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ELEMENTI DI SEMIOTICA 

Des merveilleux Guermantes au Swann-Picquart


On sait les hésitations concernant l’attribution de la couleur identifiante aux jeunes filles de la petite bande. Il en va de même, dans une esquisse du Côté de Guermantes, pour la comtesse. Il s’agit du Cahier 4 de 1909, où "l’opposition du noir des cheveux et de la pâleur de la joue" (II, 1044) qui lui est indirectement conférée après sa promenade en "calèche" est contradictoire de la couleur que l’on trouve dans un autre endroit du même cahier et qui sera conservée ultérieurement :

"Puis nous rejoignions la grande route par où nous revenions à Combray et où quelquefois passait une calèche où l’on devinait une femme jeune et des cheveux dorés. 'C’est la comtesse de Garmantes', nous dit un paysan" (I,809).

Or dans le Cahier 5 de 1908-1909 (jadis publié dans le Contre Sainte-Beuve de B. de Fallois), Marcel évoque "cette originalité des Guermantes […] que je perdis dès que je les connus et qui les faisait poétiques et dorés comme leur nom, légendaires, impalpables comme les projections de la lanterne magique" (II, 1029).

Remarque. L’idéalisme de la couleur remonte à la même "lampe magique" qui projetait dans sa chambre de Combray l’histoire de "Geneviève de Brabant seule dans sa lande dorée", de sorte que "la sonorité de Brabant avait déjà indiqué pour moi la couleur jaune", lit-on dans le Cahier 6 de 1909 (I, 662-63). Couleur que conserve la sonorité de la noble famille dans le Cahier 31 de 1909: "cette dernière syllabe antes avait la douceur jaunâtre et infinie des bois de Guermantes à l’automne." (II, 1102) — avant qu’elle ne devienne orangée dès le Cahier 11 de 1911 (I, 885). Ce syntagme lexicalise le sème /cessatif/ paradoxalement compatible avec /euphorie/, selon un topos " fin de siècle ".

Mais restons au Cahier 5, où, quelques pages auparavant, la fameuse couleur passait du nom à l’être:

Les divers Guermantes resteront en effet reconnaissables dans la pierre rare de la société aristocratique où on les apercevait çà et là comme ces filons d’une matière plus blonde, plus précieuse, qui veinent un morceau de jaspe ; on les discernait, on suivait au sein de ce minerai où ils étaient mêlés le souple ondoiement de leurs crins d’or, comme cette chevelure presque lumineuse qui court, dépeignée, dans le flanc de l’agate mousse. Et ma vie aussi avait été à plusieurs endroits de sa surface ou de ses profondeurs traversée ou frôlée par leur fil de clarté." (II, 1025-26)

"Les cheveux des Guermantes étaient habituellement blonds tirant sur le roux mais d’une espèce particulière, une sorte de mousse d’or, moitié touffe de soie, moitié fourrure de chat." (1027)

Il est à noter que leur aspect brillant se lit aussi sur la dimension abstraite de leur "intelligence" (1028) et de leur "raffinement de culture intellectuelle" (1282, dans la seconde version de ces segment, celle du Cahier 42 de 1910).

Impossible de ne pas rapprocher d’emblée cette "matière" rêvée des Guermantes du syntagme "billes d’agate, blondes comme ses cheveux" caractérisant Mlle Swann (supra), laquelle appartient déjà par là à leur famille. Par le dessin et la couleur de leurs cheveux, ils bénéficient de comparants contrefactuels indexés aux sèmes macro-génériques les plus divers : de /minéral/, qui domine, à /animal/, /végétal/, /merveilleux-légendaire/, l’ensemble "donnant quelque chose de plus poétique à l’existence" (1027). Cela illustre l’étrange conciliation des contraires, relevant de l’énantiologie dont parlait Barthes (Recherche de Proust, 1980), notamment par la douce dureté, la "mobilité fixée", les "mouvements asymétriques et nerveusement compensés" des membres de cette noble famille (cf. texte final, II, 731). Cela indique aussi un être totalisant des Guermantes, qui en effet intègrent une nature diverse, culturalisée par le biais de la mythologie, dans l’univers artificiel de la vie mondaine, prouvant par là que l’osmose de la vie sauvage ou à l’état brut n’est pas incompatible avec le raffinement des salons.

Quant à l’allusion finale à la félinité (‘fourrure de chat’ + ‘roux’), elle concorde avec une duplicité, qui est bienveillante chez Swann et Mme de Guermantes, et par conséquent avec le thème de l’être mystérieux, suscitant l’enquête de l’observateur (cf. ‘reconnaissables’,‘apercevait’, ‘discernait’, ‘suivait’, soit une forte lexicalisation locale de la dimension modale épistémique). Si bien que leur matière sollicite intensément l’esprit, au point que leur "veinage" induit un "travail d’insinuation, de pénétration" – d’après J.-P. Richard (op. cit 1974: 69) – qui ne sauraient être ici que spirituelles.

Venons-en à un dessin particulier de leur visage, dont l’insistance interroge le lecteur. Toujours au Cahier 5, les voici devenus aviaires et divins :

"Je ne sais plus quelle était cette race mythologique qui était issue d’une déesse et d’un oiseau, mais je suis sûr que c’étaient les Guermantes. Ils avaient, au moins tous ceux qui avaient conservé le type de la famille, un nez trop busqué (quoique sans aucun rapport avec le busqué juif), trop long, qui tout de suite, chez les femmes surtout quand elles étaient jolies, chez Mme de Guermantes plus que chez toutes , mordait sur la mémoire comme quelque chose de presque déplaisant la première fois" (1027).

L’évaluation reste complexe avec cette courbure (sème /péjoratif/) qui confirme un type inoubliable (sème /euphorie/). Et même si "il y avait certain Guermantes, brun celui-là […] [avec] son bec proéminent […] avait l’air de quelque cygne majestueusement empanaché" (ibid.), l’attribut aviaire reste indissociable de la blondeur brillante, comme le montre ce syntagme extrait du Cahier 57 de 1910 destiné au Temps retrouvé :

"la race mystérieuse aux yeux perçants, au bec d’oiseau, au teint rose, aux cheveux dorés, la race inapprochable et inconnaissable " (IV, 895).

Ou encore celui du Cahier 39 de 1910 évoquant, dans le salon de Mme de Villeparisis, le choc pour Marcel de

"prendre contact avec Mme de Guermantes, son corps élancé, sa belle figure blonde au nez busqué" (II, 1193).

Elle qui pourtant la même année dans le Cahier 13 était dépourvue de tout élément ornithologique lors de sa première apparition à l’église de Combray ; nous citons ici une première version biffée car elle fait le lien avec l’épisode de la calèche et le discours du curé de Combray que l’on retrouvera infra :

"je remarquai une grande dame blonde que je n’avais jamais vue qui ressemblait à celle que j’avais entrevue en voiture et qui si on réfléchissait avait tous les traits que le Curé avait dits de Mme de Guermantes, le grand nez des Guermantes, etc." (I, 1474)

Vison euphorique aussitôt teintée de déception dans le même cahier :

"Je fus étonné combien elle était moins belle que je n’avais cru. Le nez pointu, les yeux perçants, le bouton sur la joue" (I, 882).

Outre le bec, les Guermantes ont des "sourcils inégaux" et "se tortillaient" (Cahier 5), ce qui, avec les ondulations minérales, végétales, animales, humaines ci-dessus, impose le groupement de sèmes spécifiques récurrents /incurvé/ /intensité/, /dynamisme/, /itératif-duratif/, auquel s’ajoint l’évaluatif /finesse/. Grâce à lui est établie une cohésion thématique autour du blond doré, couleur indissociable du "teint rose mauve" et de "l’œil bleu scrutateur au saphir inémoussable" (ibid.). Cf. aussi le Cahier 11 de 1911 :

"Et mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux mauves, […] je m’écriais : 'Qu’elle est belle ! Que c’est bien une fière Guermantes, la descendante même de Geneviève de Brabant […] !' " (I, 886)

Remarque. Le fait que Marcel suive constamment le filon d’or de la noble famille ne dément pas la valeur de tels bijoux. Cela apporte un bémol à la "punition" infligée à Marcel dont parle J.-Y. Tadié (I, LXXVIII) : "approcher les Guermantes, c’est faire s’évanouir la poésie que contenait leur nom".

Si tous les segments cités du Cahier 5 sont paraphrasés dans les passages correspondants du Cahier 42 de 1910 (II, 1281-83), puis du texte final (II, 730), ces deux versions ultérieures éliminent l’allusion à la judéité éventuelle des Guermantes de la parenthèse : "sans aucun rapport avec le busqué juif". Comment interpréter cette précision ?

Selon nous il est très plausible qu’elle lexicalise une dissimilation entre leur visage et celui de Swann, dont les similitudes sont frappantes : busquage, haut front, douceur, mais surtout les "cheveux blonds tirant sur le roux", syntagme qui migre génétiquement d’eux à lui.

Avant d’aborder son portrait, il convient de noter, dès le Cahier 6 de 1909, la mention de la judéité "d’une dame de Guermantes qui a posé pour Esther", dans une tapisserie dont parle le curé de Combray (I, 733). Cela sera conservé dans le texte final, qui ajoutera à propos d’Esther : "le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement" (I, 60), en harmonie avec la couleur de Mme de Guermantes, mais aussi des plates-tombes de l’église sur lesquelles elle marche (cf. infra).

"M. Swann était juif." Cette phrase laconique extraite du Cahier 4 de 1909 (I, 667) est loin d’être innocente dans le contexte de l’affaire Dreyfus maintes fois évoquée dans les salons où se rendent les Guermantes précisément. Il convient de lui adjoindre les traits typiques et réitérés de Swann, présentés comme indubitables et occasionnant la théorie idéaliste suivante dans le Cahier 36 de 1909 (celui-là même où se structure la bande des quatre jeunes filles supra) :

"En réalité, chaque fois que nous voyons une personne que nous connaissons, […] son apparence physique est immédiatement remplie par nous de toutes les notions que nous avons sur lui. […] Elles finissent par adhérer si parfaitement au nez aquilin, à la moustache blonde, à la voix douce et nuancée que nous connaissons, que le personnage est à jamais constitué. Pendant ce temps-là sous le même nez aquilin, la même moustache blonde, la même voix douce et nuancée, d’autres personnes mettant des notions toutes différentes, ont créé un personnage différent. Sans doute Swann se rendait bien compte que la notion que se faisait de lui ma famille omettait un grand nombre de particularités de sa vie, […] il y avait peut-être un imperceptible sourire entre les belles moustaches blondes, sous le nez aquilin, dans le son de la voix douce et nuancée." (I, 678)

Les détails physiques limités au visage, dont l’insistance est soulignée par nous, sont autant de "petites particularités matérielles" paradoxalement "fabriqué[es] par des esprits", ceux des observateurs qui pourtant doivent se résigner au "personnage de Swann incognito" (ibid.). Son mystère concerne notamment le statut social : "L’ignorance où nous étions de l’élégance de Swann tenait évidemment en partie à la délicatesse et à la discrétion de son caractère" (I, 682, Cahier 8 de 1909).

On retrouve bien dans le texte final correspondant l’idée selon laquelle "notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres" (I, 19). Mais la duplicité permettant la comédie de la mondanité de Swann s’y appuie alors sur sa comparaison avec Bressant, jeune premier célèbre. Ce nom est utilisé lors de la première description physique de Swann à Combray, cette fois dénuée de la lourdeur des répétitions :

"On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin" (I, 14).

Génétiquement, le portrait a subi une modification significative, méliorative d’une part au niveau thématique : (i) la péjoration liée au bec d’aigle disparaît, si bien que le sémème ‘busqué’ condense ‘aquilin’ + ‘doux’ ; (ii) la voix nuancée se rapporte à l’intelligence que suggère ce ‘haut front’ ; (iii) enfin, Swann a hérité le syntagme "blond presque roux" ayant qualifié supra le gaillard de Mantegna. D’autre part, on observe un raffinement de sa modalisation épistémique. En effet, le sens su segment implique une dissimilation temporelle (cf. Rastier, 1987) entre l’actuelle identification exclusivement auditive (T2) et la visuelle déjà opérée (T1) avant que la lumière ne vienne à manquer. Autrement dit, l’ombre (T2) gêne la reconnaissance de formes et de couleurs présupposées (T1).

Le modèle pictural prendra le relais du théâtral lorsque, dans le volume suivant des Jeunes filles en fleurs I, Swann sera transfiguré par sa générosité, car il a présenté à Marcel le "grand écrivain" Bergotte : il le lui a "offert",

"sans plus s’apercevoir de sa valeur que ne le fait dans la fresque de Luini, le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, avec lequel on lui avait trouvé autrefois, paraît-il, une grande ressemblance." (I, 563)

La promotion de Swann est double : non seulement il devient dans la fresque Renaissance le pendant florentin de sa fille vénitienne, mais, sur l’isosémie /religion/, sa connexion métaphorique avec un ‘roi mage’ (tous deux destinateurs) induit les connexions symboliques complémentaires de Marcel avec le Christ (destinataires) et de Bergotte avec le présent sacré fait d’or, d’encens et de myrrhe.

Si l’on en revient maintenant à la thématique améliorée au cours de la genèse de Swann blond, elle se justifie par une hypothèse plausible que nous avançons : son portrait aurait été calqué sur celui, antérieur, du "type Guermantes" — pour ne pas employer le mot très fréquent chez Proust de "race", qu’en aucune manière nous ne voulons cautionner. Cela n’exigeait évidemment pas que son physique similaire ait accès à leurs comparants surnaturels (‘bec d’oiseau’ /animal/, ‘mousse d’or’ /végétal/, ‘jaspe’ /minéral/, etc.). L’attribution des qualités par relation métonymique semble en effet avoir joué, puisque dès le Cahier 4 Swann a partie liée non pas simplement avec monde de la finance (d’après le topos repris par les antisémites, parmi lesquels le grand-père à préjugés de Marcel), mais avec "la haute société aristocratique" où précisément il côtoie les "Garmantes" (I, 667). Nous ne prétendons pas que l’or de ses cheveux suffise à la valoriser, mais que cette couleur, peu typique pour un juif selon la norme socio-culturelle, participe d’un "succès mondain", voire d’une "assimilation" à la noblesse, à l’œuvre dans les brouillons (cf. B. Brun, 1988, op. cit.).

Quant à ses moustaches initiales, " oubliées " dans le texte final au profit des cheveux et du crépelage, elles appartiennent dès le Cahier 12 de 1909 au personnage de Legrandin, qui, lui, les conservera : Swann ne pouvait alors rester identique à cet homme qui dénonce les snobs sans se reconnaître le plus flagrant d’entre eux. Son physique demeure pourtant valorisé, comme le montre déjà le brouillon :

"Il était aux yeux de ma famille et aux miens le type de l’homme distingué par excellence, l’homme de sentiments délicats, d’esprit supérieur, du causeur exquis, du charmeur. Grand, avec la plus fine tournure, aux longues moustaches blondes qui grisonnaient, un visage pensif et fin, quelque chose de désenchanté dans son regard bleu […]" (I, 744)

Conformément au thème de la duplicité, ce côté causeur et pensif trahit quelques lignes plus loin un mental qui dégrade la belle apparence. Il sera savoureux de le voir, dans le texte final, dévaluer la blondeur mythologique du Balbec qu’il vante, par son discours ampoulé :

"Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines […]" (I, 129).

Soit une beauté qui, comme la sienne, est trop ostentatoire pour être authentique. La connexion métaphorique du charmeur avec la princesse est confirmée par le syntagme "Andromède attachée à un sexe pour lequel il n’était point fait", extrait du Cahier 6 de 1909 (III, 929), qui sert de comparant à l’homme appartenant à "la race des tantes", parmi lesquels Legrandin, précisément. Cela confirme l’ambiguïté évaluative de l’acteur, à la différence de Swann et de deux autres acteurs partageant des traits physiques avec lui :

·          que ce soit ce "monsieur à moustaches blondes" anonyme dont on n’a relevé qu’une occurrence dans le Cahier 42 de 1910 ; sans doute faut-il voir dans son contraste avec "la dame aux cheveux blancs" qui lui tient compagnie (II, 1289) une instruction pour activer la catégorie /jeunesse/ vs /vieillesse/ aux couleurs respectives, dans l’optique du " Bal de têtes " du dernier volume de la Recherche.

·          Ou bien, si l’on ne craint pas de remonter jusqu’à la nouvelle liminaire de Les Plaisirs et les jours, l’agonisant vicomte Baldassare, dont le neveu Alexis "avait toujours adoré son oncle, le plus grand, le plus beau, le plus jeune, le plus vif, le plus doux de ses parents. Il aimait ses yeux gris, ses moustaches blondes, […]" (Pléiade, p.9). Autant de qualités qui sortent grandies par celles, intérieures, du malade.

Mais n’oublions pas Swann. Profitons des intertextes primitifs pour y déceler un de ses modèles, en l’occurrence historique, dans Jean Santeuil : le colonel Picquart. Il fascine Jean dans la salle du tribunal, lui, qui, hors fiction, avait déclenché en 1896 la révision du procès Dreyfus, rappelons-le, ce qui suffit à le valoriser dans l’univers de Proust :

"[…] le soleil entrait dans la salle d’une matinée crue, […] miroitant par hasard à ce moment sur le chapeau du colonel Picquart. Et Jean éprouvait une sensation singulière en voyant là-bas, libre, mêlé à la foule, cet homme qu’il savait prisonnier, […] dont l’aspect jeune, le nez un peu trop busqué, la tête jouant assez de côté et d’autre étaient là, donnés dans une réalité physique qu’il ne pouvait pas modifier et dont chaque trait, ce blond roux de la peau, ce dégagement de la tête, le gênaient presque par la violence qu’ils faisaient à son imagination, habituée à l’imaginer, à le retoucher à sa guise, et obligée de se soumettre là devant une donnée qu’il ne pouvait modifier." (Pléiade, p. 634)

Cette période où les précisions s’accumulent au sein de subordonnées relatives ("cet homme que… dont… dans une réalité que… et dont…, par la violence que…, devant une donnée que…"), dans une syntaxe de l’abondance, de l’amplification typique du grand style (cf. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Le Livre de Poche, 1992), concorde avec la majesté qui émane du portrait, paradoxale pour un prisonnier. Immédiatement ce souple "dégagement de la tête" fait songer au port des nobles Guermantes ; le blond roux attribué par synecdoque à la peau est, lui, un trait typique de Swann ; le busquage leur étant commun.

Un mot sur le niveau aspectuel déterminant ce portrait : l’isosémie /duratif/ imposée à l’attention du lecteur par les nombreux imperfectifs (‘éprouver’, ‘savoir’, ‘pouvoir’, ‘être’, ‘gêner’) et imparfaits, vecteurs de la subjectivité de Jean, se lie ici à /singulatif/ (du moment unique, phénoménologique plus qu’historique). En revanche, les visites de Swann lui opposeront l’isosémie /itératif/, corrélative de la disparition de ce contexte judiciaire.

Du fait que dans la tourmente de l’affaire Dreyfus le militaire est paradoxalement calme (cf. "la voix douce du colonel", son "air pacifique"), humble (cf. son "mélange de timidité et de franchise") et opiniâtre, sa rousseur est susceptible de se réécrire en pelage, en l’occurrence celui d’un lion traqué, d’autant qu’il est "lâché pour un moment de sa cage" (p. 633). En outre, comme le félin, son énergie est rentrée, masquée par l’apparence détendue. Sa duplicité se traduit par l’opposition /dynamisme intérieur/ vs /statisme extérieur/. Une telle sérénité s’explique par le fait que les fragments où apparaît Picquart sont plus généralement consacrés aux "hommes intelligents et ardents" qui poursuivent "un but intérieur et désintéressé" (p. 630), ou à ceux "dont le corps et l’attitude, au lieu d’être réglés par la volonté et la pensée qui sont portées ailleurs, bien loin à l’intérieur dans un passé qu’il s’agit d’expliquer ou une idée qu’on veut approfondir, sont librement agités par les inconscients et involontaires mouvements […]" (p. 633).

Mais dans le segment de la période ci-dessus, la vie mentale est celle de Jean qui porte sur le physique de Picquart, dans une série d'antithèses :

le blond colonel
captif devant la loi (sèmes /physique/ + /passivité/)
captive Jean (/mental/ + /activité/)
avec une "apparente liberté" qui emprisonne son imagination

Il s’agit du thème de la rencontre, celle d’éléments matériels, présentés comme "étant là", dans leur modalité ontique, et de leur forte modalisation épistémique par l’observateur. Or la force de sentiment de Jean fait plier le réel en le modifiant et le retouchant à sa guise, quoi qu’en dise le narrateur. Pour mieux le démontrer, citons deux autres segments complémentaires :

"Jean se l’était figuré alternativement assez vieux, calme, droit, l’air du Devoir mûr, et jeune, beau, ardent, l’air du Devoir jeune. Et il était assez déçu et captivé pourtant par cet homme qui était là-bas devant lui, de temps en temps caché par d’autres personnes, circulant lentement, l’air ni jeune ni vieux, blond mais sans moustaches un peu comme avec l’air d’un ingénieur israélite." (p. 635)

"[…] ce soleil si éclatant qui, en ce jour d’anxiété, d’air impur de foules, venait jouer crûment dans la salle et, en ce moment, sur le chapeau incliné du colonel Picquart dont […] les yeux flottant devant lui et mobiles, la tête dégagée et inclinée à droite ou à gauche s’imprégnaient pour Jean de toute la grandeur ou la misère de sa condition inconnue et des pensées qui le lui avaient fait imaginer si différent et qui devaient maintenant se loger, suivant un mystère nouveau et dont les conditions étaient là-bas impitoyablement données, dans cette tête blonde un peu rousse d’ingénieur israélite." (p. 636)

Les reprises lexico-thématiques sont frappantes sur l’ensemble des trois segments cités. N’insistons pas. Le portrait du personnage historique nous incite plutôt à le confronter aux connaissances extra-textuelles (mais non extra-linguistiques car dans " l’encyclopédie " culturelle elles sont un discours codé sous l’entrée ‘Picquart’ — i. e. des composants de son sémème). On constate alors avec J. Recanati qu’il fait l’objet d’un "remodelage", notamment que la suppression des moustaches du Picquart réel "est pour les contemporains la transformation la plus spectaculaire", mais aussi que l’ajout d’un busquage juif crée une sorte de fraternité avec Proust lui-même (Profils juifs de Marcel Proust, Buchet-Chastel, 1979: 90). L’auteur reconnaît en outre l’importance du code de la bi-chromie, celle du "brun-noir juif dont Proust, comme Bloch, est affligé" opposée au "blond, doré, rose qui seront, au-delà des Guermantes, les couleurs mêmes de l’aristocratie, de la francité", ainsi que de la beauté (ibid. 17). De sorte que l’association de celles-ci au busquage juif confirme l’ennoblissement de cette courbure; réciproquement, la paire /judéité/ + /intellectualité/ (Dreyfus fut bien polytechnicien, qualité métonymiquement transférée au Picquart de fiction) propage le sème /mélioratif/ au blond roux.

Ajoutons que les corrélats sémantiques de cette couleur, ainsi idéalisée, se retrouvent chez Swann, au "haut front" et qui voit lui aussi génétiquement disparaître ses moustaches.

Parmi eux un dernier sème récurrent doit être mentionné : il s’agit de /plénitude/ car la tête obsédante contient non seulement les pensées mystérieuses du colonel mais aussi les sentiments contradictoires de l’observateur ("déçu et captivé"), dans une sorte d’osmose spirituelle qui n’est pas sans faire songer à la théorie animiste (i. e. la libération des âmes captives) que développera l’expérience d’introspection des madeleines.

L’originalité de ce portrait est de donner lieu à une exploitation non pas politique mais esthétique, où la dimension cognitive-affective tient la première place. L’engagement de l’auteur en faveur du camp pro-sémite réside dans ce remodelage qu’il opère, où le groupement sémique que l’on a relevé anticipe celui des textes futurs de la Recherche. Il en va de même des rôles : lorsque Mme Santeuil "souffre" à l’idée de savoir le colonel incarcéré et admire en lui "le courage et la générosité" (pp. 657-58), elle préfigure l’amitié que témoignera Mme de Guermantes à Swann, laquelle ne craint pas de répudier certaine idéologie régnant dans les salons aristocrates.

Il n’est plus surprenant, alors, de constater, dans un brouillon publié par B. Brun (op. cit., 1988: 116), que "la générosité" et "la délicatesse", typiques de la duchesse, étaient présentées comme "des vertus juives".


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