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On
sait les hésitations concernant l’attribution de la
couleur identifiante aux jeunes filles de la petite bande.
Il en va de même, dans une esquisse du Côté de Guermantes, pour la comtesse. Il s’agit du Cahier
4 de 1909, où "l’opposition du noir des
cheveux et de la pâleur de la joue" (II, 1044) qui
lui est indirectement conférée après sa promenade en
"calèche" est contradictoire de la couleur que
l’on trouve dans un autre endroit du même cahier et qui
sera conservée ultérieurement :
"Puis
nous rejoignions la grande route par où nous revenions à
Combray et où quelquefois passait une calèche où l’on
devinait une femme jeune et des cheveux dorés. 'C’est
la comtesse de Garmantes', nous dit un paysan"
(I,809).
Or
dans le Cahier 5
de 1908-1909 (jadis publié dans le Contre
Sainte-Beuve de B. de Fallois), Marcel évoque "cette
originalité des Guermantes […] que je perdis dès que
je les connus et qui les faisait poétiques et dorés
comme leur nom, légendaires, impalpables comme les
projections de la lanterne magique" (II, 1029).
Remarque.
L’idéalisme de la couleur remonte à la même "lampe
magique" qui projetait dans sa chambre de Combray
l’histoire de "Geneviève de Brabant seule dans sa
lande dorée", de sorte que "la sonorité de
Brabant avait déjà
indiqué pour moi la couleur jaune", lit-on dans le Cahier
6 de 1909 (I, 662-63). Couleur que conserve la sonorité
de la noble famille dans le Cahier
31 de 1909: "cette dernière syllabe antes
avait la douceur jaunâtre et infinie des bois de
Guermantes à l’automne." (II, 1102) — avant
qu’elle ne devienne orangée dès le Cahier 11 de 1911 (I, 885). Ce syntagme lexicalise le sème /cessatif/
paradoxalement compatible avec /euphorie/, selon un topos
" fin de siècle ".
Mais
restons au Cahier 5,
où, quelques pages auparavant, la fameuse couleur passait
du nom à l’être:
Les
divers Guermantes resteront en effet reconnaissables dans
la pierre rare de la société aristocratique où on les
apercevait çà et là comme ces filons d’une matière
plus blonde,
plus précieuse, qui veinent un morceau de jaspe ; on les
discernait, on suivait au sein de ce minerai où ils étaient
mêlés le souple ondoiement de leurs crins d’or, comme
cette chevelure presque lumineuse qui court, dépeignée,
dans le flanc de l’agate mousse. Et ma vie aussi avait
été à plusieurs endroits de sa surface ou de ses
profondeurs traversée ou frôlée par leur fil de clarté."
(II, 1025-26)
"Les
cheveux des Guermantes étaient habituellement blonds
tirant sur le roux mais d’une espèce particulière, une
sorte de mousse d’or, moitié touffe de soie, moitié
fourrure de chat." (1027)
Il
est à noter que leur aspect brillant se lit aussi sur la
dimension abstraite de leur "intelligence"
(1028) et de leur "raffinement de culture
intellectuelle" (1282, dans la seconde version de ces
segment, celle du Cahier
42 de 1910).
Impossible
de ne pas rapprocher d’emblée cette "matière"
rêvée des Guermantes du syntagme "billes d’agate,
blondes comme ses cheveux" caractérisant Mlle Swann
(supra),
laquelle appartient déjà par là à leur famille. Par le
dessin et la couleur de leurs cheveux, ils bénéficient
de comparants contrefactuels indexés aux sèmes macro-génériques
les plus divers : de /minéral/, qui domine, à /animal/,
/végétal/, /merveilleux-légendaire/, l’ensemble
"donnant quelque chose de plus poétique à l’existence"
(1027). Cela illustre l’étrange conciliation des
contraires, relevant de l’énantiologie
dont parlait Barthes (Recherche
de Proust, 1980), notamment par la douce dureté, la
"mobilité fixée", les "mouvements asymétriques
et nerveusement compensés" des membres de cette
noble famille (cf. texte final, II, 731). Cela indique
aussi un être totalisant des Guermantes, qui en effet intègrent
une nature diverse, culturalisée par le biais de la
mythologie, dans l’univers artificiel de la vie mondaine,
prouvant par là que l’osmose de la vie sauvage ou à
l’état brut n’est pas incompatible avec le
raffinement des salons.
Quant
à l’allusion finale à la félinité (‘fourrure de
chat’ + ‘roux’), elle concorde avec une duplicité,
qui est bienveillante chez Swann et Mme de Guermantes, et
par conséquent avec le thème de l’être mystérieux,
suscitant l’enquête de l’observateur (cf. ‘reconnaissables’,‘apercevait’,
‘discernait’, ‘suivait’, soit une forte
lexicalisation locale de la dimension
modale épistémique). Si bien que leur matière
sollicite intensément l’esprit, au point que leur
"veinage" induit un "travail d’insinuation,
de pénétration" – d’après J.-P. Richard (op.
cit 1974: 69) – qui ne sauraient être ici que
spirituelles.
Venons-en
à un dessin particulier de leur visage, dont l’insistance
interroge le lecteur. Toujours au Cahier
5, les voici devenus aviaires et divins :
"Je
ne sais plus quelle était cette race mythologique qui était
issue d’une déesse et d’un oiseau, mais je suis sûr
que c’étaient les Guermantes. Ils avaient, au moins
tous ceux qui avaient conservé le type de la famille, un
nez trop busqué (quoique sans aucun rapport avec le busqué
juif), trop long, qui tout de suite, chez les femmes
surtout quand elles étaient jolies, chez Mme de
Guermantes plus que chez toutes , mordait sur la mémoire
comme quelque chose de presque déplaisant la première
fois" (1027).
L’évaluation
reste complexe avec cette courbure (sème /péjoratif/)
qui confirme un type inoubliable (sème /euphorie/). Et même
si "il y avait certain Guermantes, brun celui-là
[…] [avec] son bec proéminent […] avait l’air de
quelque cygne majestueusement empanaché" (ibid.),
l’attribut aviaire reste indissociable de la blondeur
brillante, comme le montre ce syntagme extrait du Cahier
57 de 1910 destiné au Temps
retrouvé :
"la
race mystérieuse aux yeux perçants, au bec d’oiseau,
au teint rose, aux cheveux dorés, la race inapprochable
et inconnaissable " (IV, 895).
Ou
encore celui du Cahier
39 de 1910 évoquant, dans le salon de Mme de
Villeparisis, le choc pour Marcel de
"prendre
contact avec Mme de Guermantes, son corps élancé, sa
belle figure blonde au nez busqué" (II, 1193).
Elle
qui pourtant la même année dans le Cahier
13 était dépourvue de tout élément ornithologique
lors de sa première apparition à l’église de Combray
; nous citons ici une première version biffée car elle
fait le lien avec l’épisode de la calèche et le
discours du curé de Combray que l’on retrouvera infra
:
"je
remarquai une grande dame blonde
que je n’avais jamais vue qui ressemblait à celle que
j’avais entrevue en voiture et qui si on réfléchissait
avait tous les traits que le Curé avait dits de Mme de
Guermantes, le grand nez des Guermantes, etc." (I,
1474)
Vison
euphorique aussitôt teintée de déception dans le même
cahier :
"Je
fus étonné combien elle était moins belle que je n’avais
cru. Le nez pointu, les yeux perçants, le bouton sur la
joue" (I, 882).
Outre
le bec, les Guermantes ont des "sourcils inégaux"
et "se tortillaient" (Cahier
5), ce qui, avec les ondulations minérales, végétales,
animales, humaines ci-dessus, impose le groupement de sèmes
spécifiques récurrents /incurvé/ /intensité/, /dynamisme/,
/itératif-duratif/, auquel s’ajoint l’évaluatif
/finesse/. Grâce à lui est établie une cohésion thématique
autour du blond doré, couleur indissociable du "teint
rose mauve" et de "l’œil bleu scrutateur au
saphir inémoussable" (ibid.).
Cf. aussi le Cahier
11 de 1911 :
"Et
mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds,
à ses yeux mauves, […] je m’écriais : 'Qu’elle est
belle ! Que c’est bien une fière Guermantes, la
descendante même de Geneviève de Brabant […] !' "
(I, 886)
Remarque.
Le
fait que Marcel suive constamment le
filon d’or de la noble famille ne dément pas la
valeur de tels bijoux. Cela apporte un bémol à la
"punition" infligée à Marcel dont parle J.-Y.
Tadié (I, LXXVIII) : "approcher les Guermantes,
c’est faire s’évanouir la poésie que contenait leur
nom".
Si
tous les segments cités du Cahier
5 sont paraphrasés dans les passages correspondants
du Cahier 42 de
1910 (II, 1281-83), puis du texte final (II, 730), ces
deux versions ultérieures éliminent l’allusion à la
judéité éventuelle des Guermantes de la parenthèse :
"sans aucun rapport avec le busqué juif".
Comment interpréter cette précision ?
Selon
nous il est très plausible qu’elle lexicalise une dissimilation
entre leur visage et celui de Swann, dont les similitudes
sont frappantes : busquage, haut front, douceur, mais
surtout les "cheveux blonds
tirant sur le roux", syntagme qui migre génétiquement
d’eux à lui.
Avant
d’aborder son portrait, il convient de noter, dès le Cahier
6 de 1909, la mention de la judéité "d’une
dame de Guermantes qui a posé pour Esther", dans une
tapisserie dont parle le curé de Combray (I, 733). Cela
sera conservé dans le texte final, qui ajoutera à propos
d’Esther : "le jaune de sa robe s’étalait si
onctueusement, si grassement" (I, 60), en harmonie
avec la couleur de Mme de Guermantes, mais aussi des
plates-tombes de l’église sur lesquelles elle marche
(cf. infra).
"M.
Swann était juif." Cette phrase laconique extraite
du Cahier 4 de 1909 (I, 667) est loin d’être innocente dans le
contexte de l’affaire Dreyfus maintes fois évoquée
dans les salons où se rendent les Guermantes précisément.
Il convient de lui adjoindre les traits typiques et réitérés
de Swann, présentés comme indubitables et occasionnant
la théorie idéaliste suivante dans le Cahier
36 de 1909 (celui-là même où se structure la bande
des quatre jeunes filles supra)
:
"En
réalité, chaque fois que nous voyons une personne que
nous connaissons, […] son apparence physique est immédiatement
remplie par nous de toutes les notions que nous avons sur
lui. […] Elles finissent par adhérer si parfaitement au
nez aquilin, à la moustache
blonde, à la voix
douce et nuancée que nous connaissons, que le
personnage est à jamais constitué. Pendant ce temps-là
sous le même nez
aquilin, la même moustache
blonde, la même voix
douce et nuancée, d’autres personnes mettant des
notions toutes différentes, ont créé un personnage différent.
Sans doute Swann se rendait bien compte que la notion que
se faisait de lui ma famille omettait un grand nombre de
particularités de sa vie, […] il y avait peut-être un
imperceptible sourire entre les belles moustaches
blondes, sous le nez
aquilin, dans le son de la voix
douce et nuancée." (I, 678)
Les
détails physiques limités au visage, dont l’insistance
est soulignée par nous, sont autant de "petites
particularités matérielles" paradoxalement
"fabriqué[es] par des esprits", ceux des
observateurs qui pourtant doivent se résigner au
"personnage de Swann incognito" (ibid.).
Son mystère concerne notamment le statut social :
"L’ignorance où nous étions de l’élégance de
Swann tenait évidemment en partie à la délicatesse et
à la discrétion de son caractère" (I, 682, Cahier
8 de 1909).
On
retrouve bien dans le texte final correspondant l’idée
selon laquelle "notre personnalité sociale est une
création de la pensée des autres" (I, 19). Mais la
duplicité permettant la comédie de la mondanité de
Swann s’y appuie alors sur sa comparaison avec Bressant,
jeune premier célèbre. Ce nom est utilisé lors de la
première description physique de Swann à Combray, cette
fois dénuée de la lourdeur des répétitions :
"On
ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on
distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous
gardions le moins de lumière possible au jardin" (I,
14).
Génétiquement,
le portrait a subi une modification significative, méliorative
d’une part au niveau thématique : (i) la péjoration liée
au bec d’aigle disparaît, si bien que le sémème
‘busqué’ condense ‘aquilin’ + ‘doux’ ; (ii)
la voix nuancée se rapporte à l’intelligence que suggère
ce ‘haut front’ ; (iii) enfin, Swann a hérité le
syntagme "blond presque roux" ayant qualifié supra le gaillard de Mantegna. D’autre part, on observe un
raffinement de sa modalisation épistémique. En effet, le
sens su segment implique une dissimilation
temporelle (cf. Rastier, 1987) entre l’actuelle
identification exclusivement auditive (T2) et la visuelle
déjà opérée (T1) avant que la lumière ne vienne à
manquer. Autrement dit, l’ombre (T2) gêne la
reconnaissance de formes et de couleurs présupposées
(T1).
Le
modèle pictural prendra le relais du théâtral lorsque,
dans le volume suivant des Jeunes filles en fleurs I, Swann sera transfiguré par sa générosité,
car il a présenté à Marcel le "grand écrivain"
Bergotte : il le lui a "offert",
"sans
plus s’apercevoir de sa valeur que ne le fait dans la
fresque de Luini, le charmant roi mage, au nez busqué,
aux cheveux blonds,
avec lequel on lui avait trouvé autrefois, paraît-il,
une grande ressemblance." (I, 563)
La
promotion de Swann est double : non seulement il devient
dans la fresque Renaissance le pendant florentin de sa
fille vénitienne, mais, sur l’isosémie /religion/, sa
connexion métaphorique avec un ‘roi mage’ (tous deux
destinateurs) induit les connexions symboliques complémentaires
de Marcel avec le Christ (destinataires) et de Bergotte
avec le présent sacré fait d’or, d’encens et de
myrrhe.
Si
l’on en revient maintenant à la thématique améliorée
au cours de la genèse de Swann blond, elle se justifie
par une hypothèse plausible que nous avançons : son
portrait aurait été calqué sur celui, antérieur, du
"type Guermantes" — pour ne pas employer le
mot très fréquent chez Proust de "race",
qu’en aucune manière nous ne voulons cautionner. Cela
n’exigeait évidemment pas que son physique similaire
ait accès à leurs comparants surnaturels (‘bec
d’oiseau’ /animal/, ‘mousse d’or’ /végétal/,
‘jaspe’ /minéral/, etc.). L’attribution des qualités
par relation métonymique semble en effet avoir joué,
puisque dès le Cahier
4 Swann a partie liée non pas simplement avec monde
de la finance (d’après le topos repris par les antisémites,
parmi lesquels le grand-père à préjugés de Marcel),
mais avec "la haute société aristocratique" où
précisément il côtoie les "Garmantes" (I,
667). Nous ne prétendons pas que l’or de ses cheveux
suffise à la valoriser, mais que cette couleur, peu
typique pour un juif selon la norme socio-culturelle,
participe d’un "succès mondain", voire
d’une "assimilation" à la noblesse, à l’œuvre
dans les brouillons (cf. B. Brun, 1988, op.
cit.).
Quant
à ses moustaches initiales, " oubliées " dans
le texte final au profit des cheveux et du crépelage,
elles appartiennent dès le Cahier
12 de 1909 au personnage de Legrandin, qui, lui, les
conservera : Swann ne pouvait alors rester identique à
cet homme qui dénonce les snobs sans se reconnaître le
plus flagrant d’entre eux. Son physique demeure pourtant
valorisé, comme le montre déjà le brouillon :
"Il
était aux yeux de ma famille et aux miens le type de
l’homme distingué par excellence, l’homme de
sentiments délicats, d’esprit supérieur, du causeur
exquis, du charmeur. Grand, avec la plus fine tournure,
aux longues moustaches blondes qui grisonnaient, un visage pensif et fin, quelque chose de
désenchanté dans son regard bleu […]" (I, 744)
Conformément
au thème de la duplicité, ce côté causeur et pensif
trahit quelques lignes plus loin un mental qui dégrade la
belle apparence. Il sera savoureux de le voir, dans le
texte final, dévaluer la blondeur mythologique du Balbec
qu’il vante, par son discours ampoulé :
"Dans
cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent
plus douces encore pour être attachées comme de blondes
Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines
[…]" (I, 129).
Soit
une beauté qui, comme la sienne, est trop ostentatoire
pour être authentique. La connexion métaphorique du
charmeur avec la princesse est confirmée par le syntagme
"Andromède attachée à un sexe pour lequel il n’était
point fait", extrait du Cahier
6 de 1909 (III, 929), qui sert de comparant à
l’homme appartenant à "la race des tantes",
parmi lesquels Legrandin, précisément. Cela confirme
l’ambiguïté évaluative de l’acteur, à la différence
de Swann et de deux autres acteurs partageant des traits
physiques avec lui :
·
que ce soit ce "monsieur à moustaches blondes"
anonyme dont on n’a relevé qu’une occurrence dans le Cahier 42 de 1910 ; sans doute faut-il voir dans son contraste avec
"la dame aux cheveux blancs" qui lui tient
compagnie (II, 1289) une instruction pour activer la catégorie
/jeunesse/ vs /vieillesse/ aux couleurs respectives, dans l’optique du "
Bal de têtes " du dernier volume de la Recherche.
·
Ou bien, si l’on ne craint pas de remonter
jusqu’à la nouvelle liminaire de Les Plaisirs et les jours, l’agonisant vicomte Baldassare, dont le
neveu Alexis "avait toujours adoré son oncle, le
plus grand, le plus beau, le plus jeune, le plus vif, le
plus doux de ses parents. Il aimait ses yeux gris, ses
moustaches blondes,
[…]" (Pléiade,
p.9). Autant de qualités qui sortent grandies par celles,
intérieures, du malade.
Mais
n’oublions pas Swann. Profitons des intertextes
primitifs pour y déceler un de ses modèles, en
l’occurrence historique, dans Jean
Santeuil : le colonel Picquart. Il fascine Jean dans
la salle du tribunal, lui, qui, hors fiction, avait déclenché
en 1896 la révision du procès Dreyfus, rappelons-le, ce
qui suffit à le valoriser dans l’univers de Proust :
"[…]
le soleil entrait dans la salle d’une matinée crue,
[…] miroitant par hasard à ce moment sur le chapeau du
colonel Picquart. Et Jean éprouvait une sensation singulière
en voyant là-bas, libre, mêlé à la foule, cet homme
qu’il savait prisonnier, […] dont l’aspect jeune, le
nez un peu trop busqué, la tête jouant assez de côté
et d’autre étaient là, donnés dans une réalité
physique qu’il ne pouvait pas modifier et dont chaque
trait, ce blond
roux de la peau, ce dégagement de la tête, le gênaient
presque par la violence qu’ils faisaient à son
imagination, habituée à l’imaginer, à le retoucher à
sa guise, et obligée de se soumettre là devant une donnée
qu’il ne pouvait modifier." (Pléiade,
p. 634)
Cette
période où les précisions s’accumulent au sein de
subordonnées relatives ("cet homme que… dont…
dans une réalité que… et dont…, par la violence
que…, devant une donnée que…"), dans une syntaxe
de l’abondance, de l’amplification typique du grand
style (cf. Molinié, Dictionnaire
de rhétorique, Le Livre de Poche, 1992), concorde
avec la majesté qui émane du portrait, paradoxale pour
un prisonnier. Immédiatement ce souple "dégagement
de la tête" fait songer au port des nobles
Guermantes ; le blond roux attribué par synecdoque à la
peau est, lui, un trait typique de Swann ; le busquage
leur étant commun.
Un
mot sur le niveau aspectuel déterminant ce portrait :
l’isosémie /duratif/ imposée à l’attention du
lecteur par les nombreux imperfectifs (‘éprouver’,
‘savoir’, ‘pouvoir’, ‘être’, ‘gêner’) et
imparfaits, vecteurs de la subjectivité de Jean, se lie
ici à /singulatif/ (du moment unique, phénoménologique
plus qu’historique). En revanche, les visites de Swann
lui opposeront l’isosémie /itératif/, corrélative de
la disparition de ce contexte judiciaire.
Du
fait que dans la tourmente de l’affaire Dreyfus le
militaire est paradoxalement calme (cf. "la voix
douce du colonel", son "air pacifique"),
humble (cf. son "mélange de timidité et de
franchise") et opiniâtre, sa rousseur est
susceptible de se réécrire en pelage, en l’occurrence
celui d’un lion traqué, d’autant qu’il est "lâché
pour un moment de sa cage" (p. 633). En outre, comme
le félin, son énergie est rentrée, masquée par
l’apparence détendue. Sa duplicité se traduit par
l’opposition /dynamisme intérieur/ vs
/statisme extérieur/. Une telle sérénité s’explique
par le fait que les fragments où apparaît Picquart sont
plus généralement consacrés aux "hommes
intelligents et ardents" qui poursuivent "un but
intérieur et désintéressé" (p. 630), ou à ceux
"dont le corps et l’attitude, au lieu d’être réglés
par la volonté et la pensée qui sont portées ailleurs,
bien loin à l’intérieur dans un passé qu’il
s’agit d’expliquer ou une idée qu’on veut
approfondir, sont librement agités par les inconscients
et involontaires mouvements […]" (p. 633).
Mais
dans le segment de la période ci-dessus, la vie mentale
est celle de Jean qui porte sur le physique de Picquart,
dans une série d'antithèses :
le
blond colonel
captif devant la loi (sèmes /physique/ + /passivité/)
captive Jean (/mental/ + /activité/)
avec une "apparente liberté" qui emprisonne son
imagination
Il
s’agit du thème de la rencontre, celle d’éléments
matériels, présentés comme "étant là", dans
leur modalité
ontique, et de leur forte modalisation épistémique
par l’observateur. Or la force de sentiment de Jean fait
plier le réel en le modifiant et le retouchant à sa
guise, quoi qu’en dise le narrateur. Pour mieux le démontrer,
citons deux autres segments complémentaires :
"Jean
se l’était figuré alternativement assez vieux, calme,
droit, l’air du Devoir mûr, et jeune, beau, ardent,
l’air du Devoir jeune. Et il était assez déçu et
captivé pourtant par cet homme qui était là-bas devant
lui, de temps en temps caché par d’autres personnes,
circulant lentement, l’air ni jeune ni vieux, blond mais sans moustaches un peu comme avec l’air d’un ingénieur
israélite." (p. 635)
"[…]
ce soleil si éclatant qui, en ce jour d’anxiété,
d’air impur de foules, venait jouer crûment dans la
salle et, en ce moment, sur le chapeau incliné du colonel
Picquart dont […] les yeux flottant devant lui et
mobiles, la tête dégagée et inclinée à droite ou à
gauche s’imprégnaient pour Jean de toute la grandeur ou
la misère de sa condition inconnue et des pensées qui le
lui avaient fait imaginer si différent et qui devaient
maintenant se loger, suivant un mystère nouveau et dont
les conditions étaient là-bas impitoyablement données,
dans cette tête blonde
un peu rousse d’ingénieur israélite." (p. 636)
Les
reprises lexico-thématiques sont frappantes sur
l’ensemble des trois segments cités. N’insistons pas.
Le portrait du personnage historique nous incite plutôt
à le confronter aux connaissances
extra-textuelles (mais non extra-linguistiques car
dans " l’encyclopédie " culturelle elles sont
un discours codé sous l’entrée ‘Picquart’ — i.
e. des composants de son sémème). On constate alors
avec J. Recanati qu’il fait l’objet d’un
"remodelage", notamment que la suppression des
moustaches du Picquart réel "est pour les
contemporains la transformation la plus
spectaculaire", mais aussi que l’ajout d’un
busquage juif crée une sorte de fraternité avec Proust
lui-même (Profils
juifs de Marcel Proust, Buchet-Chastel, 1979: 90).
L’auteur reconnaît en outre l’importance du code de
la bi-chromie,
celle du "brun-noir juif dont Proust, comme Bloch,
est affligé" opposée au "blond, doré, rose
qui seront, au-delà des Guermantes, les couleurs mêmes
de l’aristocratie, de la francité", ainsi que de
la beauté (ibid.
17). De sorte que l’association de celles-ci au busquage
juif confirme l’ennoblissement de cette courbure; réciproquement,
la paire /judéité/ + /intellectualité/ (Dreyfus fut
bien polytechnicien, qualité métonymiquement transférée
au Picquart de fiction) propage le sème /mélioratif/ au
blond roux.
Ajoutons
que les corrélats sémantiques de cette couleur, ainsi idéalisée,
se retrouvent chez Swann, au "haut front" et qui
voit lui aussi génétiquement disparaître ses
moustaches.
Parmi
eux un dernier sème récurrent doit être mentionné : il
s’agit de /plénitude/ car la tête obsédante contient
non seulement les pensées mystérieuses du colonel mais
aussi les sentiments contradictoires de l’observateur
("déçu et captivé"), dans une sorte
d’osmose spirituelle qui n’est pas sans faire songer
à la théorie animiste (i.
e. la libération des âmes captives) que développera
l’expérience d’introspection des madeleines.
L’originalité
de ce portrait est de donner lieu à une exploitation non
pas politique mais esthétique, où la dimension
cognitive-affective tient la première place.
L’engagement de l’auteur en faveur du camp pro-sémite
réside dans ce remodelage qu’il opère, où le
groupement sémique que l’on a relevé anticipe celui
des textes futurs de la Recherche.
Il en va de même des rôles : lorsque Mme Santeuil
"souffre" à l’idée de savoir le colonel
incarcéré et admire en lui "le courage et la générosité"
(pp. 657-58), elle préfigure l’amitié que témoignera
Mme de Guermantes à Swann, laquelle ne craint pas de répudier
certaine idéologie régnant dans les salons aristocrates.
Il
n’est plus surprenant, alors, de constater, dans un
brouillon publié par B. Brun (op.
cit., 1988: 116), que "la générosité" et
"la délicatesse", typiques de la duchesse, étaient
présentées comme "des vertus juives".
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