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Si
l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a
vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir
de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. Car je
comprenais que mourir n’était pas quelque chose de
nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais
déjà mort bien des fois. Pour prendre la période la moins
ancienne, n’avais je pas tenu à Albertine plus qu’à ma
vie ? Pouvais-je alors concevoir ma personne sans qu’y
continuât
mon amour pour elle ? Or je ne l’aimais plus, j’étais
devenu un autre. ... Ces morts successives, si redoutées du
moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si
douces une fois accomplies, et quand celui qui les craignait
n’était plus là pour les sentir, m’avaient fait depuis
quelque temps comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer
de la mort. ... Mais je dis que la loi cruelle de l’art
est que les êtres
meurent et que nous-mêmes
mourions en épuisant toutes les souffrances, pour que
pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle,
l’herbe drue des oeuvres fécondes, sur laquelle les générations
viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en
dessous, leur “déjeuner sur l’herbe” (TR)
Bientôt
je pus montrer quelques esquisses. Personne n’y comprit
rien. Même
ceux qui furent favorables à ma perception des vérités
que je voulais ensuite graver dans le temple, me félicitèrent
de les avoir découvertes au “microscope”, quand je m’étais
au contraire servi d’un télescope pour apercevoir des
choses, très petites en effet, mais parce qu’elles étaient
situées à une grande distance, et qui étaient chacune un
monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait
fouilleur de détails. D’ailleurs, à quoi bon faisais-je
cela ? J’avais eu de la facilité, jeune, et Bergotte
avait trouvé mes pages de collégien “parfaites”. Mais
au lieu de travailler j’avais vécu dans la paresse, dans
la dissipation des plaisirs, dans la maladie, les soins, les
manies, et j’entreprenais mon ouvrage à la veille de
mourir, sans rien savoir de mon métier. Je ne me sentais
plus la force de faire face à mes obligations avec les êtres,
ni à mes devoirs envers ma penée et mon oeuvre, encore
moins envers tous les deux. ... l’association des idées
ramenait au bout d’un mois le souvenir de mes remords, et
j’étais accablé du sentiment de mon impuissance. Je fus
étonné d’y être
indifférent, mais c’est que depuis le jour où mes jambes
avaient tellement tremblé en descendant l’escalier, j’étais
devenu indifférent à tout, je n’aspirais plus qu’au
repos, en attendant le grand repos qui finirait par venir.
Ce n’était pas parce que je reportais après ma mort l’admiration
qu’on devait, me semblait-il, avoir pour mon oeuvre, que
j’étais indifférent aux suffrages de l’élite actuelle.
(TR)
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