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IL TEMPO RITROVATO


Arrivé aux Champs-Élysées, comme je n’étais pas très désireux d’entendre tout le concert qui était donné chez les Guermantes, je fis arrêter la voiture et j’allais m’apprêter à descendre pour faire quelques pas à pied quand je fus frappé par le spectacle d’une voiture qui était en train de s’arrêter aussi. Un homme, les yeux fixes, la taille voûtée, était plutôt posé qu’assis dans le fond, et faisait pour se tenir droit les efforts qu’aurait faits un enfant à qui on aurait recommandé d’être sage ... C’était à côtè de Jupien qui se multipliait pour lui,  M. de Charlus convalescent d’une attaque d’apoplexie que j’avais ignorée ... Les yeux n’étaient pas restés en dehors de cette convulsion totale, de cette altération métallurgique de la tête, mais par un phénomène inverse ils avaient perdu tout leur éclat. Mais le plus émouvant est qu’on sentait que cet éclat perdu était la fierté morale, et que par là la vie physique et même intellectuelle de M. de Charlus survivait à l’orgueil aristocratique qu’on avait vu un moment faire corps avec elles. (TR) (...) Car le baron vivait toujours, pensait toujours ; son intelligence n’était pas atteinte. Et plus que n’eût fait tel chœur de Sophocle sur l’orgueil abaissé d’Oedipe, plus que la mort même et toute oraison funèbre sur la mort, le salut empressé et humble du baron à Mme de Saint-Euverte proclamait ce qu’a de fragile et de périssable l’amour des grandeurs de la terre et tout l’orgueil humain. M. de Charlus, qui jusque-là n’eût pas consenti à dîner avec Mme de Saint-Euverte, la saluait maintenant jusqu’à terre ... Il la salua avec cette politesse des enfants venant timidement dire bonjour aux grandes personnes, sur l’appel de leur mère. Et un enfant, sans la fierté qu’ils ont, c’était ce qu’il était devenu (TR)


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