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Nous
étions résigné à la souffrance, croyant aimer en dehors
de nous, et nous nous apercevons que notre amour est
fonction de notre tristesse, que notre amour c’est peut-être
notre tristesse, et que l’objet n’en est que pour une
faible part la jeune fille à la noire chevelure … Ce qui
serait incompréhensible si nous ne savions pas l’expérience
que tout homme a d’avoir dans sa vie, au moins une fois,
cessé d’aimer, oublié une femme, le peu de chose qu’est
en soi-même un être quand il n’est plus, ou qu’il
n’est pas encore, perméable à nos émotions (85) … Et
l’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées
vient de ce que nous tournons et retournons sans cesse dans
notre cage des propos insignifiants; sans compter que
rarement les êtres pour qui nous les éprouvons nous
plaisent physiquement d’une manière complète, mais le
hasard d’une minute d’angoisse, minute indéfiniment
prolongée par notre faiblesse de caractère, laquelle
refait chaque soir des expériences et s’abaisse à des
calmants, qui a choisi pour nous (86) … Ce qui nous
attache aux êtres, ce sont ces mille racines, ces fils
innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la
veille, les espérances de la matinée du lendemain; c’est
cette trame continue d’habitudes dont nous ne pouvons pas
nous dégager … Ce qu’il faudrait, c’est se dégager
de ces liens qui ont tellement plus d’importance que lui,
mais ils ont pour effet de créer en nous des devoirs
momentanés à son égard, devoirs qui font que nous n’osons
pas le quitter de peur d’être mal jugé de lui, alors que
plus tard nous oserions, car dégagé de nous il ne serait
plus nous, et que nous ne nous créons en réalité de
devoirs … qu’envers nous-mêmes (89) Je ne me rendais
pas compte qu’il y avait longtemps que j’aurais du
cesser de voir Albertine, car elle était entrée pour moi
dans cette période lamentable où un être, disséminé
dans l’espace et dans le temps, n’est plus pour nous une
femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne
pouvons faire la lumière, une suite de problèmes
insolubles … Une fois cette période commencée, on est
forcément vaincu. Heureux ceux qui le comprennent assez tôt
pour ne pas trop prolonger une lutte inutile (PR)
Une
fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue était pour
moi cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et
de vie, qui troublait mon sommeil par ses mouvements, me
faisait vivre dans un refroidissement perpétuel par les
portes qu’elle laissait ouvertes, me forçait … à déployer
chaque jour plus d’ingéniosité que Shéhérazade. …
auquel des deux sortes de repos faut-il se sacrifier (en
continuant le surmenage quotidien, ou en revenant aux
angoisses de l’absence) – celui du cerveau ou celui du cœur?
(PR)
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