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A.
Chérubins et Séraphins du final : le Temps
Il
convient d’en revenir à la thématique des crémières
fulgurantes et tourbillonnantes apparues dans La
Prisonnière, pour la compléter d’une orientation
différente. Plus précisément, nous intéresse le
contexte de "l’extravagance blonde" car, si
elle est l’objet du désir hétérosexuel de Marcel,
tel ne peut être le cas de cette figure masculine qui
la précède de deux pages seulement :
"[…]
un garçon boucher très grand et très mince, aux
cheveux blonds,
son cou sortant d’un col bleu ciel, mettait une
rapidité vertigineuse et une religieuse conscience à
mettre d’un côté les filets de bœuf exquis, de l’autre
de la culotte de dernier ordre, les plaçait dans d’éblouissantes
balances surmontées d’une croix, et […] donnait en
réalité beaucoup plus l’impression d’un bel ange
qui au jour du Jugement dernier préparera pour Dieu,
selon leurs qualités, la séparation des Bons et des Méchants
et la pesée des âmes." (III, 644-45)
La période
embrasse le comparant religieux très explicite et
manichéen :
Paraître
:
- /animal/
: "filets de bœuf exquis" (/mélioratif/) vs
"culotte de dernier ordre" (/péjoratif/)
A
son cas /accusatif/ s’opposent /ergatif/ de /humain/
et /locatif/ de la balance matérielle
Être
:
- /humain/
: "séparation des Bons" vs "et
des Méchants"
A
son cas /accusatif/ s’opposent /ergatif/ de /divin/ et
/locatif/ de la balance spirituelle
Or ce
garçon boucher a quelque chose de trop innocent au sein
d’un récit consacré à la suspicion de Marcel sur
les mœurs d’Albertine. Ce contexte sert alors d’interprétant
pour activer dans la description du "bel ange"
le désir homosexuel de l’observateur, dont la rêverie
identifie en outre sa "rapidité vertigineuse"
à celle de l’ouragan antérieur des jeunes plébéiennes,
devenues "déesses". Chevelure et sveltesse
entérinent une telle connexion métaphorique. Si bien
que l’employé voit lui aussi sa condition roturière
transfigurée par une sacralisation, qui comme on l’a
déjà observé, est inséparable de la sensualité. Le
désir charnel est ici d’autant plus présent que
l’ange manipule des morceaux de chair à rougeur crue
implicite ; elle contraste avec sa blondeur angélique
qui concorde avec le "bleu ciel" pour
reconduire à la pureté céleste. Ne faut-il pas en
conclure que l’idéalisation est destinée à masquer
un désir plus cru ?
Néanmoins
on ne réactivera l’isosémie /perversion/ qu’en
procédant par assimilation, à longue distance
textuelle, avec d’autres jeunes hommes similaires,
qui, eux, n’empruntent pas le masque de l’ambiguïté.
En
effet, plus loin dans le même volume, lors d’une soirée
mondaine, la blondeur homosexuelle masculine, anonyme,
est abordée au cours d’une conversation :
"—
Dites donc, devant la porte d’entrée, aux voitures,
il y avait une jeune personne blonde,
en culotte courte, qui m’a semblé tout à fait
sympathique. Elle m’a appelé très gracieusement ma
voiture, j’aurais volontiers prolongé la conversation.
— Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis
ça fait des façons […]. — C’est regrettable,
j’avais trouvé le profil très fin et les cheveux
superbes." (III, 748)
Il
s’agit là de "propos furtifs que M. de Charlus
avait échangés avec plusieurs hommes importants",
concernant des possibilités de rencontres. On note que
les cheveux blonds superbes sont un des signes déclenchant
l’attrait pervers. La plastique angélique est ici dénuée
d’innocence dans ce contexte où s’exprime la crudité
du désir. Son sème /masculinité/ est d’autant plus
nettement neutralisé qu’il s’agit d’une
personne, dont les anaphoriques (elle, la), associés à
la finesse du physique, imposent le sème /féminité/.
En d’autres termes, comme on l’a remarqué supra à propos de la syntaxe, le contenu contextuel détermine le
fait grammatical, en l’occurrence le genre féminin,
en faisant de lui l’interprétant d’un processus
d’efféminement sexuel.
Au
niveau dialogique, on relève l’absence d’intervention
de la part du narrateur ; cela indique son recul par
rapport au cynisme des interlocuteurs — si brillants
fussent-ils, outre le baron de Charlus, "deux ducs,
un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin,
un grand avocat" (ibid.) — rabaissant le jeune "inverti" (p. 747) au rang
de la marchandise (cf. "ça"). Quant à l’impression
fugace de l’acquéreur ("j’avais trouvé",
"m’a semblé"), son désir hypothétique
("j’aurais volontiers"), la réponse du
fournisseur ("je la crois hostile"), ils
montrent que le sujet tabou de l’inversion, associé
à la couleur qui nous intéresse, est appréhendé non
pas objectivement mais à travers une forte modalisation
épistémique et axiologique (cf. aussi les adjectifs et
adverbes appréciatifs).
Après
avoir épilogué sur le sexe des anges, revenons au garçon
boucher. Il s’insère dans l’évocation des
quartiers populaires parisiens et du domaine musical,
comparant valorisé :
"Il
y eut d’abord un silence où le sifflet du marchand de
tripes et la corne du tramway firent résonner l’air
à des octaves différentes, comme un accordeur de piano
aveugle." (III, 643) […] Outre
"orchestre", "violon", "symphonie",
"air démodé", "crécelle", "mélodie",
"mirliton", "fifre grêle et fin",
"Le petit fifre était-il un de ces dragons que
j’entendais le matin à Doncières ?" (III, 644)
Or
cette dernière précision prend toute sa pertinence si
l’on se reporte au volume décrivant le contenu du
toponyme, dans l’hôtel restaurant de Flandre, "féerique
domaine" de Doncières (II, 383), où "la
profusion des victuailles" rappelait les peintures
des "vieux maîtres flamands" (II, 397) :
"Ajoutons
qu’en raison sans doute des fêtes prochaines, à
cette figuration fut ajouté un supplément céleste
recruté tout entier dans un personnel de chérubins et
de séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds
encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai
dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un
gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges
moins enfantins s’empressaient à travers les espaces
démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement
incessant des serviettes qui descendaient le long de
leur corps en formes d’ailes de primitifs, aux pointes
aiguës." (II, 398)
Dans
ce contexte du Côté
de Guermantes I, tout entier consacré "au
souci esthétique et religieux" d’un riche intérieur
(397), et qui succède immédiatement à celui de l’écaille
blonde (394 ; cf.
supra), indexée comme l’adolescent à la paire sémique
/finesse/ + /intensité/, le problème sémantique réside
dans l’isosémie /perversion/. On ne saurait ici l’activer
que par assimilation avec l’autre ange qu’est le garçon
boucher, une fois établie la remarquable unité thématique
liant ces deux segments. Sur celle-ci se détache l’inaction
et la puérilité du musicien fatigué, contraire à
l’activité effrénée et sérieuse de l’employé,
l’excès dynamique de l’un faisant ressortir le
statisme exagéré de l’autre.
A ce
sujet, l’interprétation selon laquelle, par ironie de
la part du narrateur, sa passivité le rend diabolique,
implique le point de vue de l’employeur de cet établissement
prestigieux pour qui "l’empressement des
serviteurs" est la norme (397). Parmi eux, il en
est un, celui vers lequel se dirigeait Marcel pour
obtenir sa table, qui précède le portrait du jeune
ange et qui en semble la parfaite réduplication, de par
sa pose :
"[…]
ce serviteur dans lequel je crus reconnaître un
personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés
et dont il reproduisait scrupuleusement la figure
camuse, naïve et mal dessinée, l’expression rêveuse,
déjà à demi presciente du miracle d’une présence
divine que les autres n’ont pas encore soupçonnée.
Ajoutons…" (398 ; cf. supra)
L’insistance
sur le sens "esthétique et religieux", donné
comme une vérité acquise au terme d’un parcours épistémique
lexicalisé, transcende le trop simple comparé générique
/hôtellerie/ — comme le fit "la pesée des âmes"
pour /boucherie/ ou l’ouragan pour /crémerie/, trois
domaines connexes de /alimentation/. Elle confère un
"supplément" d’âme à la matérialité des
assiettes et serviettes par le biais de la métamorphose
que développe la remarquable période incluant la
blondeur. L’ouverture de celle-ci sur un comparant
("Un jeune ange musicien…") non introduit
par une enclosure accentue le registre merveilleux
contrefactuel de la description, au terme de laquelle
les retrouvailles avec Robert attablé contrastent par
leur côté simplement terre-à-terre. L e sème /médiation/
inhérent à ‘ange’ est alors motivé en contexte
par la traversée de la salle à manger festive qu’effectue
Marcel : la vision de ce musicien désœuvré précède
et semble introduire, voire annoncer celle de son ami.
Seul
le sémème ‘rêvassait’ dans le portrait du cher
ange — qui condense la péjoration et la pose
identiques du serviteur le précédant : "mal
dessinée, l’expression rêveuse" — dénonce
son inertie sur un ton humoristique, qui n’est ni
admiratif comme devant la gravité du Jugement dernier
du jeune boucher, ni distancié comme face à la
transaction cynique de Charlus. L’inefficacité du
serviteur qui "songeait, immobile, […] assez
calme pour me répondre" (II, 397), à laquelle répond
la passivité du cher ange devant une triviale pile d’assiettes,
en dépit de leur pouvoir divin, attirent la sympathie
amusée de l’observateur, lequel s’identifie quelque
peu à lui par son attitude songeuse et contemplative
devant le décor.
Remarque
génétique. Dans le Cahier
40 de 1910 l’absence du segment descriptif consacré
aux anges prouve que son ouverture par la mention "Ajoutons…"
est bien un ajout tardif : le narrateur passait
directement du "personnage traditionnel de la fête
biblique […] immobile près du dressoir, laissant rêver
sa figure naïve et mal dessinée […], à qui je m’adressai
pour savoir où était la table de Montargis" aux
"jeunes gens qui dînaient presque chaque soir avec"
lui (II, 1132) — la seule blondeur implicite étant
celle des "sauternes" servis. Comment interpréter
rétrospectivement cette perte de précision quant aux
portraits angéliques alors que les détails matériels
des "rougeoyantes cuisines où tournaient des
poulets embrochés", rapportés aux "tableaux
peints par les vieux peintres flamands", sont déjà
bien présents (ibid.)
? On répondra en faisant observer que le segment du
texte final s’achève sur "des anges moins
enfantins" qui eux "s’empressaient",
c’est-à-dire contraires au chérubin, l’ensemble de
la description activant le thème fantastique de "
l’inquiétante étrangeté ", puisqu’aussitôt
Marcel veut "fu[ir] ces régions mal définies"
et en revenir à un monde plus terre-à-terre, plus
rassurant. Voilà donc une complexité thématique
absente du brouillon, moins enclin au réalisme
transcendant qu’indique cette évocation de
"l’empyrée" (II, 398) intercalée entre les
domaines artiste et militaire.
Il
faut attendre le volume Sodome
et Gomorrhe II pour qu’un portrait similaire,
rompant avec l’anonymat, renoue avec l’isosémie /perversion/
sur la scène mondaine. Il s’agit du sculpteur
polonais Ski (raccourci familier de Viradobetski),
apparaissant près de Balbec et Doncières, dans le
cercle de la Raspelière où il fait illusion :
"[…]
il avait, à quarante-cinq ans et fort laid, une espèce
de gaminerie, de fantaisie rêveuse qu’il avait gardée
pour avoir été jusqu’à dix ans le plus ravissant
enfant prodige du monde, coqueluche de toutes les dames.
Mme Verdurin prétendait qu’il était plus artiste
qu’Elstir." (III, 266)
Ce
commentaire suffit à le dévaluer dans le propre
univers d’Elstir qui éprouvait envers lui une "répulsion
profonde" ; elle est partagée par le narrateur qui
ne se laisse pas abuser par son snobisme: "il
passait pour merveilleusement intelligent, mais ses idées
se ramenaient en réalité à deux ou trois, extrêmement
courtes." A quoi s’ajoute "une triomphante
affectation de fausse précision, de faux bon sens".
Dans la même page, il en revient alors à son enfance méliorative,
ce qui dessine une nette inversion dialectique dès l’adolescence:
"Ses
mouvements de tête, de cou, de jambes, eussent été
gracieux s’il eût eu encore neuf ans, des boucles blondes,
un grand col de dentelles et de petites bottes de cuir
rouge." (III, 267)
La
pose rêveuse est ici de nouveau la trace d’une
blondeur angélique où la beauté le dispute à la
finesse. C’est son anachronisme qui est stigmatisé
puisque Ski veut continuer à paraître tel qu’il
n’est plus. La phrase s’organise autour de l’hypothèse
irréelle, modalité dont l’aspect accompli perfective
la durée ("eussent été… s’il eût eu encore…")
et reprend l’infinitif "avoir été le plus
ravissant…". Il s’agit de l’intervalle
temporel passé de l’être,
désormais contrefactuel, et indexé à la paire
aspectuelle /perfectif/ + /cessatif/. Or le fait que ce
sèmes soient contestés par Ski dévalue toutes les
traces de jeunesse, conservées, autres que physiques,
esthétiques et vestimentaires, lesquelles ont bel et
bien disparu. En sorte que la laideur de Ski adulte est
aussi bien morale que physique, l’ingénuité de jeune
ange l’ayant cédé à sa stratégie de tromperie
quant à l’impression qu’il prétend dégager.
Notons
toutefois que sa perversion ne saurait être
homosexuelle car la mention de la nationalité qu’apportait
Charlus à propos d’un ersatz de la blonde marchandise
supra :
"[…]
une vraie merveille, un grand gaillard de deux mètres,
une peau idéale, et puis aimant ça. Mais c’est parti
pour la Pologne." (III, 748)
n’est
pas une instruction permettant d’établir une
connexion métaphorique avec Ski.
Le
portrait du sculpteur apparaît plutôt comme la déformation
d’un jeune homme idéal, celui que se figurait Marcel
lors de son départ pour Balbec à l’ouverture du
volume A l’ombre
des jeunes filles en fleurs II, sous le coup de
"l’émotion" :
"[…]
j’avais fini, comme on fait souvent pour un être
qu’on n’a jamais vu mais dont on se plaît à s’imaginer
qu’on a conquis l’amitié, par donner une
physionomie particulière et immuable à ce voyageur
artiste et blond
qui m’aurait emmené sur sa route, et à qui j’aurais
dit adieu au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant
qu’il se fût éloigné vers le couchant." (II,
8)
De même
que Ski enfant n’a plus de réalité que dans la rêverie
de l’observateur, de même ici le compagnon n’existe
que par sa modalisation épistémique, son immutabilité
relevant de l’idéalisme subjectif. Ne faut-il pas
voir en lui un de ces " personnages types non situés
" caractéristiques du réalisme transcendant (selon
Rastier, 1992 d: 104), comme l’était de façon plus
évidente le jeune ange musicien de Doncières ("personnage
de tradition dans ces sujets sacrés") ? Si l’on
retrouve le triplet /duratif/ + /perfectif/ + /cessatif/,outre
/dynamisme/ (de ‘voyageur’ mais aussi des
‘mouvements de tête’ et de la ‘fantaisie’ de
Ski), ce contexte se différencie par :
·
L’isosémie /médiation/ que réactivent le
moment du couchant et celui du départ ; le sème /inchoatif/
indexe en outre le début de l’amitié car la
conjonction spirituelle est préalable à la disjonction
matérielle de l’adieu.
·
La sacralité religieuse dans laquelle baigne la
blondeur, laquelle s’explique génétiquement par un
effet solaire comme le montre le syntagme initial biffé
"doré du reflet de Bayeux" qualifiant le
train qui voyage (II, 1340) ; cette variation sur la
Normandie renvoie à la célèbre rêverie onomastique
qui, dans le Cahier
32 de 1909-1910, rendait "Bayeux grave et jauni
comme la noble dentelle de pierre, nom le faîte est
plus illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe
que par le couchant des tours d’aucune cathédrale de
la terre […]" (I, 957), une telle dentelle ayant
pour nom la blonde.
Mais
revenons à un autre voyage, celui qui mène à la
Raspelière. A quelques pages de distance du portrait de
Ski, le narrateur déplore une fatigue, une inaction de
vieillesse face à "une splendide jeune fille"
dans le train et s’exclame a
contrario :
"Etre
vu dans cet état par une jeune fille qu’on aime, même
si l’on a gardé son visage et tous ses cheveux blonds
de jeune homme !" (III, 277)
A la
différence des segments précédents, le fait de placer
l’être dans
une sensation profonde de lassitude la valorise même si
elle est dysphorique — Marcel se résigne lucidement
à ne pas pouvoir "abolir le temps" (276) ;
cela confère inversement aux "cheveux blonds de
jeune homme" le statut de paraître,
par conséquent dévalué même s’il est euphorique.
Ce
syntagme est paraphrasé dans l’extrait suivant d’Albertine
disparue qui succède à la réception d’un télégramme
démentant la mort supposée de la jeune fille, si bien
que la relation intratextuelle d’un volume à l’autre
ne peut être évitée :
"Et
en m’apercevant que je n’avais pas de joie qu’elle
fût vivante, que je ne l’aimais plus, j’aurais dû
être plus bouleversé que quelqu’un qui, se regardant
dans une glace, après des mois de voyage ou de maladie,
s’aperçoit qu’il a des cheveux blancs et une figure
nouvelle, d’homme mûr ou de vieillard. Cela
bouleverse parce que cela veut dire : l’homme que j’étais,
le jeune homme blond n’existe plus, je suis un autre." (IV, 220-21)
Ici
le thème du voyage provoque l’inversion dialectique
en une vieillesse, dont la révélation ne se manifeste
plus par un état, mais par la blancheur, couleur d’altérité,
avec le choc affectif qu’elle entraîne. Ici au
contraire la jeunesse dorée, de nouveau indexée à /duratif/,
/perfectif/, /cessatif/, relève de l’être puisqu’elle ne persiste pas de façon trompeuse. Mais les
deux segments ont en commun un élément surprenant qui
les différencie des portraits précédents : cette
blondeur initiale est ouvertement assumée par un JE, en
l’occurrence Marcel, fort distincte de la troisième
personne (que ce soit le IL de l’artiste ou le ON généralisateur).
Elle est contradictoire de la noirceur normale qu’implique
la connaissance minimale relative au physique de Proust
et qui est attestée dans le dernier volume où Marcel
prétend être resté "un jeune homme" :
"Je n’avais pas un cheveu gris, ma moustache était
noire" (IV, 510) ; "On me trouva, un soir où
je sortis, meilleure mine qu’autrefois, on s’étonna
que j’eusse gardé tous mes cheveux noirs." (IV,
616). Or à l’inverse des blondeurs précédentes,
cette noirceur est froidement objective, dénuée de
toute idéalisation.
Comment
lever alors la contradiction de deux couleurs opposées
pour un même intervalle temporel ? On la résoudra, non
pas par la dissimilation /vrai/ vs /faux/ qu’induite un report simpliste à des données
biographiques ; elle serait " plaquée " sur
le sens contextuel et relèverait ainsi d’une interprétation
extrinsèque
de la part du lecteur ; mais par :
‘noirceur’ vs ‘blondeur’
/banal/ vs /idéal/
/concret/ vs /mythique/
modalités : ontique vs
épistémique
Rapportée
à l’angélisme, la couleur lumineuse confère une réalité
transcendante à la noire réalité empirique.
Il en
ira de même pour la "neigeuse blancheur" des
pilosités, lors du " Bal de têtes " de la
matinée chez la princesse de Guermantes clôturant le récit,
puisque cette "couleur immatérielle des années"
constitue "la révélation du Temps" (IV,
503). Cela pourrait accréditer l’idée que le versant
clair du taxème //couleurs naturelles de cheveux//
(noir, brun, châtain, roux, blond, blanc, gris) est
valorisé. Or en dépit de sa poésie, en se substituant
ainsi au noir, au blond roux passés, le blanc perturbe
l’identification :
"reconnaître
quelqu’un, et plus encore, après n’avoir pas pu le
reconnaître, l’identifier, c’est penser sous une
seule dénomination deux choses contradictoires, c’est
admettre que ce qui était ici, l’être qu’on se
rappelle n’est plus, et que ce qui y est, c’est un
être qu’on ne connaissait pas ; c’est avoir à
penser un mystère […]. On me disait un nom et je
restais stupéfait de penser qu’il s’appliquait à
la fois à la blonde
danseuse que j’avais connue autrefois et à la lourde
dame à cheveux blancs qui passait pesamment près de
moi." (IV, 518)
"Pour
que la vie […] eût pu substituer à la légère blonde
ce vieux maréchal ventripotent, il lui avait fallu
accomplir plus de dévastations et de reconstructions
[…]. On avait peine à réunir les deux aspects, à
penser les deux personnes sous une même dénomination"
(519).
Or la
dégradation n’est pas fatale puisque
"souvent
ces blondes
danseuses ne s’étaient pas seulement annexé, avec
une perruque de cheveux blancs, l’amitié de duchesses
[…], l’art les avait touchées comme la grâce"
(520),
soit
une double promotion sociale et esthétique. A ce
brouillage évaluatif, dû au fait que la blancheur est
alternativement associée à des éléments positifs et
négatifs, s’ajoutera le brouillage thématique
concernant l’automne, ci-dessous. Mais avant de
l’aborder, résumons le contenu de la bichromie féminine
du bal :
·
blond de T1 mélioratif : sèmes /dynamisme/, /aérien/
(neutralisés par le blanc de T2 péjoratif) ;
·
blanc de T2 mélioratif : sèmes /noblesse/,
/beauté/ (absents du blond de T1, qui n’en est pas
pour autant dévalorisé).
La
substitution des couleurs de T1 à T2 symbolise
l’union étrange des contradictoires.
C’est
dès les brouillons qu’était fixée la bichromie,
mais avec une unique dépréciation du blanc, concernant
la féminité. Ainsi, dans le Cahier
51 de 1909,
"Mme
de Béthune, qui avait gardé si longtemps dans ses
bandeaux blonds
son visage noble et sévère, était devenue une méchante
vieille dont sous les cheveux blancs le même visage pâle
avait pris […] quelque chose de franchement
mauvais" (IV, 1427).
Dans
le même sens, une " paperole " non datée évoque
en ces termes l’échec de l’identification :
"Bien
souvent il m’était impossible, dans une femme qui me
parlait, de plus rien retrouver de la blonde
d’autrefois, je me détournais d’elle" (IV,
975).
Absente
sous les yeux mais présente à la mémoire, la blondeur
méliorative contraint à penser simultanément la présence
et l’absence, l’objectivité et la subjectivité, et
occasionne la réflexion gnoséologique. Car il revient
à l’esprit de synthétiser des perceptions sensibles
hétérogènes, selon la théorie proustienne du réalisme,
présente dès le Cahier
28 de 1910 :
"la
réalité artistique est un rapport,
une loi réunissant
des faits différents (par exemple des sensations différentes
que la synthèse de l’expression fait naître)"
(IV, 1006, n.1)
Voyons
maintenant comment la nature végétale converge vers
l’idée que la modification chromatique est l’indice
d’un radical changement ontologique. Pour cela,
l’homologie extraite du Cahier
57 de 1916 :
"les
hommes, quand ils vieillissent, semblent avoir une
personnalité différente, comme les arbres dont
l’automne en variant les couleurs de leur feuillage
semble changer l’essence" (IV, 911)
sera
reprise par le texte final, où la blondeur végétale
devient ambivalente car son sème /inchoatif/ de
jeunesse en T1 (cf. "jadis l’or des épis […]
maintenant sous la neige", IV, 519) est remplacé
par /cessatif/ de T2 : "les premières feuilles
jaunes des arbres" équivalent aux "parties
blanches" de la pilosité des personnes qui
"rendaient mélancolique le paysage humain de cette
matinée". La complexité vient du jeu sur les sèmes
aspectuels contraires qu’entraînent les adverbes encore
\ déjà
(cf. supra) : "[…] alors qu’on croyait encore pouvoir compter
sur un long été, et qu’avant d’avoir commencé
d’en profiter on voit que c’est déjà
l’automne." (IV, 505) Soit la dualité :
·
molécule de la dysphorie : /duratif/,
/imperfectif/, /cessatif/ : "on croyait encore
pouvoir compter sur un long été, en profiter",
‘automne’, "feuilles jaunes" ; vs
·
molécule de l’euphorie : /ponctuel/,
/perfectif/, /inchoatif/ liés à /résultatif/ :
‘premières’, "or des épis", "avant
d’avoir commencé", "on voit que c’est déjà",
‘fussent travestis’, "métamorphoses
produites" (ibid.),
ci-dessous ‘annonce’, ‘prochain’, ‘foudre’,
‘avait tracé’.
Un
ajout au Cahier 51
posait dès 1909 cette thématique, en multipliant, il
est vrai, les couleurs :
"Comme
certains arbres encore verts ont toute une traînée de
leurs feuilles rougie qui annonce le prochain automne,
ainsi dans une chevelure blonde
encore, était blanche seulement à une place pour un
premier assaut de la vieillesse, qui comme la foudre
avait tracé son sillon sans toucher à ce qui était
auprès." (IV, 1427)
Or le
jaune n’est pas ici ambivalent. La paraphrase par
homologie : " la traînée déjà rouge et
fulgurante est au feuillage encore vert (comparant)
ce que la mèche déjà blanche est à la chevelure
encore blonde (comparé)
" l’indexe au triplet /duratif/, /imperfectif/,
/cessatif/ (reste nostalgique de jeunesse), cette fois
lié à /euphorie/.
Outre
la modification ontologique des individus, indiquée par
le jeu des couleurs, le texte final évoque celle du
groupe :
"[…]
c’est que la société d’alors, de même que […]
les cheveux blonds
remplacés par des cheveux blancs, n’existait plus que
dans la mémoire d’êtres dont le nombre diminuait
tous les jours." (IV, 536)
Or
note le transfert du sème /cessatif/ du monde concret
(végétal, individu, groupe) à la modalité épistémique
du fait de l’extinction de ceux qui peuvent se
souvenir. L’abstraction va croissant en cette fin de
dernier volume, où la notion du Temps est sacralisée,
comme le suggère la majuscule.
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