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L’organisation
de ma mémoire, des me préoccupations, était liée à mon
oeuvre ... l’idée de mon oeuvre était dans ma tête,
toujours la même,
en perpétuel devenir. Mais elle aussi m’était devenue
importune. Elle était pour moi comme un fils dont la mère
mourante doit encore s’imposer la fatigue de s’occuper
sans cesse, entre les piqûres
et les ventouses. Elle l’aime peut-être
encore, mais ne le sait plus que par le devoir excédant
qu’elle a de s’occuper de lui. Chez moi les forces de
l’écrivain n’étaient plus à la hauteur des exigences
égoïstes
de l’œuvre. Depuis le jour de l’escalier, rien du
monde, aucun bonheur, qu’il vînt
de l’amitié des gens, des progrès de mon oeuvre, de l’espérance
de la gloire, ne parvenait plus à moi que comme un si pâle
grand soleil, qu’il n’avait plus la vertu de me réchauffer,
de me faire vivre, de me donner un désir quelconque, et
encore était-il trop brillant, si blême
qu’il fût,
pour mes yeux qui préféraient se fermer, et je me
retournais du côté
du mur. ... Et j’étais écrasé d’imposer à mon
existence agonisante les fatigues surhumaines de la vie. La
perte de la mémoire m’aidait un peu en faisant des coupes
dans mes obligations ; mon oeuvre les remplaçait.
Cette idée de la mort s’installa définitivement en moi
comme fait un amour. Non que j’aimasse la mort, je la détestais.
(TR)
Moi,
c’était autre chose que j’avais à écrire, de plus
long, et pour plus d’une personne. Long à écrire. Le
jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je
travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait
beaucoup de nuits, peut-être
cent, peut-être
mille. Et je vivais dans l’anxiété de ne pas savoir si
le Maître
de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le
matin quand j’interromprais mon récit, voudrait bien
surseoir à mon arrêt
de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain
soir. Non pas que je prétendisse refaire, en quoi que ce fût,
Les Mille et Une Nuits, pas plus que les Mémoires de
Saint-Simon, écrits eux aussi la nuit, pas plus qu’aucun
des livres que j’avais aimés dans ma naïveté
d’enfant, superstitieusement attaché à eux comme à mes
amours, ne pouvant sans horreur imaginer une oeuvre qui
serait différente d’eux. Mais, comme Elstir Chardin, on
ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le renonçant.
Sans doute mes livres eux aussi, comme mon être
de chair, finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner
à mourir. (TR)
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