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D’ailleurs
en appuyant ainsi devant Albertine sur ces protestations de
froideur pour elle, je ne faisais – à cause d’une
circonstance et en vue d’un but particuliers – que
rendre plus sensible, marquer avec plus de force, ce rythme
binaire qu’adopte l’amour chez tout ceux qui doutent
trop d’eux-mêmes pour croire qu’une femme puisse jamais
les aimer, et aussi qu’eux-mêmes puissent l’aimer véritablement.
Ils se connaissent assez pour savoir qu’auprès des plus
différentes, ils éprouvaient les mêmes espoirs, les mêmes
angoisses, inventaient les mêmes romans, prononçaient les
mêmes paroles, pour s’être rendu ainsi compte que leurs
sentiments, leurs actions, ne sont pas en rapport étroit et
nécessaire avec la femme aimée, mais passent à coté
d’elle, l’éclaboussent, la circonviennent comme le flux
qui se jette le long des rochers, et le sentiment de leur
propre instabilité augmente encore chez eux la défiance
que cette femme, dont ils voudraient tant être aimés, ne
les aime pas … Aussi, tout en ayant besoin d’épancher
vers elle tous ces sentiments, si différents des sentiments
simplement humains que notre prochain nous inspire, ces
sentiments si spéciaux que sont les sentiments amoureux après
avoir fait un pas en avant, en avouant à celle que nous
aimons notre tendresse pour elle, nos espoirs, aussitôt
craignant de lui déplaire, confus aussi de sentir que le
langage que nous lui avons tenu n’a pas été formé
expressément pour elle, qu’il nous a servi, nous servira
pour d’autres, que si elle ne nous aime pas elle ne peut
pas nous comprendre et que nous avons parlé alors avec le
manque de goût, l’impudeur du pédant adressant à des
ignorants des phrases subtiles qui ne sont pas pour eux,
cette crainte, cette honte, amènent le contre-rythme, le
reflux, le besoin, fut-ce en reculant d’abord, en retirant
vivement la sympathie précédemment confessée, de
reprendre l’offensive et de ressaisir l’estime, la
domination; le rythme double est perceptible dans les
diverses périodes d’un même amour, dans toutes les périodes
correspondantes d’amour similaires, chez tous les êtres
qui s’analysent mieux qu’ils ne se prisent haut … Du
reste, dans cette oscillation rythmée qui va de la déclaration
à la brouille (le plus sur moyen, le plus efficacement
dangereux pour former par mouvements opposés et successifs
un nœud qui ne se défasse pas et nous attache solidement
à une personne), au sein du mouvement de retrait qui
constitue l’un des deux éléments du rythme, à quoi bon
distinguer encore les reflux de la pitié humaine, qui,
opposés à l’amour, quoique ayant peut-être
inconsciemment la même cause, produisent en tout cas les mêmes
effets? En se rappelant plus tard le total de tout ce qu’on
a fait pour une femme, on se rend compte souvent que les
actes inspirés par le désir de montrer qu’on aime, de se
faire aimer, de gagner des faveurs, ne tiennent guère plus
de place que ceux dus au besoin humain de réparer ses torts
envers l’être qu’on aime, par simple devoir moral,
comme si on ne l’aimait pas (SG)
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