Home Page
a
I GUERMANTES


J’écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M. de Norpois racontait à mon père; elles ne fournissaient aucun aliment aux rêveries que j’aimais; et d’ailleurs, eussent-elles possédé ceux dont elles étaient dépourvues, qu’il les eut fallu d’une qualité bien excitante pour que ma vie intérieure put se réveiller durant ces heureux mondaines où j’habitais mon épiderme, mes cheveux bien coiffées, mon plastron de chemise, c’est-à-dire où je ne pouvais rien éprouver de ce qui était pour moi, dans la vie, le plaisir (CG) … Ils savaient peut-être mieux que moi que la duchesse de Guise était princesse de Clèves, d’Orléans, et de Porcien, etc. mais ils avaient connu, avant même tous ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, dès lors, ce nom leur reflétait. J’avais commencé par la fée, dut-elle bientôt périr; eux, par la femme (CG)

Un littérateur eut de même été enchanté de leur conversation, qui eut été pour lui – car l’affamé n’a pas besoin d’un autre affamé – un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui chaque jour s’oublient davantage: des cravates à la Saint-Joseph, des enfants voués au bleu, etc., et qu’on ne trouve plus que chez ceux qui se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. Le plaisir qui ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d’autres écrivains, un écrivain, ce plaisir n’est pas sans danger, car il risque de croire que les choses du passé ont un charme par elles-mêmes, de les transporter telles quelles dans son oeuvre, mort-née dans ce cas, dégageant un ennui dont il se console en se disant: “C’est joli parce que c’est vrai, cela se dit ainsi” (CG)


[1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21]