|
Ma seule consolation était de penser que j’allais voir
Morel et les Verdurin pulvérisés par M. de Charlus. Pour
mille fois moins que cela j’avais essuyé ses colères de
fou, personne n’était à l’abri d’elles, un roi ne
l’eut pas intimidé. Or il se produisit cette chose
extraordinaire. On vit M. de Charlus, muet, stupéfait,
mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne
trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur
toutes les personnes présentes, d’un air interrogateur,
indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins
encore ce qui s’était passé que ce qu’il devait
répondre. Peut-être ce qui le rendait muet était-ce (…)
la souffrance présente et l’effroi surtout des
souffrances à venir; ou bien que ne s’étant pas
d’avance par l’imagination monté la tête et forgé une
colère, n’ayant pas de rage toute prête en mains (car,
sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif,
mais un faux brave, même, comme je l’avais toujours cru
et ce qui me le rendait assez sympathique, un faux méchant,
et n’avait pas les réactions normales de l’homme d’honneur
outragé), on l’avait saisi et brusquement frappé au
moment où il était sans armes (…) Toujours est-il que,
dans ce salon qu’il dédaignait, ce grand seigneur (…)
ne sut, dans une paralysie de tous les membres et de la
langue, que jeter de tous cotées des regards épouvantés,
indignés par la violence qu’on lui faisait, aussi
suppliants qu’interrogateurs (…) M. de Charlus dans ces
ça-là broulait, se démenait en de véritables attaques
nerveuses, dont tout le monde restait tremblant. Mais
c’est que dans ces cas-là il avait l’initiative, il
attaquait, il disait ce qu’il voulait (…). Ces gens
qu’il haïssait, il les haïssait parce qu’il s’en
croyait méprisé. Eussent-ils été gentils pour lui, au
lieu de se griser de colère contre eux il les eut
embrassés (PR)
Celui
qui s’est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt
circonstances, fera preuve de fierté la vingt et unième
fois, la seule où il serait utile de ne pas s’entêter
dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va
s’enracinant chez l’adversaire, faute de démenti (PR)
|