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Et ma seule consolation qu’elle ne sût
pas que je me mettais enfin à l’œuvre était que (tel
est le lot des morts) si elle ne pouvait jouir de mon progrès,
elle avait cessé, depuis longtemps d’avoir conscience de
mon inaction, de ma vie manquée, qui avaient été une
telle souffrance pour elle. ... un livre est un grand cimetière
où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms
effacés .... D’ailleurs, l’œuvre à laquelle nos
chagrins ont collaboré peut être
interprétée pour notre avenir à la fois comme un signe néfaste
de souffrance et comme un signe heureux de consolation. En
effet si on dit que les amours, les chagrins du poète lui
ont servi, l’ont aidé à construire son oeuvre, si les
inconnues qui s’en doutaient le moins, l’une par une méchanceté,
l’autre par une raillerie, ont apporté chacune leur
pierre pour l’édification du monument qu’elles ne
verront pas, on ne songe pas assez que la vie de l’écrivain
n’est pas terminée avec cette oeuvre, que la même
nature qui lui a fait avoir telles souffrances, lesquelles
sont entrées dans son oeuvre, cette nature continuera de
vivre après l’œuvre terminée, lui fera aimer d’autres
femmes dans des conditions qui seraient pareilles, si ne les
faisait légèrement dévier tout ce que le temps modifie
dans les circonstances, dans le sujet lui-même,
dans son appétit d’amour et dans sa résistance à la
douleur. A ce premier point de vue l’œuvre doit être
considérée seulement comme un amour malheureuse, qui en présage
fatalement d’autres et qui fera que la vie ressemblera à
l’œuvre, que le poète n’aura presque plus besoin d’écrire,
tant il pourra trouver dans ce qu’il a écrit la figure
anticipée de ce qui arrivera. Ainsi mon amour pour
Albertine, tant qu’il en différât,
était déjà inscrit dans mon amour pour Gilberte ... Mais
à un autre point de vue, l’œuvre est signe de bonheur,
parce qu’elle nous apprend que dans tout amour le général
gît
à côté
du particulier, et à passer du second au premier par une
gymnastique qui fortifie contre le chagrin en faisant négliger
sa cause pour approfondir son essence. En effet, comme je
devais l’expérimenter par la suite, même
au moment où l’on aime et où on souffre, si la vocation
s’est enfin réalisée dans les heures où on travaille on
sent si bien l’être
qu’on aime se dissoudre dans une réalité plus vaste
qu’on arrive à l’oublier par instants et qu’on ne
souffre plus de son amour en travaillant que comme de
quelque mal purement physique où l’être
aimé n’est pour rien, comme d’une sorte de maladie de cœur.
... Car les êtres
qui, par leur méchanceté, leur nullité, étaient arrivés
malgré nous à détruire nos illusions, s’étaient réduits
eux-mêmes
à rien et séparés de la chimère amoureuse que nous nous
étions forgée, si alors nous nous mettons à travailler,
notre âme
les élève de nouveau, les identifie, pour les besoins de
notre analyse de nous-même,
à des êtres
qui nous auraient aimé, et, dans ce cas la littérature,
recommençant
le travail défait de l’illusion amoureuse, donne une
sorte de survie à des sentiment qui n’existaient plus.
Certes nous sommes obligé de revivre notre souffrance
particulière ... Mais en même
temps il nous faut la penser sous une forme générale qui
nous fait dans une certaine mesure échapper à son étreinte,
qui fait de tous les copartageants de notre peine, et qui
n’est même
pas exempte d’une certaine joie. Là où la vie emmure,
l’intelligence perce une issue, car s’il n’est pas de
remède à un amour non partagé, on sort de la constatation
d’une souffrance, ne fût-ce
qu’en en tirant les conséquences qu’elle comporte.
L’intelligence ne connaît
pas ces situations fermées de la vie sans issue ... Car le
bonheur seul est salutaire pour le corps ; mais c’est
le chagrin qui développe les forces de l’esprit. (TR)
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