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SODOMA E GOMORRA


(…) on ne peut imaginer combien, d’une façon plus générale, M. de Charlus pouvait être insupportable, tatillon, et même, lui si fin, bête, dans toutes les occasions où entraient en jeu les défauts de son caractère. On peut dire en effet que ceux-ci sont comme une maladie intermittente de l’esprit. Qui n’a remarqué le fait sur des femmes, et même des hommes, doués d’intelligence remarquable, mais affligés de nervosité? Quand ils sont heureux, calmes, satisfaits de leur entourage, ils font admirer leurs dons précieux: c’est à la lettre la vérité qui parle par leur  bouche. Une migraine, une petite pique d’amour-propre suffit à tout changer. La lumineuse intelligence, brusque, convulsive et rétrécie, ne reflète plus qu’un moi irrité, soupçonneux, coquet, faisant tout ce qu’il faut pour déplaire (SG)

L’atmosphère n’y éveillait plus d’angoisses et, chargée d’effluves purement humains, y était aisément respirable, trop calmante même. Le bénéfice que j’en tirais, au moins, était de ne plus voir les choses qu’au point de vue pratique. Le mariage avec Albertine m’apparaissait comme une folie …Je souriais intérieurement en pensant à cette conversation car de cette façon je donnerais à Andrée l’illusion que je ne l’aimais pas vraiment; ainsi elle ne serait pas fatiguée de moi et je profiterais joyeusement et doucement de sa tendresse (498) … C’était une terra incognita terrible où je venais d’atterrir, une phase nouvelle de souffrances insoupçonnées qui s’ouvrait. Et pourtant ce déluge de la réalité qui nous submerge, s’il est énorme auprès de nos timides et infimes suppositions, il était pressenti par elles. C’est sans doute quelque chose comme ce que je venais d’apprendre, c’était quelque chose comme l’amitié d’Albertine et Mlle Vinteuil, quelque chose que mon esprit n’aurait su inventer, mais que j’appréhendais obscurément quand je m’inquiétais tant en voyant Albertine auprès d’Andrée. C’est souvent seulement par manque d’esprit créateur qu’on ne va pas assez loin dans la souffrance. Et la réalité la plus terrible donne en même temps que la souffrance la joie d’une belle découverte, parce qu’elle ne fait que donner une forme neuve et claire à ce que nous remarchions depuis longtemps sans nous en douter … Mais ce mouvement qu’elle accomplissait ainsi pour descendre me déchirait intolérablement le cœur … cette séparation spatiale, qu’un dessinateur véridique eut été obligé de figurer entre nous, n’était qu’une apparence et comme si, pour qui eut voulu, selon la réalité véritable, redessiner les choses, il eut fallu placer maintenant Albertine, non pas à quelque distance de moi, mais en moi … Ce que j’avais redouté, vaguement soupçonné depuis longtemps d’Albertine, ce que mon instinct dégageait de tout son être, et ce que mes raisonnements dirigés par mon désir m’avaient peu à peu fait nier, c’était vrai! … Moi qui ne m’étais jusqu’ici jamais éveillé sans sourire aux choses les plus humbles, au bol de café au lait, au bruit de la pluie, au tonnerre du vent, je sentis que le jour qui allait se lever dans un instant, et tous les jours qui viendraient ensuite ne m’apporteraient plus jamais l’espérance d’un bonheur inconnu, mais le prolongement de mon martyre. Je tenais encore à la vie; …. Elle (Albertine) m’offrait justement – et elle seule pouvait me l’offrir – l’unique remède contre le poison qui me brûlait, homogène à lui d’ailleurs; l’un doux, l’autre cruel, tous deux étaient également dérivés d’Albertine. En ce moment Albertine – mon mal – se relâchant de me causer des souffrances, me laissait – elle, Albertine remède – attendri comme un convalescent … Mais chaque mouvement de jalousie est particulier et porte la marque de la créature … qui l’a suscité … Dans bien des moments de notre vie nous troquerions tout l’avenir contre un pouvoir en soi-même insignifiant …l’imagination, quand elle change de nature et se mue en sensibilité, ne dispose pas pour cela d’un nombre plus grand d’images simultanées (SG)


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