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LA PRIGIONIERA


(…) pour que le temps me semblât  moins long, durant cette heure qui précédait le retour de mon amie, je feuilletais un album d’Elstir, un livre de Bergotte. Alors … je faisais sans m’en douter sortir de moi les rêves qu’Albertine y avait jadis suscités quand je ne la connaissais pas encore et qu’avait éteints la vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien ou l’image du peintre comme dans un creuset, j’en nourrissais l’œuvre que je lisais. Et sans doute celle-ci m’en paraissait plus vivante. Mais Albertine ne gagnait pas  moins à être ainsi transportée de l’un des deux mondes où nous avons accès et où nous pouvons situer tour à tour un même objet, à échapper ainsi à l’écrasante pression de la matière pour se jouer dans les fluides espaces de la pensée. Je me trouvais tout d’un coup, et pour un instant, pouvoir éprouver pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents. Elle avait à ce moment-là l’apparence d’une oeuvre d’Elstir ou de Bergotte, j’éprouvais une exaltation momentanée pour elle, la voyant dans le recul de l’imagination et de l’art (PR)

Albertine avait pour toutes ces jolies choses un gout bien plus vif que la duchesse, parce que, comme tout obstacle apporté à une possession … la pauvreté, plus généreuse que l’opulence, donne aux femmes bien plus que la toilette qu’elle ne peuvent pas acheter, le désir de cette toilette, et qui en est la connaissance véritable, détaillée, approfondie (PR)

 


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