|
(...)
un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en
sentant qu’il y avait peut-être
sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher
de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon
de ces caractères hiéroglyphiques qu’on croirait représenter
seulement des objets matériels. Sans doute ce déchiffrage
était difficile mais seul il donnait quelque vérité à
lire. Car les vérités que l’intelligence saisit
directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière
ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que
celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une
impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos
sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. ... il
fallait tâcher
d’interpréter les sensations comme les signes d’autant
de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire
de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de
le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui
me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire
une oeuvre d’art ? .... car qu’il s’agît
de réminiscences dans le genre du bruit de la fourchette ou
du goût
de la madeleine ... leur premier caractère était que je
n’étais pas libre de les choisir, qu’elles m’étaient
données telles quelles. Et je sentais que ce devait être
la griffe de leur authenticité.
Quant
au livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief,
semblait-il, que mon attention, explorant mon inconscient,
allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur
qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait
m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un
acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même
collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire !
Que de tâches
n’assume-t-on pas pour éviter celle-là ! ...l Mais
ce n’était que des excuses, parce qu’ils n’avaient
pas, ou plus, de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car
l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les
prétextes pour l’éluder ... à tout moment l’artiste
doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce
qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la
vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible
de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté
la réalité, le seul dont l’”impression” ait été
faite en nous par la réalité même.
De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il
s’agisse, sa figure matérielle, trace de l’impression
qu’elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire.
Les idées formées par l’intelligence pure n’ont qu’une
vérité logique, une vérité possible, leur élection est
arbitraire ... Non que ces idées que nous formons ne
puissent être
justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont
vraies (TR)
|