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IL TEMPO RITROVATO


Ce serait un livre aussi long que Les Milles et Une Nuits peut-être, mais tout un autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une oeuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, ne pas penser à son goût, mais à une vérité qui ne vous demande pas vos préférences et vous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit, en les oubliant, les “Contes arabes” ou les “Mémoires de Saint-Simon” d’une autre époque. ... La maladie qui, en me faisant, comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service “car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits”, la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces, et comme je l’avais remarqué depuis longtemps notamment au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces da ma mémoire. Or la recréation par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalents d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? (TR)

Alors, je pensai tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon oeuvre, cette matinée - comme autrefois à Combray certains jours qui avaient influé sur moi, qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon oeuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps (TR)


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