|
On a dit que le silence était une force; dans un tout autre
sens il en est une terrible à la disposition de ceux qui
sont aimées. Elle accroît l’anxiété de qui attend.
Rien n’invite tant à s’approcher d’un être que ce
qui en sépare et quelle plus infranchissable barrière que
le silence … Il (Saint-Loup) souffrait d’avance, sans en
oublier une, toutes les douleurs d’une rupture qu’à
d’autres moments il croyait pouvoir éviter … En tout
cas, cette espérance que sa maîtresse reviendrait lui
donnait le courage de persévérer dans la rupture, comme la
croyance qu’on pourra revenir vivant du combat aide à
affronter la mort. Et comme l’habitude est, de toutes le
plantes humaines, celle qui a le moins besoin de sol
nourricier pour vivre … peut-être en pratiquant d’abord
la rupture par feinte, aurait-il fini par s’y accoutumer
sincèrement. Mais l’incertitude entretenait chez lui un
état qui, lié au souvenir de cette femme, ressemblait à
l’amour . Il se forçait cependant à ne pas lui écrire,
pensant peut-être que le tourment était moins cruel de
vivre sans sa maîtresse qu’avec elle dans certaines
conditions, ou qu’après la façon dont il s’étaient
quittés, attendre ses excuses était nécessaire pour qu’elle
conservât ce qu’il croyait qu’elle avait pour lui sinon
d’amour, du moins d’estime et de respect (CG)
Enfin,
elle lui demanda s’il consentirait à pardonner. Aussitôt
qu’il eut compris que la rupture était évitée, il vit
tous les inconvénients d’un rapprochement. D’ailleurs
il souffrait déjà moins et avait presque accepté une
douleur dont il faudrait, dans quelques mois peut-être,
retrouver à nouveau la morsure si sa liaison recommençait.
Il n’hésita pas longtemps. Et peut-être n’hésita-t-il
que parce qu’il était enfin certain de pouvoir reprendre
sa maîtresse, de le pouvoir, donc de le faire (CG)
(…)
je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence
du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous
pouvons être des personnes aimées au moment où il semble
que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les
retenir. Présence réelle que cette voix si proche – dans
la séparation effective! Mais anticipation aussi d’une
séparation éternelle! … il m’a semblé que cette voix
clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et
j’ai connu l’anxiété qui allait m’éteindre un jour,
quand une voix reviendrait ainsi (seule, et ne tenant plus
à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon
oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au
passage sur des lèvres à jamais en poussière! (CG)
|