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B.
Un parangon et ses ascendants génétiques
Il
est un autre blond personnage qui devra se soumettre à
l’altérité spectaculaire que lui confère le "travestissement"
merveilleux des années ; sa pilosité "grimée"
induit toujours une duplicité qui pose un problème
cognitif à Marcel :
"Je
fus bien étonné […] en entendant appeler duc de Châtellerault
un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur,
dans lequel seul un petit bout de regard resté le même
me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais
rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis."
(IV, 500 — cf. supra II, 509)
Or
comme Saint-Loup en cette fin du roman, il n’échappe
pas non plus au déterminisme de Sodome. Mais avant d’aborder
cette révélation, il convient de restituer le propos général
dans un volume antérieur.
Revenons
pour cela aux "boucles blondes" de jeunesse
caractérisant Ski, lui aussi finalement blanchi (IV,
514). Dans Sodome
et Gomorrhe I, ce syntagme est intégré comme suit
au plaidoyer en faveur des jeunes homosexuels masculins
:
"Tel
collégien qui apprenait des vers d’amour ou regardait
des images obscènes, s’il se serrait alors contre un
camarade, s’imaginait seulement communier avec lui
dans un même désir de la femme. […]
Je n’aime que Chloé au monde,
Elle est divine, elle est blonde,
Et d’amour mon cœur s’inonde.
Faut-il pour cela mettre au commencement de ces vies un
goût qu’on ne devait point retrouver chez eux dans la
suite, comme ces boucles blondes des enfants qui doivent ensuite devenir les plus bruns
?" (III, 25)
La
question dénonce "l’hypocrisie" (ibid.)
de l’éducation entretenant chez l’enfant l’illusion
d’une norme qui serait sa nature, alors qu’elle lui
est étrangère. Le " contre nature " ne
serait plus alors où on le croit. Pour dissocier le
couple de notions traditionnellement inculquées, hétérosexualité
et normalité, le narrateur — voulant même établir
une contradiction entre l’une et l’autre —
connecte le plan mental avec le physique et compare la
première blondeur naturelle au premier "désir de
la femme", hétérosexuel, de la part du garçon
adolescent, ce dont témoigne l’épanchement affectif
du court poème. Un renversement de tendance est alors
amené à se produire conformément à l’évolution de
la chevelure, virant au brun. Or l’inversion
dialectique est donnée comme obligatoire ("ces
boucles doivent devenir"). Cela associe la modalité
aléthique de la loi de nécessité naturelle, si
surprenante soit-elle, à la modalité épistémique de
l’ignorance d’une nature d’inverti,
qui n’est révélée que plus tard. Cela rappelle
l’ombre Morel nécessaire au soleil Saint-Loup blond
doré, ainsi perverti, supra.
Quant au sème /théâtralité/ de ‘Robert’, il est
ici afférent aussi bien à la modification
spectaculaire qu’à la déclamation poétique
ostentatoire, Chloé figurant de surcroît une "des
actrices" adulées.
Par
cette mise en parallèle de plans différents, qui
constitue un amalgame dans l’argumentation, la dévaluation
de la fausse blondeur provient de la l’intolérance dénoncée
de l’éducation : par une question rhétorique, le
"faut-il" de modalité déontique rejette le
conformisme. Cela active l’afférence dialogique /réprobation/,
aussi accusatrice que le fut la défense de Dreyfus et,
chez Proust, l’apologie du blond Picquart "israélite"
évoquée supra.
Cette blondeur polémique est l’un des éléments
renforçant le parallèle que le narrateur s’ingénie
à tracer, dans Sodome
et Gomorrhe I, entre le Juif et l’Homosexuel.
On
retiendra la subtilité du propos confrontant deux systèmes
de normes opposés : l’étrangeté du naturel (l’aléthique),
que défend le narrateur, contre le consensus social (le
déontique) et la croyance qui va avec (épistémique
intersubjectif), selon la morale du début de siècle.
On
peut résumer comme suit le contenu thématique de l’inversion
dialectique, où seuls la naturel et la vérité
viennent revaloriser la couleur brune antithétique :
T1
du paraître vs T2 de l’être
/illusion/
vs /réalité/
blondeur vs noirceur
/enfance/ vs /âge adulte/
/douceur curviligne/ vs /dureté/
/poéticité/ vs /prosaïsme/
/hétérosexualité/ vs /homosexualité/
/droiture/ vs /perversion/
/éducation/ vs /nature/
/sociabilité/ vs /solitude/
On
observe que le triplet sémique /doux/, /affectif/, /enfance/
favorise l’assimilation des deux occurrences du sémème
‘blonde’ (couleur de la femme idéale désirée, ou
couleur du bébé dont la description angélique suspend
le sème /sexualité/), quelle que soit la dissimilation
d’univers entre le savoir sociolectal touchant aux
lois du physique, et le plaidoyer idiolectal en faveur
des jeunes invertis qui s’ignorent.
Si
le jeu des deux couleurs était absent du brouillon de
1909 (cf. l’esquisse de III,929-31) et n’apparaît
qu’ultérieurement dans la genèse du texte, on n’en
conclura pas pour autant à leur côté secondaire voire
ornemental, car elles permettent une harmonie, à
quelques pages de distance dans le texte final, avec le
duc de Châtellerault.
Pour
en revenir à ce dernier, on constate que, comme Robert,
il porte le monocle, partage sa sveltesse, et, dans Sodome
et Gomorrhe, trahit son homosexualité par le jeu
des deux couleurs contraires qui permettent à Marcel de
l’identifier, au-delà du signalement erroné que
donne de lui Jupien :
"M.
de Charlus ne pouvait arriver à trouver de qui il s’agissait,
parce qu’il ignorait que l’ancien giletier était
une de ces personnes, plus nombreuses qu’on ne croit,
qui ne se rappellent pas la couleur des cheveux des gens
qu’ils connaissent peu. Mais pour moi qui savais cette
infirmité de Jupien et qui remplaçai brun par blond,
le portrait me parut se rapporter exactement au duc de
Châtellerault." (III, 13)
Celui-ci
vient ainsi d’être recommandé par Jupien au baron
Charlus, qu’il appelle "mon bébé" au cours
de cette conversation perverse. On aura noté l’omniprésente
modalité épistémique : le manque de savoir des
interlocuteurs contraste avec la
certitude de l’observateur subjectif qui pose dans
la deuxième phrase " l’être " de la
personne aristocrate, dont la blondeur assertée, retrouvée,
dissipe le mystère.
Omniprésente
encore lorsque, quelques pages plus loin, le sème
distinctif /homosexualité/ de ‘Châtellerault’ est
confirmé lors de l’arrivée à la soirée chez les
Guermantes. C’est cet épisode qui donne au personnage
toute sa consistance.
"Or,
quelques jours auparavant l’huissier de la princesse
avait rencontré dans les Champs-Elysées un jeune homme
qu’il avait trouvé charmant mais dont il n’avait pu
arriver à établir l’identité.[…] M. de Châtellerault
était aussi froussard qu’imprudent ; il était d’autant
plus décidé à ne pas dévoiler son incognito qu’il
ignorait à qui il avait à faire […] Il s’était
borné à se faire passer pour un Anglais, et à toutes
les questions passionnées de l’huissier désireux de
retrouver quelqu’un à qui il devait tant de plaisir
et de largesses, le duc s’était borné à répondre :
" I do not
speak french. "" (III, 35)
Après
une interruption de deux pages consacrées au salon où
Marcel se rend, le suspense ainsi créé trouve une
issue comique :
"La
première personne à passer devant moi était le duc de
Châtellerault. […] dès le premier instant l’huissier
l’avait reconnu. Cette identité qu’il avait tant désiré
d’apprendre, dans un instant il allait la connaître.
En demandant à son " Anglais " de l’avant-veille
quel nom il devait annoncer, […] il lui semblait qu’il
allait révéler à tout le monde (qui pourtant ne se
douterait de rien) un secret qu’il était coupable de
la sorte et d’étaler publiquement. […] Le duc le
regarda, le reconnut, se vit perdu, cependant que le
domestique […] hurlait avec l’énergie
professionnelle qui se veloutait d’une tendresse
intime : 'Son Altesse Monseigneur le duc de Châtellerault
!' " (III, 37)
Le
dévoilement de son incognito par cet "aboiement"
victorieux possède bien toutes les apparences de la
normalité, hormis cette isosémie /douceur sensuelle/
qui indexait déjà le portrait Guermantes du jeune duc,
outre ‘trouvé charmant’, ‘passionnées’,
‘tant de plaisir’, ‘veloutait’, ‘tendresse
intime’. Sa densification finale résulte de l’échec
de la tromperie de Châtellerault, comme si l’euphorie
liée à la relation dépendait de celle du parcours
cognitif : "tant désiré d’apprendre" est
ainsi plus intense que "désireux de retrouver".
Marcel adopte ici non sans humour le point de vue de
l’enquêteur amoureux qu’est l’huissier. Le
malaise, dû au point de vue inverse, ne provient pas de
l’aveu à demi mot du contenu tabou liant les deux
protagonistes, voués à se rencontrer dans un même
milieu mondain, mais de celui du nom identifiant, comme
ce fut le cas de la blonde de Forcheville. Or la révélation
onomastique est ici vécue dans la culpabilité. C’est
en ce sens que la modalité épistémique (secret percé)
est indissociable de l’axiologique (amour et
convenances), sans que l’une prévale sur l’autre.
Une
homologie vient alors à l’esprit : Jupien et l’huissier
sont au duc ce que Morel est à Robert, leur côté
pervers noircissant, en dépit d’une jovialité
certaine, leur blondeur de lignage et artistique.
Car
le premier portrait du duc de Châtellerault lui
attribuait une "condensation" (cf. II, 509 supra),
celle de son appartenance à un clan ancien et noble
dont il est très représentatif, ne serait-ce que par
sa duplicité avérée :
"Il
était extrêmement Guermantes par la blondeur
des cheveux, le profil busqué, les points où la peau
de la joue s’altère, tout ce qui se voit déjà dans
les portraits de cette famille que nous ont laissés le
XVIe et le XVIIe siècles. Mais
comme je n’aimais plus la duchesse, sa réincarnation
en un jeune homme était sans attrait pour moi." (II,
724)
L’intermittence
affective, pas plus que l’altération, ne sauraient dévaluer
ce physique remarquable dans la Recherche,
dont le sème /intensité/ est le premier à s’imposer.
On note l’étroite association de la forme avec la
couleur : le "profil busqué" partage avec les
boucles précédentes le sème /curviligne/, synonyme de
douceur, celle dont le gratifiait la duchesse lors de
son entrée dans le salon Villeparisis.
Son
identification ici opérée grâce à la paire sémique
/esthétique picturale/ + /mythique/ permet de le
rapprocher, toujours dans Le
Côté de Guermantes, d’un autre aristocrate
valorisé, "le jeune marquis de Beausergent" décrit
en harmonie avec Mme de Guermantes à laquelle il succède
lors de la soirée à l’opéra :
"Il
y connaissait tout le monde et, pour saluer, avec la
ravissante élégance de sa jolie tournure cambrée, de
sa fine tête aux cheveux blonds,
il soulevait à demi son corps redressé, un sourire à
ses yeux bleus, avec un mélange de respect et de désinvolture,
gravant ainsi avec précision dans le rectangle du plan
oblique où il était placé comme une de ses vieilles
estampes qui figurent un grand seigneur hautain et
courtisan." (II, 355)
Dans
cette période descriptive aussi élégante que le
physique indexé au triplet récurrent /curviligne/ (‘cambrée’)
+ /intensité/ + /finesse/, son salut noble et complexe
semble répondre à la "profonde révérence"
réitérée, dont la duchesse puis le duc de Guermantes
gratifiaient "un jeune homme blond qui était assis au premier rang" anonyme (II, 352-53).
De sorte que cela suscite une connexion
métaphorique avec le marquis, bien que lui soit
situé en retrait "pour pouvoir lorgner".
Remarque.
Les brouillons provoquent la sagacité du lecteur car ce
marquis semble posséder plusieurs modèles génétiques.
Le
plus évident est, dans le Cahier
40 de 1910, "le jeune marquis de Serbon […]
assis derrière Mme de Chemisey" — alias
Mme de Cambremer dans le texte final. L’identification
est immédiate en raison de la période remarquablement
fidèle :
"Il
y connaissait tout le monde, et, avec la ravissante élégance
de sa jolie tournure cambrée, de sa fine tête aux
cheveux blonds,
il saluait chaque fois qu’il rencontrait le regard ami
d’une femme, en se soulevant à demi, le corps droit,
un sourire aux yeux bleus, gravant avec une précision
et une grâce incomparable, dans le plan oblique et
rectangulaire au milieu duquel se délectait sa jeune et
fière silhouette, l’intaille d’un salut plein de
respect et de désinvolture d’un grand seigneur et
d’un courtisan." (II, 1082-83)
Seule
la comparaison avec les vieilles estampes n’est pas
encore introduite, au profit de l’intaille sculpturale
; quant à sa galanterie, elle sera reprise hors de la période
dans le texte final.
Alors
que dans ce brouillon il fait concurrence au duc d’Evreux,
"jeune époux blond et rose, aux yeux bleus" (ibid.), tel n’est pas le cas du Cahier
30 de 1908-1909 où celui-ci était seul et à
proximité de Mme de Chemisey (II, 1075).
D’autre
part, pour en revenir au déguisement du Temps dans le
dernier volume, un extrait du Cahier
57 de 1916 évoque un comte anonyme "qui était
dans sa loge avec Mme de Cambremer autrefois" ; on
l’identifie à Beausergent vieilli en raison aussi de
sa jolie tournure et sa raideur : il "avait
toujours ses traits parfaitement réguliers, mais, la
rigidité physiologique de l’artérioscléreux exagérant
la rectitude de manière du dandy, cette tête qui
semblait autrefois simplement agréable et gracieuse,
prenait l’intensité d’expression d’une étude
gorgonéenne de Michel-Ange ou de Mantegna et son
immobilité même à force d’être intense prenait
quelque chose de grimaçant. A la place où fleurissait
sur une surface admirablement plane le rectangle de sa
barbe blonde,
s’étendait le rectangle parfaitement semblable
d’une barbe entièrement blanche." (IV, 912,
segment repris dans le texte final, IV, 518) Son port
aristocratique de type Guermantes lui permet de
conserver une évaluation positive en dépit de l’inversion
dialectique vers la vieillesse grimaçante.
Il
n’en va pas différemment, dans le Cahier
51 de 1909, du "marquis des Tains, l’homme à
la longue barbe blonde l’a finement enduite […] d’une poudre grise, on dirait
une barbe légèrement argentée, cela lui va assez bien,
mais comme cela le change." (IV, 875) Le même
contexte ajoute "l’ancien lévite à barbe blonde"
devenu "vieux prophète" une fois intensément
blanchi (IV, 1427).
De
tels visages masculins ne sont pas sans rappeler celui
de l’oncle d’Albertine, très haut fonctionnaire,
que le narrateur décrit en une phrase dans le texte
final :
"Il
avait, ce qui peut suffire à constituer un ensemble
rare et délicat, une barbe blonde
et soyeuse, de jolis traits, une voix nasale, l’haleine
forte et un œil de verre." (I, 503)
Mais
le physique est dévalué par l’origine sociale et la
manœuvre politique sur lesquelles ironise Swann :
"Je
vous dirai que je m’amuse beaucoup de voir ces gens-là
dans le gouvernement actuel, parce que ce sont les
Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
bourgeoisie réactionnaire, cléricale, à idées étroites."
(ibid.)
Or
il ne se doute pas à ce stade du récit que cet homme
à la barbe blonde et soyeuse puisse être dreyfusard (cf.
IV, 305), donc opposé aux antisémites, comme Swann
lui-même et Mme de Guermantes, notamment.
Revenons
à Beausergent : s’il se compromet avec la snob Mme de
Cambremer, il n’en possède pas pour autant le
snobisme ni la légèreté qui le rapprocheraient de
Herbinger, incarnation du "chic" pour Odette,
qu’elle décrivait ainsi à Swann :
"[…]
mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus
lancés de Paris, ce grand jeune homme blond
qui est tellement snob ; […] il est avec ce vieux
tableau qu’il promène à toutes les premières."
(I, 239)
Restreint
aux bals et à l’apparence vestimentaire, celui-ci ne
possède ni la spiritualité ni la noblesse du marquis
de Beausergent et du duc de Châtellerault (il n’appartient
qu’au monde de la finance d’un "coulissier").
Maintenant
qu’est établie la filiation thématique de ces deux
derniers, on peut élargir la perspective génétique à
des intertextes antérieurs à la Recherche.
Ainsi l’esthétique des "boucles blondes"
enfantines remonte à l’un des poèmes consacrés aux
peintres dans Les
Plaisirs et les jours, plus précisément à Albert
Cuyp (paysagiste hollandais du XVIIe). Le ut
pictura poesis d’Horace prend ici tout son sens.
"Des
cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau,
Paume au côté ; l’air vif qui fait rose leur peau,
Enfle légèrement leurs fines boucles blondes,
Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes,
Sans troubler par leur trot les bœufs dont le troupeau
Rêve dans un brouillard d’or pâle et de repos,
Ils partent respirer ces minutes profondes."
(Pléiade, p.
80)
Aucune
perversion dans cette description pastorale où les
bergers semblent d’Arcadie, et dont la profondeur
spirituelle quasi-religieuse finale rime avec l’onde
et la couleur des cheveux. Leur paire sémique
/curviligne/ + /dynamisme/ ressort, par assimilation, si
bien que la blondeur et la fine liquidité (brouillard,
air, respirer) sont indissociables, comme le confirme la
"Moiteur d’or" (ibid.).
L’aérification des cavaliers, le rêve des bovins et
la spiritualisation esthétique d’éléments a
priori inanimés traduisent non seulement une paix
et une douceur angéliques du paysage, mais une osmose,
comme le prouve encore au niveau aspectuel la
conciliation du sème /inchoatif/ du Départ avec
/cessatif/ du "soleil déclinant" inaugurant
le spectacle, dans une imperfectivité
intensément euphorique. Concernant celle-ci, la nébulosité
englobante, similaire aux cheveux qui reconduisent au céleste,
est la première étape d’une révélation, celle de
l’Unité romantique. Elle consiste en l’infusion du
sentiment de l’art, du beau, dans les éléments en
harmonie d’un paysage naturel. Soit encore une fois
une participation de type néoplatonicien de la matière
à l’esprit.
La
molécule sémique est réactivée dans la phrase
suivante de la nouvelle La Mort de Baldassare Silvande (liminaire des Plaisirs et les jours) où le héros éponyme, qui est un vicomte
aux "moustaches blondes" comme le premier
Swann, partait par procuration vers une nouvelle vie en
assistant, agonisant, à cette scène :
"On
leva l’ancre, un cri s’éleva, et le bateau s’ébranla
sur la mer sombre vers l’Occident où, dans une brume
dorée, la lumière mêlait les petits bateaux et les
nuages et murmurait aux voyageurs des promesses irrésistibles
et vagues." (Pléiade,
p. 26)
Ce
contraste de l’or nébuleux sur fond d’étendue
marine compacte et foncée conjoint étroitement les
deux types d’aspects de la luminosité céleste :
/cessatif/
vs /inchoatif/
/duratif/ vs
/ponctuel/
/imperfectif/ vs
/perfectif/
/statisme/ vs
/dynamisme/
/inanimé/ vs
/humain/
/dysphorie/ vs
/euphorie/
Dans
le même recueil, il convient enfin de citer le premier
fragment des Regrets poétiques intitulé Tuileries.
Sa phrase liminaire présente une comparaison
personnifiante, similaire à celle supra
des ampoules dorées de gaz, mais ici concernant l’éclairage
naturel :
"Au
jardin des Tuileries, ce matin, le soleil s’est
endormi tour à tour sur toutes les marches de pierre
comme un adolescent blond
dont le passage d’une ombre interrompt aussitôt le
somme léger." (Pléiade,
p. 104).
Les
contraires restent inséparables comme le montrent
·
/singulatif/ + /haut/ (‘ce matin’,
‘soleil’) vs
/itératif/ + /bas/ (‘tour à tour’, ‘sur les
marches’),
·
mais aussi le paradoxe du soleil associé au
sommeil, sur /euphorie/ + /inchoatif/ + /duratif/
(‘matin’, ‘adolescent’ à peine ‘endormi’), vs
/dysphorie/ + /cessatif/ + /ponctuel/ de son ombre qui
le réveille.
Si
bien que la discontinuité appartient à cet intervalle,
non à celle de "tour à tour sur les
marches". Plus précisément, toujours au niveau
aspectuel (pour des exemples probants similaires, cf. B.
Pottier, 1987: 135), le syntagme ‘interrompt aussitôt’
de la noirceur contredit les sèmes /accompli/ et /résultatif/
de ‘s’est endormi’ liés à la blondeur. On décèle
une osmose du contenu lexical avec l’expression
syntaxique car la phrase elle-même s’endort jusqu’à
l’interruption signifiée en clausule.
Cet
"adolescent blond" qui suscite l’afférence
/mythologie/ par sa réécriture plausible en
<‘Apollon’> ou <‘jeune Helios’>,
s’inscrit dans le sillage du romantisme allemand,
celui notamment de Hölderlin dont on ne citera que deux
vers du Sonnenuntergang
(Soleil couchant)
:
"je
viens d’entendre au loin, prodiguant les accords dorés,
l’adolescent solaire (Sonnenjüngling), dans
toute sa grâce, chantant sur sa lyre céleste son hymne
du soir."
Certes
chez Proust, cette météorologie mythique est
sentimentale et le paysage en question un état d’âme
euphorique, car l’endormissement traduit une osmose de
l’intériorité de l’observateur avec le spectacle
extérieur, comme le prétend J. Geninasca, étudiant le
poème en prose :
"L’énoncé
liminaire du poème tend à inscrire le monde et le
Sujet dans un présent voué à la permanence d’une
durée non mesurable […] [qui] se résout alors en une
alternance continue de détentes progressives et de
tensions inattendues." (1997: 275)
"Dans
la mesure où il est le lieu d’affects, de sentiments
ou de passions, le Sujet se sent exister en se découvrant
partie prenante d’un monde doté de sens, dont les
figures, en d’autres termes, sont tout à tout modalisées
par l’étonnement, le désir, la crainte,
l’admiration ou le regret. […] Instauratrice du
sentiment d’identité du Sujet et de réalité du
monde, l’existence modale trouve son origine dans le pôle
subjectif de la relation constitutive du moi et du
non-moi." (253)
Or
l’analyse ci-dessus en oppositions sémiques montre
que le sens du paysage décrit ne saurait se résumer en
une modalisation thymique, pathémique, voire cognitive,
laquelle n’est d’ailleurs pas lexicalisée dans la
phrase étudiée. Ou alors, s’il est vrai que
"l’existence
modale fonde le sens, elle est comme telle l’unique
valeur dans un monde dépourvu de sens, sans horizon
ontologique des valeurs" (1997: 254),
précisons
aussitôt que le sens est celui du vécu de
l’observateur, de l’Erlebnis,
non du contenu linguistique du segment textuel, dans
lequel la modalisation n’est pas explicite, en
l’occurrence.
Afin
de donner un aperçu représentatif des intertextes
primitifs, il convient de ne pas oublier la "petite
figure blonde"
angélique du héros éponyme de Jean
Santeuil, dont la "chemise de nuit
blanche" rehausse la clarté et que sa "petite
maman" vient embrasser le soir (Pléiade, p. 204). La scène est réitérée : "les joues
tendres de sa mère" venant "calmer sa petite
âme" frôlent "sa frange blonde"
(ibid. p. 206) ; "tête blonde
caressée parfois par des parents qu’il faisait
quelquefois pleurer" et associée à l’enfance
vertueuse (p. 704). De son côté, Mme Santeuil, en
pleine harmonie avec son fils, ne pouvait être elle-même
que "cette jeune femme souriante et blonde"
(p. 579), contrastant avec la "barbe noire" de
son mari. La couleur claire n’a pas comme précédemment
une fonction ontologique mais intensément affective. La
douceur et l’intimisme des rapports familiaux montrent
qu’il ne s’agit pas d’un héros solaire ; en
effet, Jean est l’étoile des rêves de sa mère :
"Mme Santeuil […] se noyait dans la rêverie
vague […] et cherchait dans la voie lactée l’astre
aussi vague, aussi brillant, aussi lointain de son cher
Jean." (p. 204)
Au
rebours de ces mythifications, la section consacrée aux
Villes de garnison
donne lieu à un portrait beaucoup plus ancré dans la
vie pratique militaire. Le cercle d’amis prenant le
relais du cadre familial,
"Jean
leur parla de Servier pour qui il avait tant de
sympathie. […] Tout en ayant, quand il a son képi de
côté, les cheveux si courts qu’on le croit à
l’ordonnance, l’autre jour […] il avait une raie
magnifique et des cheveux blonds bouclés." (p. 564)
Par
son physique mais aussi sa duplicité, cet ange dans
l’armée figure " un premier crayon " du
futur Saint-Loup à Doncières : "on le disait
[…] très sec", sème /dysphorie/ afférent au
blond ras ; croyance que dissipe la douceur et le
"chic inouï" que lui reconnaît Jean, soit
/euphorie/ afférent au blond bouclé.
L’onomastique
favorise les rapprochements. Citons cette fois dans le
cadre mondain
(a)
"le voisin de Jean, un grand jeune homme blond,
à l’air doux, Servois" (p. 697). Sa duplicité
s’articule en deux intervalles dialectiques : dans un
premier temps il se caractérise par "une
tranquillité et un luxe d’arguments ironiques"
au sein de son groupe d’amis ; dans le second, il
s’avère un médecin actif, efficace et doux dans ses
actions ; si bien que chez Jean cela dissipe
"l’aversion que lui avait tout à l’heure
inspirée le calme de Servois ne se pressant pas de
courir près du mourant et buvant si gaiement du
champagne," tel un bon vivant insoucieux (p. 698).
Corrélativement, les qualités spirituelles percent,
au-delà "des idées préconçues […] de gaieté
macabre et de matérialisme imbécile" en médecine
(p. 695). La revalorisation du docteur est confirmée
par les effets du temps qui passe : "ayant déjà
un ou deux poils gris dans ses cheveux blonds"
(p. 698), Servois conserve calme, intelligence,
sympathie.
(b)
Amateur de champagne, il ne peut qu’être rapproché
d’un confrère buveur de bière qui partage avec lui
plus d’un attribut : "Vésale était un Alsacien
robuste, aux cheveux blonds,
un médecin jovial et calme" aux "yeux bleus
et tranquilles" (p. 764). Sans plus de
sous-entendus, l’affinité avec Jean est certaine :
"Chacun des deux a pour l’autre des attentions délicates
qu’on ignore entre hommes qui se connaissent depuis
longtemps et entre qui règne toujours une certaine
rudesse. Et les paroles pleines d’âme et de
signification jusqu’au bord émeuvent celui même qui
les prononce" (p. 767). Le mental — qui ne se découvre
que "le deuxième soir" — comme le physique
du médecin sont indexés au sème /plénitude/ et à
l’aspect /itératif/ de l’habitude. Retenons que
l’amitié masculine avec les deux médecins est dominée
par la quiétude spirituelle.
(c)
L’onomastique leur adjoint enfin Henri de Serves, mais
cette fois dans le cadre des fiançailles nobiliaires
avec Marianne, dont Mme de Réveillon constate "cet
amour pour ce grand jeune homme blond,
presque roux, aux traits fins et sérieux" qui dure
"depuis dix ans" (p. 721). La couleur réactive
l’afférence /mystère/ : " leur amour avait
quelque chose de singulier, car il avait l’air plus
ancien qu’eux. Ils avaient l’air de ne pas le connaître
tout entier, impression que du reste donnent ceux qui
s’aiment très jeunes […]. Leur amour avait aussi
quelque chose de triste […]" (p. 720). Le
physique n’est encore une fois qu’un indice de
l’harmonie sentimentale qui auréole tous ces
portraits, qui sont consubstantiels de leur modalisation
épistémique et thymique par un observateur.
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