|
Je
revins avec Françoise par les rues qui étaient encore
pavoisées de soleil, comme au soir d’une fête qui est
finie. Je ne pouvais par traîner mes jambes ... Je me
redisais en étouffant mes sanglots les mots où Gilberte
avait laissé éclater sa joie de ne pas venir de longtemps
aux Champs-Élysées. Mais déjà le charme dont, par son
simple fonctionnement, se remplissait mon esprit dès qu’il
songeait à elle, la position particulière, unique - fût-elle
affligeante - où me placait inévitablement par rapport à
Gilberte, la contrainte interne d’un pli mental, avaient
commencé à ajouter, même à cette marque d’indifférence,
quelque chose de romanesque ... et comme chacun a besoin de
trouver des raisons à sa passion, jusqu’à être heureux
de reconnaître dans l’être qu’il aime des qualités
que la littérature ou la conversation lui ont appris être
de celles qui sont dignes d’exciter l’amour, jusqu’à
les assimiler par imitation et en faire des raisons
nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles le plus
opposées à celles que cet amour eut recherchées tant
qu’il était spontané - comme Swann autrefois, le caractère
esthétique de la beauté d’Odette - moi, qui avais d’abord
aimé Gilberte, dès Combray, à cause de tout l’inconnu
de sa vie, dans lequel j’aurais voulu me précipiter, m’incarner,
en délaissant la mienne qui ne m’était plus rien... (CS)
Il
disait enfin, l’ordre nouveau dessiné par l’ouvrière
invisible, que si nous pouvons désirer que les actions
d’une personne qui nous a peinés jusqu’ici n’aient
pas été sincères, il y a dans leur suite une clarté
contre quoi notre désir ne peut rien et à laquelle, plutôt
qu’à lui, nous devons demander quelles seront ses actions
de demain. Ces paroles nouvelles, mon amour les entendait ;
elles le persuadaient que le lendemain ne serait pas différent
de ce qu’avaient été tous les autres jours ; que le
sentiment de Gilberte pour moi, trop ancien déjà pour
pouvoir changer, c’était l’indifférence ... ce
sentiment de vénération que nous vouons toujours à ceux
qui exercent sans frein la puissance de nous faire du mal (CS)
(...)
m’aidaient à mieux comprendre la contradiction que
c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire,
auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la
mémoire même et de n’être pas perçus par le sens ...
Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au
monde de l’espace où nous les situons pour plus de
facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu
d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ;
le souvenir d’une certaine image n’est que le regret
d’un certain instant ; et les maisons, les routes,
les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années (CS)
|