|
Tous
les jours elle écrivait son regret d’avoir été privé -
par une visite inopinée de sa belle-mère, par une
invitation de son beau-frère, par l’Opéra, par une
partie de campagne - d’une soirée à laquelle elle n’aurait
jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup
de gens la joie de croire qu’elle était de leurs
relations, qu’elle eut été volontiers chez eux, qu’elle
n’avait été empêchée de le faire que par les
contretemps princiers qu’ils étaient flattés de voir
entrer en concurrence avec leur soirée. Puis, faisant
partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où
survivait quelque chose de l’esprit alerte, dépouillé de
lieux communs et de sentiments convenus ... elle l’adaptait
même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa
politesse qui s’efforçait d’être positive, précise,
de se rapprocher de l’humble vérité (CS)
Mais
depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette
espèce de frisson qui précède le moment où l’on va
pleurer, il avait le même besoin de parler du chagrin qu’un
assassin a de parler de son crime ... “Oh ! oui, la
vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous voyions,
ma chère amie. Ce qu’il y a de gentil avec vous, c’est
que vous n’êtes pas gaie. On pourrait passer une soirée
ensemble... “Je trouve ridicule au fond qu’un homme de
son intelligence souffre pour une personne de ce genre et
qui n’est même pas intéressante, car on la dit
idiote”, ajouta-t-elle avec la sagesse des gens non
amoureux qui trouvent qu’un homme d’esprit ne devrait être
malheureux que pour une personne qui en valut la peine ;
c’est à peu près comme s’étonner qu’on daigne
souffrire du choléra par le fait d’un être aussi petit
que le bacille virgule (CS)
|