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Mais nous nous représentons l’avenir comme un reflet du
présent projeté dans un espace vide, tandis qu’il est le
résultat souvent tout prochain de causes qui nous
échappent pour la plupart (PR)
D’ailleurs
dans ces mensonges, nous sentons bien qu’il y a de la
vérité, que si la vie n’apporte pas de changements à
nos amours, c’est nous-mêmes qui voudrons en apporter ou
en feindre, et parler de séparation, tant nous sentons que
tous les amours et toutes choses évoluent rapidement vers
l’adieu. On veut pleurer les larmes qu’il apportera bien
avant qu’il survienne (…) Mais eut-elle à jamais
renoncé à tous pour moi, que j’aurai pu être résolu
plus fermement encore de ne la quitter jamais, car la
séparation est par la jalousie rendue cruelle, mais par la
reconnaissance, impossible (…) Et puis voici que follement
je détruisais toute cette pesante vie. Je ne la détruisais,
il est vrai, que d’une façon fictive, mais cela suffisait
pour me désoler; peut-être parce que les paroles tristes
que l’on prononce, même mensongèrement, portent en elles
leur tristesse et nous l’injectent profondément;
peut-être parce qu’on sait qu’en simulant des adieux on
évoque par anticipation une heure qui viendra fatalement
plus tard; puis l’on n’est pas bien assuré qu’on ne
vient pas de déclencher le mécanisme qui la fera sonner.
Dans tout bluff il y a, si petite qu’elle soit, une part
d’incertitude sur ce que va faire celui qu’on trompe. Si
cette comédie de séparation allait aboutir à une
séparation! On ne peut en envisager la possibilité, même
invraisemblable, sans un serrement de cœur. On est
doublement anxieux, car la séparation se produirait alors
au moment où elle serait insupportable, où on vient d’avoir
de la souffrance par la femme qui vous quitterait avant de
vois avoir guéri, au moins apaisé. Enfin, nous n’avons
même sous le point d’appui de l’habitude, sur laquelle
nous reposons, même dans le chagrin (…) Je venais d’en
avoir un exemple quand j’avais dit à Albertine que je
l’oublierais vite. C’était ce qui m’était en effet
arrivé avec Gilberte, que je m’abstenais maintenant d’aller
voir pour éviter non pas une souffrance, mais une corvée
(…) Et en amour, il est plus facile de renoncer à un
sentiment que de perdre une habitude (…) Elles étaient
sincères, ce qu’elle n’eussent pu être de ma part,
parce que, comme Albertine n’avait pour moi que de l’amitié,
d’une part le renoncement qu’elles promettaient lui
coûtait moins; d’autre part, que mes larmes, qui eussent
été si peu de chose dans un grand amour, lui paraissaient
presque extraordinaires et la bouleversaient, transposées
dans le domaine de cette amitié où elle restait, de cette
amitié plus grande que la mienne (…) à ce qu’elle
venait de dire parce que dans une séparation c’est celui
qui n’aime pas d’amour qui dit les choses tendres,
l’amour ne s’exprimant pas directement (…) car les
mille bontés de l’amour peuvent finir par éveiller chez
l’être qui l’inspire ne l’éprouvant pas, une
affection, une reconnaissance, moins égoïstes que le
sentiment qui les a provoquées, et qui, peut-être, après
des années de séparation, quand il ne resterait rien de
lui chez l’ancien amant, substieraient toujours chez l’aimée
(PR)
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