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LA STRADA DI SWANN


(...) l’image d’Odette de Crécy venait à absorber toutes ces rêveries, si celles-ci n’étaient plus séparables de son souvenir, alors l’imperfection de son corps ne garderait plus aucune importance, ni qu’il eut été, plus ou moins qu’un autre corps, selon le goût de Swann, puisque devenu le corps de celle qu’il aimait, il serait désormais le seul qui fut capable de lui causer des joies et des tourments (CS)

Swann se reprocha d’avoir méconnu le prix d’un être qui eut paru adorable au grand Sandro (Botticelli), et il se félicita que le plaisir qu’il avait à voir Odette trouvait une justification dans sa propre culture esthétique. (...) Il oubliait qu’Odette n’était pas plus pour cela une femme selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques. Et, tandis que la vue purement charnelle qu’il avait eu de cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand il eut à la place pour base les données d’une esthétique certaine ; sans compter que le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres s’ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner l’adoration d’une pièce de musée, lui parurent devoir être surnaturels et délicieux. (...) Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d’œuvre que nous regardons, maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré (CS)

(...) il arriva chez eux si tard qu’Odette, croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de la trouver quand il le voulait qui pour tous les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement leur grandeur (CS)


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