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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

L’abîme du Temps : Odette et les petites filles de Combray


Odette perd étrangement le brun prononcé de ses cheveux qui la caractérisait dès les brouillons de A l’ombre des jeunes filles en fleurs I (cf. I, 1023-24) pour acquérir une dorure dans le texte final du Temps retrouvé, où elle dompte le duc.

Sur une base sémantique, on est en droit de la rapprocher de celle de la pulpe lumineuse ou encore à la fameuse "Maison Dorée" réitérée (avec treize occurrences à densité remarquable par leur localisation dans la partieUn amour de Swann), café-restaurant mondain qui occasionne ses tromperies. Voyons comment dans le contexte suivant se justifie le sème /fausseté/ de cette couleur, par assimilation.

Au moment où Marcel constate le blanchissement des têtes ainsi que le roussissement de la duchesse saumon, il avoue paradoxalement devant l’exception qu’est Odette :

"si je ne la reconnus pas d’abord, ce fut non parce qu’elle avait, mais parce qu’elle n’avait pas changé […], personne pareille à celle d’autrefois […], défi miraculeux aux lois de la chronologie. […] Quelle était la part du fard, de la teinture ? Elle avait l’air, sous ses cheveux dorés tout plats — un peu un chignon ébouriffé de grosse poupée mécanique […] — auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l’Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’aujourd’hui, la plus fantastique merveille)" (IV, 526).

Soit une dorure d’objet mécanique, exposé, dont le sème /inanimé/ justifie sa traversée intacte du Temps. A ce sujet, l’isosémie /longue durée/ dont les sémèmes sont situés de part et d’autre du segment (‘d’abord’, ‘changé’, ‘autrefois’, ‘loi’, ‘chronologie’, ‘1878’, ‘eût été’, ‘alors’, ‘âge’, ‘aujourd’hui’) est localement dense et s’impose à la perception du lecteur.

Remarque. La réification en poupée — qui est à l’inverse par exemple de la personnification du Rialto par sa perruque et Hamlet — active les sèmes /ostentatoire/ + /factice/ qui indexaient Odette dans le premier volume, que ce soit chez les Verdurin, chez l’oncle Adolphe, mais surtout au bois de Boulogne où son apparition est remarquable :

"[…] je voyais […] une incomparable victoria, […] au fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait surtout la provocation de la cocotte […]" (I, 411).

Avec ce physique et cette ombrelle mauve, elle rappelle la vénusté de la duchesse, telle qu’elle apparaissait dès le Cahier 40 de 1910 (cf. supra), la "ceinture" de ses cheveux eux-mêmes ambigus migrant aux jeunes filles anonymes évoquées dans La Prisonnière (cf. infra). La majesté apparente, relative au manque de discernement de Marcel observateur amoureux, se trouve confirmée par la " traîne " même de cette longue période, où est dépeinte cette grâce féminine non sans ironie, syntaxe où Spitzer décelait une "aisance indolente", mais aussi la conséquence de l’émotion ressentie par l’admirateur : "Les périodes proustiennes ne font que transposer dans la langue cette amplification intérieure de l’événement psychologique", conclut-il dans ses Etudes de style (Gallimard, 1970 : 404). Tel n’était pas le cas en revanche de la phrase correspondante extraite du Cahier 27 de 1909, plus concise et conventionnelle :

"Grande, posée dans sa voiture avec un abandon plein de grâce et de noblesse, ses cheveux blonds où se mêlait une petite mèche grise tombant d’une souple couronne de violettes, […] elle passait […]" (I, 984)

La provocation y est moins évidente, tans au niveau syntaxique que lexical. Relevons simplement la douceur du sème /incurvé/ (‘souple couronne’) afféré à la chevelure.

Précisément ce dernier sème est contredit par les "cheveux tout plats" d’Odette dans le dernier volume, où sa vie artificielle et spectaculaire est due aussi au comparant biologique :

"Seule peut-être Mme de Forcheville, comme injectée d’un liquide,d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau mais l’empêche de se modifier, avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais naturalisée." (IV, 526)

De même son comparant floral signifie la mort de façon paradoxale. Il s’inscrit dans le grotesque de la "grosse poupée mécanique" et de la "merveille" ironique :

"c’était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni, mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. […] D’ailleurs, justement parce qu’elle n’avait pas changé, elle ne semblait guère vivre. Elle avait l’air d’une rose stérilisée." (528)

De sorte que le sème /dysphorie/ afféré par le biais du végétal à ‘rousseurs’ converge avec /péjoratif/ de "cheveux dorés", dans ce portrait négatif. Néanmoins, le paraître d’Odette, quoique macabre, est aussi pourvu de /euphorie/ car il étonne au plus haut point l’observateur et multiplie les comparants (cf. "elle avait l’air", "comme", "semblait"). La complexité sémantique se vérifie par la présence des sèmes /statisme/ et /continuité/, actuels et contradictoires du célèbre naturel insaisissable qui fut jadis celui d’Odette, surtout pour son amant jaloux.

Mais le ridicule n’est véritablement atteint que trois ans plus tard, lorsque, "un peu ramollie", elle n’échappe pas au côté "un peu gaga" du vieillissement:

"car elle qui avait trompé Swann et tout le monde, c’était l’univers entier maintenant qui la trompait, […] les rôles étant retournés" (529-30).

A l’aspect physiquement inanimé s’ajoute ici la mort mentale. On notera que cela se passe durant "une soirée donnée par Gilberte", sa fille, laquelle constatait, lors de la matinée précédente chez la princesse de Guermantes, la méprise de Marcel : "vous me prenez pour ma mère" (526), tant la dorure de celle-ci reste trompeuse.

Or précisément, à la fin du tome précédent Albertine disparue, Gilberte rectifiait une autre erreur de Marcel, concernant leur première rencontre à Tansonville, que tous deux se remémorent. Dès le Cahier 55 de 1915, elle avouait la sensualité de son regard qu’elle lui adressait dans le parc : "n’ayant qu’une minute pour vous faire comprendre ce que je désirais, je vous l’ai indiqué tellement crûment que j’en ai honte maintenant." (IV, 746) Alors que dans le texte final correspondant Marcel confie : "j’avais cru […] que c’était un regard de mépris parce que je souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas".

On a là un exemple de "ces chaînes de raisonnement" qui compliquent une perception a priori simple. Cela illustre la loi cognitive proustienne : "Le témoignage des sens est une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. […] Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances." peut-on lire dans La Prisonnière (III, 694-95). Le quiproquo est aussi à rapporter à la loi de la subjectivité irréductible, au-delà du consensus : "L’univers est vrai pour nous tous et dissemblable pour chacun." (ibid.)

Voici alors comment s’opère sa prise de conscience amplement rétrospective :

"Aussi me fallut-il, à tant d’années de distance, faire subir une retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me rendit assez heureux en me montrant que l’abîme infranchissable que j’avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l’abîme de Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série d’années au fond de laquelle il fallait l’accomplir. J’eus un sursaut de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville." (IV, 271)

Désir et regret des jeux sensuels, que ne soupçonnait pas jadis Marcel et auxquels s’adonnait Gilberte en ces lieux secrets, avec l’enfant de chœur Théodore – celui-là même qui était apparenté, essentiellement dans les brouillons (supra), à la blonde, érotique et perverse femme de chambre de Mme Picpus. Elle demeure le parangon de ces petites filles ayant acquis une blondeur mythiques qui n’a plus rien à voir avec celle, factice, de sa mère. C’est pourquoi il convient d’opérer une dissimilation des deux occurrences du syntagme suivant, en sachant que la blondeur des fillettes, ressuscitée par la mémoire, est pourvue d’une authenticité contraire au jaune brillant anachronique d’Odette :

"cheveux dorés" de la fille vs "cheveux dorés" de la mère

T1 de jadis vs T2 de maintenant
/mélioratif/ vs /péjoratif/
/mentalisme/ vs /matérialisme/
/inchoatif/ vs /cessatif/
/sublime/ vs /grotesque/
(beauté, vraie merveille) (laideur, merveille ironique)
/authentique/ vs /factice/

Dissipant l’illusion de Marcel quant à l’ingénuité des petites filles, Gilberte l’incite à donner la prééminence à une "opération" épistémique, laquelle propage a posteriori le sème /réciprocité/ (amoureuse) à la dorure désirée – en éliminant son contraire /unilatéralité/. Ajoutons que "abîme" (/abstrait/) conserve une relation synonymique avec "souterrains" (/concret/), du fait des jeux interdits se déroulant en ces lieux, et s’oppose à l’atteinte d’un summum que représente la dorure trompeuse de jadis. Cela active le topos de la fleur au bord de l’abîme (étudié par F. Rastier, 1989: 63) et le modifie par ces deux molécules sémiques en relation locative et contrastive :

‘petites filles’ vs ‘souterrains’

/humain/ vs /minéral/ ("ruines du donjon de Roussainville", IV, 269)
/jaune/ vs /gris/
/pubescent/ vs /glabre/
/brillant/ vs /sombre/
/euphorie/ vs /dysphorie/
/conjonction/ vs /disjonction/
(voulue) (réalisée)
/plénitude/ vs /frustration/
/ascendant/ vs /descendant/
/physique/ vs /métaphysique/ (abîme pascalien)

En dépit du contraste, il appert que c’est parce que ces petites blondes sont souterraines à l’esprit du garçon qui les a jadis connues et aimées, enfouies "au fond de" son souvenir, qu’elles peuvent remonter, transfigurées, par la médiation de l’une d’elles. Cela fait de l’inconscient le principe vital, celui où se joue le réalisme transcendant, comme l’indiquait déjà cette phrase paragraphe de Jean Santeuil :

"Tant il semble que ce soit dans les parties cachées à notre conscience que notre vie instinctive continue à se dérouler tout le cours de notre vie, comme bat notre pouls et circule notre sang." (Pléiade, p. 748)


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