|
Aussi
combien s’en tiennent là qui n’extraient rien de leur
impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des
célibataires de l’art ! Ils ont les chagrins qu’ont
les vierges et les paresseux, et que la fécondité ou le
travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des
oeuvres d’art que les véritables artistes, car leur
exaltation n’étant pas pour eux l’objet d’un dur
labeur d’approfondissement, elle se répand au dehors, échauffe
leurs conversations, empourpre leur visage. (TR)
Peu
à peu, conservée par la mémoire, c’est la chaîne
de toutes ces expressions inexactes où ne reste rien de ce
que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour
nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce
mensonge-là que ne ferait que reproduire un art soi-disant
“vécu”, simple comme la vie, sans beauté, double
emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et
de ce que notre intelligence constante qu’on se demande où
celui qui s’y livre trouve l’étincelle joyeuse et
motrice, capable de le mettre en train et de le faire
avancer dans sa besogne. La grandeur de l’art véritable,
au contraire, de celui que M. de Norpois eût
appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de
ressaisir, de nous faire connaître
cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle
nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que
prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la
connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette
réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir
connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie,
la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par
conséquent pleinement vécue, c’est la littérature.
Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez
tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne
la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir.
Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés
qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas
“développés”. Notre vie ; et aussi la vie des
autres ; car le style pour l’écrivain aussi bien que
la couleur pour le peintre est une questions non de
technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait
impossible par des moyens directs et conscients, de la différence
qualitative qu’il y a dans la façon
dont nous apparaît
le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art,
resterait le secret éternel de chacun. Par l’art
seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un
autre de cet univers qui n’est pas le même
que le nôtre
et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus
que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce
à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre,
nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes
originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition,
plus différents les uns des autres que ceux qui roulent
dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint
le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât
Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial
(TR)
|