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Jadis
ayant souvent pensé avec terreur qu’un jour il cesserait
d’être épris d’Odette, il s’était promis d’être
vigilant et, dès qu’il sentirait que son amour
commencerait à le quitter, de s’accrocher à lui, de le
retenir. Mais voici qu’à l’affaiblissement de son amour
correspondait simultanément un affaiblissement du désir de
rester amoureux. Car on ne peut pas changer, c’est-à-dire
devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux
sentiments de celle qu’on n’est plus ... Mais le plus
souvent le temps si particulier de sa vie d’où il sortait,
quand il faisait effort sinon pour y rester du moins, pour
en avoir une vision claire pendant qu’il le pouvait encore,
il s’apercevait qu’il ne le pouvait déjà plus ;
il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui allait
disparaître cet amour qu’il venait de quitter ; mais
il est si difficile d’être double et de se donner le
spectacle véridique d’un sentiment qu’on a cessé de
posséder, que bientôt, l’obscurité se faisant dans son
cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à regarder,
retirait son lorgnon, en essuyait les verres ; et il se
disait qu’il valait mieux se reposer un peu, qu’il
serait encore temps tout à l’heure, et se rencognait avec
l’incuriosité, dans l’engourdissement du voyageur
ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir
dans le wagon qu’il sent l’entraîner de plus en plus
vite, loin du pays où il a si longtemps vécu et qu’il
s’était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un
dernier adieu (CS)
Comme
les différents hasards qui nous mettent en présence de
certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où
nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire
avant qu’il commence et se répéter après qu’il a
fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un
être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement
à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage (CS)
(...)
mon propre désir ... purement personnel, irréel,
fastidieux et impuissant (...) Plus tard, il arrive que
devenus habiles dans la culture de nos plaisirs, nous nous
contentions de celui que nous avons à penser à une femme
comme je pensais à Gilberte, sans être inquiets de savoir
si cette image correspond à la réalité, et aussi de celui
de l’aimer sans avoir besoin d’être certains qu’elle
nous aime ; ou encore que nous renoncions au plaisir de
lui avouer notre inclination pour elle, afin d'entretenir
plus vivace l'inclination qu'elle a pour nous, imitant ces
jardiniers japonais qui pour obtenir une plus belle fleur,
en sacrifient plusieurs autres. Mais à l’époque où j’aimais
Gilberte, je croyais encore que l’Amour existait réellement
en dehors de nous ; que, en permettant tout au plus que
nous écartions les obstacles, il offrait ses bonheurs dans
un ordre auquel on n’était pas libre de rien changer ;
il me semblait que si j’avais, de mon chef, substitué à
la douceur de l’aveu la simulation de l’indifférence,
je ne me serais pas seulement privé d’une des joies dont
j’avais le plus rêvé mais que je me serais fabriqué à
ma guise un amour factice et sans valeur, sans communication
avec le vrai, dont j’aurais renoncé à suivre les chemins
mystérieux et préexistants. (CS)
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