était blonde, rose, gaie, avec des yeux myopes qui donnaient à son regard l’air d’avoir été rentré à l’envers dans ses yeux et leur donnait une espèce de beauté doublement pénétrante […]

(b’) la troisième, une blonde, aussi en toilette blanche et bleue et un chapeau de ne-m’oubliez-pas, jolie, pâle, avec des yeux bleus […] mais moins séduisante pour moi que les deux autres, parce qu’elle était plus maigre, plus nerveuse, plus pensive, et ne semblait pas du tout intéressée par la conversation sportive des deux autres. […] Mais la troisième soutint mon regard […]. Bien que ce fussent les deux autres que je désirais, je sentis que celle-là si je la rencontrais seule serait approchable. […] Elle me servirait pour me présenter à ses amies" (IV, 663-64).

Evolution génétique. Avant de prolonger ce segment, reportons-nous au texte final : s’il reprend ce portrait (b’), on relève que l’air pensif y est remplacé par l’air maladif déplaisant, chez celle qui contraste avec deux brunes :
"La blonde avait un air un peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les considérer un instant" (IV, 142-43).

Or ce contexte parisien semble une transposition des soirées bien antérieures de Rivebelle où des inconnues, "parce qu’elles faisaient partie de mon ivresse […], me paraissaient mille fois plus désirables que la de moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à l’air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me regarda un instant d’un air rêveur et me parut agréable." (II, 174)

On note l’évaluation complexe : la paire /péjoratif/ + /duratif/ de l’air délicat, souffrant, triste est inséparable de son contraire /euphorie/ + /ponctuel/ de "regarda un instant d’un air rêveur et me parut agréable". En outre, par une inversion casuelle, la jeune femme vue (sème /accusatif/) est pourvue de la rêverie qui provient en fait de Marcel ivre qui la contemple (sème /ergatif/), ce qui fait que son trait mental est attribué par " métonymie ". Contrastivement, les brunes laissent Marcel indifférent, alors que la précédente a marqué son esprit, car, une fois parti, "Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l’air triste que j’avais vue à Rivebelle et qui m’avait regardé pendant un instant. […] je ne pensais plus qu’à elle" (II, 179).

Aspectuellement, on note que le sème /itératif/ se substitue à /singulatif/ par le thème du souvenir. Si les similitudes sont frappantes avec celle qui dans les brouillons (seulement) a des yeux de "ne-m’oubliez-pas" et une pensivité rêveuse, la différence notable est qu’ici l’expérience subjective de l’observateur valorise ouvertement l’air triste.
Ajoutons que les deux derniers extraits cités du texte final des Jeunes filles en fleurs II améliorent le portrait d’une nommée Rolande (unique occurrence) qui, dans le Cahier 26, était "la maigre jeune fille aux yeux tristes" (II, 949).
Récapitulons : maigreur, pose intériorisante (euphorique ou dysphorique), passivité, chapeau floral, regard sur Marcel sont autant d’éléments récurrents ayant rendu très plausible le lien génétique de ces jeunes blondes, lequel a été renforcé par leurs relations sémantiques.
Mais revenons au portrait (b’) de la troisième blonde supra, telle qu’elle est décrite dans le Cahier 36. Si elle n’a plus grand chose à voir avec la fausse angélique (b) du Cahier 12, elle la remplace avec sa nouvelle identité de fille Swann qu’elle dévoile chez Mme de Guermantes, ce qui réalise la jonction entre les deux Côtés mythiques.
"Quel ne fut pas mon trouble en les rencontrant, le lendemain, […] qui sortaient de chez les Guermantes. La blonde aux yeux de myosotis, au moment où je passais détourna encore sa figure rieuse du groupe de ses amies, appuya à la dérobée sur moi un regard lancé comme une bille […]. Je demandai le nom au concierge, […] il apprit que l’une s’appelait Mlle d’Orcheville ou de Forcheville. Je pensais aussitôt à ce que m’avait dit Montargis sur la demoiselle qui allait dans les maisons de passe et je me dis : 'C’était sûrement la blonde.' J’étais fou […]" (IV, 664).
"Dès lors ce n’était plus pour me présenter aux deux autres que je voulais demander à celle-là, je pensais que celle-là avait des amants, désirait que je fusse le sien, n’osant pas à cause de ses amies, je ne pensais qu’à elle." (665)

La possibilité d’être une fille facile, sensuelle, coïncidant avec celle évoquée par Montargis, lui ôte son premier côté déplaisant. Elle cesse d’être moyen pour devenir fin en soi, motif d’obsession valorisé. Si bien que la réponse à une dépêche envoyée par Marcel, " Mlle de Courgeville, une superbe fille très forte, avec des cheveux très noirs " (ibid.), bref l’exact contraire des éléments physiques précédents, le déçoit en éliminant la possibilité d’une fille de maisons de passe, mais le rebondissement de l’enquête exacerbe son désir. Son erreur liée au paronyme hésitant "Mlle d’Orcheville ou de Forcheville" n’est pas pour autant dissipée. Il reviendra en effet à la blonde désignée par ce pseudonyme de rétablir elle-même son vrai nom de Swann et de permettre la prise de conscience tardive de Marcel. La couleur blonde identifiante, féminine, modalisée par un parcours cognitif lent, masculin, est le thème organisateur de l’ensemble du segment. "Je dis stupidement : 'Mais je ne pouvais pas deviner, on m’avait dit "Mlle de Forcheville'. Elle rougit légèrement mais ne m’en voulut pas un moment. Elle avait ce bon caractère de Swann qui acceptait si bien les plaisanteries de mon grand-père sur les israëlites et ne pouvait pas garder rancune. La jeune fille que je n’avais cru aimer que les sports, quand elle sut que c’était moi le traducteur de Ruskin, me témoigna les plus grands empressements et la blonde aux yeux profondément frappés par la lame rentrée de son regard était gentille avec tout le monde. Quant à Mlle de Forcheville, si elle m’avait regardé, c’est tout simplement parce qu’elle m’avait reconnu." (IV, 666)

Remarque. Dans cette même page apparaît "la femme de chambre de Mme Picpus", paraphrasée un peu plus loin par "la paysanne de Combray avant sa brûlure" (668), en concurrence amoureuse avec les jeunes filles. La jonction thématique s’effectue par le biais de Montargis qui, dans ce même Cahier 36 de 1909 (cf. infra), associe cette fois le contexte des maisons de passe à cette blonde — non plus avec la brune — laquelle concrétise ainsi le désir déçu par la fille à l’étrange paronyme précédent.

Le trio féminin inverse en un second temps les premières croyances de Marcel, qu’il reconnaît comme erronées :

·          la brune (d’) nommée Cécile, préfigurant la première apparition d’Albertine sportive, se révèle intellectuelle et non méprisante,

·          celle dont la vue est caractérisée par une lame (c’) perd son acuité et sa myopie péjoratives, comme le confirme une réécriture consécutive à portée poétique où réapparaît la blondeur féminine cosmique :

"la blonde aux yeux à jamais percés de ces regards qui étaient plongés jusqu’à la garde, aux yeux au fond desquels le regard descendait perpendiculairement comme un rayon de soleil reflété qui descend dans l’eau." (667)

·          Enfin, la fille Swann (b’), qui non seulement n’est plus sournoise, mais n’a plus un regard de concupiscence.

On retiendra que le prototype de la "femme inconnue" sur le moment oscille de "la brune imaginée comme une fée des sports" (ibid.) au coloris inverse : "petit nez, yeux moqueurs, peau dorée, vous êtes précieux pour moi pour être ce qu’on peut saisir de l’inconnu, pour être l’inaccessible offert et gardé." (IV, 668) Et que le renversement cognitif qui les affecte va de l’illusion de leur connaissance matérielle à la vérité de leur "délicieuse vie inconnue", spiritualisée.

En quittant maintenant ce Cahier 36, exit par la même occasion la mythologie de "ces fées que l’on aperçoit, ces fées de la danse, du sport, de la blonde rêverie, de la coquetterie impertinente, de la mélancolie", fuyantes, dont "nous croyons qu’elles vont nous emmener avec elles dans un monde enchanté" (IV, 663-64). En effet, si dans le Cahier 25 de 1909 il est de nouveau question de jeunes filles similaires donnant "le sentiment d’une vie inconnue", que ce soit.
"la brune aux yeux noirs qui me regardait sans me voir, la rousse qui me regardait avec ignorance absolue de ce que j’étais et dédain […] et la blonde aux yeux bleus qui me regardait alors, m’ignorant aussi, souriant d’ironie" (II, 941)

toutes trois sont beaucoup plus terre-à-terre ; et indistinctes au niveau de la modalité cognitivo-affective (ainsi qu’axiologique) du fait que leurs prédicats "sans me voir" et "ignoran(-t/-ce)" se paraphrasent. Si bien que l’impossibilité pour l’une d’entre elles (dans ce contexte où il n’y a plus de Mlle de Forcheville litigieuse) d’émerger de la bande anonyme, de susciter chez l’observateur de nettes évaluations positives ou négatives, rend les couleurs interchangeables. Et par là même leur individualité, puisque ce principal trait physique définit leur être.

En témoigne notamment le cas de "la brune Espagnole" à qui Marcel vient d’être présenté par Elstir dans le Cahier 12 de 1909 (II, 991) — peintre tant admiré et qui transmet par conséquent cette valeur à la jeune fille. Identifiée dans un brouillon à Maria, dans un autre à Cécile (soit une attribution aléatoire des prénoms qui engendre les ambiguïtés relevées par P.-L. Rey, II, 1320, 1329), elle regroupe les qualités de "intelligente", "amazone sans âme", "sportive frénétique" (Cahier 12, II, 998). La contradiction est flagrante lorsque, dans le Cahier 29 de 1909, cela caractérise "la blonde à l’air sportif et véhément" dont "une expression d’amabilité" vient dissiper sa "dureté" et "donner une personnalité humaine au visage et au corps où j’avais logé une amazone [mot qui condense le syntagme antérieur "à peine descendue de cheval prête à y remonter" du portrait d]. Et ce fut un être légendaire de plus que j’avais tué." (II, 999). L’échange génétique de coloris fera place à celui des sports concernant Albertine : le sème identifiant /équestre/ le cédera à /cycliste/ puisqu’elle troquera sa "jupe de cheval" (Cahier 36 de 1909, IV, 667) contre une "jupe de cycliste" (Cahier 12 de 1909, II, 992) pour devenir dans le texte final "la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette" et qui a hérité des "regards obliques et rieurs" de la blonde, lors de sa première individualisation à Balbec (II, 151).

L’irrépressible confusion se produit au niveau du souvenir, qui fait remonter à la conscience une perception passée venant interférer avec la présente. Parcours cognitif qui modalise ainsi le comparant végétal dans le Cahier 33 de 1913 :
"Et tout d’un coup, sans transition avec l’image que nous cherchons à revoir, […] nous trouvons […] au lieu d’un teint camélia, un teint auquel un peu de blond donne le charme du bouton d’or" (II, 993).

Comprenons que "au milieu d’autres femmes", la dorure marquante de l’une a fait oublier "la coloration du magnolia ou du camélia" de sa voisine (soit une erreur par synecdoque), en l’occurrence Albertine ; si bien que celle-ci, "au premier instant je ne la reconnus pas" (II, 992).

Finalement, il aura été frappant de constater que la nébulosité de la perception des jeunes filles — thème insistant de A l’ombre des jeunes filles en fleurs II où l’indécision, l’incertitude sont génératrices de désir — est aussi celle du travail d’écrivain en proie aux errances génétiques, aux tâtonnements d’un sémantisme qui requiert des lexicalisations successives et parfois contradictoires, pour aboutir enfin à la distinction entre le noir d’Albertine et le blond d’une autre constellation, dans la lignée de Gilberte Swann.

A propos de cette dernière, il est à noter que son portrait à Querqueville diffère de celui du parc Swann où elle apparaissait, dans une esquisse de la même année. En effet, dans le Cahier 12 de 1909, Mlle Swann fait dire à Marcel : "J’avais rêvé d’yeux bleus sous des cheveux noirs" (I, 845) — physique dans la continuité de son modèle initial, Marie Kossichef, "une jeune fille russe avec de grands cheveux noirs, des yeux clairs et moqueurs, des joues roses, et qui brillait de cette santé, de cette vie, de cette joie qui manquaient à Jean." telle qu’elle est décrite dans Jean Santeuil (Pléiade, p. 216 ; sur La Naissance du Monde Proustien dans Jean Santeuil, cf. M. Marc-Lipiansky, Nizet, 1974).

Or dans l’esquisse en question la thématique est divergente, non seulement par l’absence de contraste /santé féminine/ vs /maladie masculine/, mais parce que le parangon de beauté de la "femme encore plus blonde que Liane de Pougy " (I, 845) finit par triompher de la noirceur, puisque dans le Cahier 14 de 1910 Mlle Swann devient, comme dans le texte final, "une fillette blonde" qui fixe Marcel "de ses deux yeux bleu clair" (I, 849) ; un second jet dans le même cahier témoigne d’une modification par synecdoque car elle y est "une fillette à la peau d’un blond presque jaune clair comme un bouton d’or, avec des yeux bleus" (I, 851).

D’autre part la mention de Liane de Pougy, courtisane célèbre de la Belle Epoque, pervertit l’innocence de cette poésie florale.

Remarque. On retrouve ici le teint de la jeune fille anonyme (II, 993) supra. Le topos de la comparaison florale sera inversé lorsque les aubépines, adorées par Marcel, auront ce blond roux de Mlle Swann et Mme Goupil.

La version définitive n’en restera pas là, car la modalisation du coloris par le souvenir réitéré et la perception erronée a pour effet de l’intérioriser et d’accentuer sa charge affective :

"Une fillette d’un blond roux […] nous regardait […]. Ses yeux noirs brillaient, […] chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu les yeux aussi noirs […] je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus." (I, 139)

A ces retouches génétiques du physique de Gilberte s’ajoute le fait que dans le précédent Cahier 12 elle faisait songer Marcel à "une femme […] à cheval autour de Reims", soit une de ces "amazones" (I, 845, 843) à allure sportive qui, comme son regard empreint de "duplicité" (846), la rend indissociable de la nébuleuse des jeunes filles.

Enfin, si l’on se reporte à l’esquisse de Mlle Swann cette fois aux Champs-Elysées, dans le Cahier 27 de 1909, il est intéressant d’observer que cette joueuse de volant surveillée par une institutrice n’est pas encore décrite blonde, de même que la pelouse rase n’est pas encore jaunie (I, 967), alors que sa coloration opère par synecdoque : "sa joue était un peu rousse", "jeune fille à joue large et rousse" (I, 976) et par métonymie du possesseur à l’objet possédé : "elle acheta de belles billes d’agate, blondes comme ses cheveux, brillantes et douces comme ses yeux" (I, 979), lesquelles préfigurent cette fois celles du texte final. On notera l’insistance sur ce trésor sentimental :

"je prenais avec moi la belle bille d’agate blonde qu’elle m’avait donnée et je l’embrassais […], j’embrassais la bille blonde avec moins d’amertume, et je m’endormais en croyant tenir Gilberte entre mes bras." (I, 973)

Or dans la version définitive, avant que Marcel n’ait conscience que "la beauté de cette pierre" dépendait en réalité de "lois minéralogiques" antérieures à son amour de Gilbert, et ne fasse donc succéder un réalisme à son élan idéaliste l’ayant incité à lire dans les billes "un message de bonheur" (I, 403), on découvre :

"Je regardais avec admiration, lumineuses et captives dans une sébile isolée, les billes d’agate qui me semblaient précieuses parce qu’elles étaient souriantes et blondes comme des jeunes filles" (I, 395).

Ici l’adjectif ‘blonde’ — en hypallage personnifiant, comme ‘souriantes’, par rapport à ‘filles’— est d’autant plus facilement attribuée à ‘billes’

·          que la cohésion avec les têtes repose sur les isosémies spécifiques /sphéroïde/ + /doux/ à suppléer (la caresse que Marcel voudrait leur prodiguer neutralise le sème /dur/ définitoire de /minéral/) ;

·          que la cohésion phonique est tout aussi remarquable : outre les sémèmes clés paronymes, ‘bille’ + ‘fille’, la paire d’isophonies \i\ + \j\ les associe étroitement avec ‘admiration’, ‘précieuses’, ‘souriante’, et la paire \b\ + \l\ avec ‘sébile’, ‘semblaient’, ‘blondes’, voire ‘Gilberte’. Ce faisceau quadriphonique semble corrélé au faisceau isosémique /féminité/, /euphorie/, /spiritualité/ (de la luminosité, de l’affectivité, de la perception, sans parler de la théorie de la délivrance des âmes "captives" évoquée à Combray), déterminant le coloris.

Par ailleurs, les extraits du Cahier 27 confirment la relation génétique avec Marie Kossichef, qui faisait un don identique, mais dont l’auréole idéaliste de douceur enfantine et de nostalgie dans Jean Santeuil ne sera pas reprise dans les versions ultérieures :

"Jamais aucun diamant de la Couronne ne lui fit éprouver même faiblement cette convoitise mystérieuse, cette admiration effrayée que lui inspiraient […] les billes d’agate bleues ou blondes, les billes d’agate souriantes. […] Et puis, si inaccessible […], si mystérieuse, tellement plus belle […], différente de toutes les autres avec sa lueur blonde qui semblait veiller au fond d’elle, cette bille lui paraissait comme une sorte de créature à la fois vivante et surnaturelle, attachée à jamais à la personne de Marie ; […] elle était pour lui comme leur fée silencieuse, mais pleine de divination et de pouvoir, à tout le moins, comme une étoile du ciel, une petite étoile prisonnière dans la bille […]" (Pléiade, pp. 769-70).

Retenons (i) d’une part que cet englobement stellaire donnera lieu infra au thème de la parenté au sein de la voie lactée. (ii) D’autre part que la bille d’agate, "devenant rien pour moi, quand dans ma pensée l’idée de Gilberte avait dépéri", confie Marcel, restera jusque dans ces brouillons du dernier tome de la Recherche (Cahier 57 de 1916) la preuve que "la réalité est purement spirituelle" (IV, 868).

Voici représentée maintenant, de façon structurale, l’interversion des couleurs :  

  La fille   offre une bille   au garçon  
Sèmes casuels   /ergatif/   /accusatif/   /datif/  
Dans Jean Santeuil   Marie aux cheveux noirs   à blondeur magique - féerique   Jean blond  
Dans le Cahier 27   Gilberte blonde rousse   dont la blondeur est la trace de la fille aimée   Marcel brun  

Dans un passage du même Cahier 27 destiné cette fois au volume A l’ombre des Jeunes filles en fleurs I qu’il préfigure, les réécritures abondent pour souligner la dualité mouvante de Mlle Swann qui caractérisait les jeunes filles de la petite bande :

(i) "Au premier abord Gilberte apparaissait comme une image de sa mère qui par quelque déguisement se serait mis une perruque rousse, se serait trempé les cheveux, la peau dans un étincelant bain roux qu’on reconnaissait vite le roux de son père."

(ii) "Au premier abord sous cette chevelure rousse tellement opposée à sa brune mère, […] bien vite ce roux éclat de ses cheveux dans lequel semblait s’être grimée mythologiquement Mme Swann avec sa fille on reconnaissait que c’était le roux de son père." (I, 1023) On note ici un assèchement, avec la disparition du bain lumineux, qui marque aussi la rupture avec un topos.

(iii) Un troisième jet insiste encore : "Au premier abord en voyant cette jeune fille à la chevelure d’un roux éblouissant , rien ne paraissait plus différent de Mme Swann que sa fille." Mais à cette phrase succèdent deux nouvelles attributions synecdochiques du coloris qui déborde de la chevelure et du soleil pour qualifier l’épiderme (sensuel) et la luminosité (spirituelle) dans une osmose des contraires : "Toute l’ombre qu’il y avait dans ce ténébreux visage de Mme Swann avait été expulsée, remplacée par l’irradiation, sous sa peau de blonde, partout sensible, d’un soleil d’or.[…] Cet échantillon doré de la beauté de Mme Swann avait quelque chose de troublant en soi comme une préparation de Watteau d’une autre couleur, avait quelque chose de peint, de grimé, d’incarné, […] enfin de tout nu comme serait d’écarter tant de voiles sombres pour n’apparaître que lumière blonde. Et en elle rien ne subsistait de la couleur de sa mère. […] on reconnaissait que c’était le roux de son père." (I, 1024)

L’inversion dialectique est nette (de brun + ombre maternelle négative en T1 à blond-roux + lumière artistique paternelle en T2). On note qu’elle est modalisée par la certitude, ce qui n’était pas le cas du physique de la petite bande, soumis à la modalité de l’impression confuse et du souvenir.

Cette troisième version est très proche de la définitive que nous ne citerons qu’infra à propos du contexte vénitien du Rialto, lui aussi grimé, afin de ne pas alourdir la présentation. Son innovation thématique par rapport aux deux précédentes réside dans la densification des isosémies /peinture/, /mystère/, /poéticité/ mais aussi dans l’intégration de qualités physiques de la mère (beauté, art de la parure, forme du visage, gestes et mouvements) qui compensent son coloris.

Ce n’est toutefois que dans cette phrase du texte final que la mise au premier plan de la couleur paternelle, identifiante, donnera lieu à une osmose chromatique et affective entre le père et la fille :

"Je suis si bien près de mon petit papa, je veux rester encore un moment, répondit Gilberte en cachant sa tête sous le bras de son père qui passa tendrement les doigts dans la chevelure blonde." (I, 556)

Dans le brouillon correspondant il était écrit plus sèchement : "son père disait en la caressant : Tu es une bonne fille mais tu aimes trop ton papa." (I, 1026)

Néanmoins, quelles que soient les similitudes entre Gilberte et son père, une différence physique notable subsiste : dans aucun contexte elle n’est pourvue du nez busqué juif qui le caractérise (cf. infra) car elle possède le nez de sa mère, "arrêté avec une brusque et infaillible précision" (I, 554). C’est pourquoi, son portrait ne correspondant que partiellement au suivant extrait du Cahier 4 de 1908-1909, elle ne saurait dissiper l’anonymat de la jeune fille :

"Hélas nous ne connaîtrons pas tous les bonheurs, celui qu’il y aurait à suivre la gaieté de cette fillette blonde, à être connu des yeux graves de ce dur visage sombre, à pouvoir tenir sur ces genoux ce corps élancé, à connaître les commandements et la loi de ce nez busqué […]" (III, 1105).

Pour en revenir globalement à la bande des jeunes filles, il convient de souligner que notre optique génétique n’a pas été de chercher à savoir quel prénom recouvrant tel faisceau de qualités dans les brouillons a pu engendrer tel autre par la suite, mais de montrer que derrière leur interchangeabilité se profile la permanence d’une bi-chromie qui structure les acteurs centraux, celle qui, dans le texte final,

·          va d’Albertine au "polo" et cheveux noirs, la cycliste de Balbec : "A vrai dire, cette brune n’était pas celle qui me plaisait le plus, justement parce qu’elle était brune et que (depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j’avais vu Gilberte) une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour moi l’idéal inaccessible." (II, 153) Ici la période oppose classiquement le brun-noir réel dévalué au roux-doré imaginaire et désiré.

·          à Gisèle, subissant l’hostilité d’Albertine : "Ses cheveux étaient dorés, et ne l’étaient pas seuls ; car si ses joues étaient roses et ses yeux bleus, c’était comme le ciel encore empourpré du matin où partout pointe et brille l’or." (II, 241) Ici c’est le comparant poétique " filé " de cette phrase qui justifie sa position en clausule de paragraphe.

Toutefois le caractère singulatif ponctuel de l’apparition de ces blondes peintures hyper-valorisées se détache sur fond de relation amoureuse persistante envers la brune, relation marquée par les sèmes aspectuels contraires /itératif/ + /duratif/ qui lui confèrent une valeur au moins égale, quoique plus discrète (ainsi par exemple Albertine, dans la vision qu’en a Marcel, réalise la multiplicité dans l’unicité).

Il faut attendre l’approfondissement des relations avec Albertine, ultérieurement, pour qu’elle acquière une dorure liée à l’amour maternel, lequel est destiné à adoucir la rupture prévue avec la jeune fille :

"Le cou d’Albertine, qui sortait tout entier de sa chemise, était puissant, doré, à gros grains. Je l’embrassai aussi purement que si j’avais embrassé ma mère pour calmer un chagrin d’enfant que je croyais alors ne pouvoir jamais arracher de mon cœur." (III, 508)

Outre la douceur, la pureté idéalisante empêchent de séparer la première phrase décrivant le physique de la seconde sentimentale. Elles forment une unité qui plaide en faveur de l’étude des segments textuels plutôt que des phrases isolées.

Comme les "petites places blondes" des aubépines, les grains du cou sont perçus dans une vision très rapprochée, quasi-microscopique. De là leur grossissement, l’impression d’épaisseur charnelle rassurante, qui mettent en avant la paire sémique /circulaire/ + /intensité/.


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