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Que
celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux,
pensais-je, quel labeur devant lui ! Pour en donner une
idée, c’est aux arts les plus élevés et les plus différents
qu’il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet
écrivain, qui d’ailleurs pour chaque caractère en ferait
apparaître
les faces opposées, pour montrer son volume, devrait préparer
son livre, minutieusement, avec de perpétuels regroupements
de forces, comme une offensive, le supporter comme une
fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme
une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un
obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter
comme un enfant, le créer comme un monde sans laisser de côté
ces mystères qui n’ont probablement leur explication que
dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui
nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. Et dans ces
grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le
temps que d’être
esquissées, et qui ne seront sans doute jamais finies, à
cause de l’ampleur même
du plan de l’architecte. Combien de grandes cathédrales
restent inachevées ! On le nourrit, on fortifie ses
parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui
qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre
les rumeurs et quelque temps contre l’oubli. Mais pour en
revenir à moi-même,
je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même
inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à
mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes
lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes,
mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres
grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien
de Combray : mon livre, grâce
auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.
De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me
dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela,
si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes
sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possible
à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de
ce que je me serait trompé, mais quelquefois de ce que les
yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre
conviendrait pour bien lire en soi-même).
(TR)
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