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LA STRADA DI SWANN


Odette lui témoignait si souvent une gentillesse qu’il comptait pour rien au moment où il était jaloux, parce qu’elle n’était pas une marque de désir, et prouvait même plutôt de l’affection que de l’amour (CS)

(...) cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations qui lui donnait la personne d’Odette, pour le plaisir qu’il avait à admirer comme un spectacle ou à interroger comme un phénomène, le lever d’un de ses regards, la formation d’un de ses sourires, l’émission d’une intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de tous les autres avait fini par créer en lui un besoin d’elle et qu’elle seule pouvait assouvir par sa présence ou ses lettres, presque aussi désintéressé, presque aussi artistique, aussi pervers, qu’un autre besoin qui caractérisait cette période nouvelle de la vie de Swann où à la sécheresse, à la dépression des années antérieures avait succédé une sorte de trop-plein spirituel, sans qu’il sut davantage à quoi il devait cet enrichissement inespéré de sa vie intérieure qu’une personne de santé délicate qui à partir d’un certain moment se fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s’acheminer vers une complète guérison... Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu’il avait fait de la jalousie avec son amour, il recommençait à fabriquer de la tendresse, de la pitié pour Odette (CS)

Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblait diminué, presque réduit à rien ; par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimait Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. “Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain ; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit : c’est curieux, je la trouvais même laide”. Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien au-delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir ... Il se disait presque avec étonnement : “C’est elle”, comme si tout d’un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. “Elle”, il essayait de se demander ce que c’était ; car c’est une ressemblance de l’amour et de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l’on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité. Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu’il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui, qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable (CS)


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