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I GUERMANTES


(…) A un certain point de vue il y avait chez Mme de Guermantes une véritable grandeur qui consistait à effacer entièrement tout ce que d’autres n’eussent qu’incomplètement oublié … les griefs qu’elle avait pu ressentir contre quelqu’un dans le passé étaient si entièrement réduits en cendres, ces cendres étaient elles-mêmes rejetées si loin de sa mémoire ou tout au moins de sa manière d’être, qu’à regarder son visage chaque fois qu’elle avait à traiter par la plus belle des simplifications ce qui chez tant d’autres eut été prétexte à des restes de froideur, à des décriminations, on avait l’impression d’une sorte de purification (CG)

Et en somme, s’il est vrai qu’en général la difficulté d’atteindre l’objet d’un désir l’accroît (la difficulté, non l’impossibilité, car cette dernière le supprime), pourtant pour un désir tout physique, la certitude qu’il sera réalisé à un moment prochain, et déterminé, n’est guère moins exaltante que l’incertitude; presque autant que le doute anxieux, l’absence de doute rend intolérable l’attente du plaisir infaillible parce qu’elle fait de cette attente un accomplissement innombrable et, par la fréquence des représentations anticipées, divise le temps en tranches aussi menues que ferait l’angoisse …. Le plaisir n’étant que la réalisation d’une envie préalable et qui n’est pas toujours la même, qui change selon les mille combinaisons de la rêverie, les hasards du souvenir, l’état du tempérament, l’ordre de disponibilité des désir dont les derniers exaucés se reposent jusqu’à ce qu’ait été un pelu oubliée la déception de l’accomplissement … Du reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir, sont préalables à la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles le commandent, et aussi le lieu: et à cause de cela font revenir alternativement, dans notre capricieuse pensée, telle femme, tel site, telle chambre qu’en d’autres semaines nous eussions dédaignés. Filles de l’attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit où se trouve la paix à leur coté, et d’autres, pour être caressées avec une intention plus secrète, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont légères et fuyantes autant qu’elles … Celle à qui on donne tout est si vite remplacée par une autre, qu’on est étonné soi-même de donner ce qu’on a de nouveau, à chaque heure, sans espoir d’avenir … s’il y avait au un risque pour que Saint-Loup se fut trompé, ou que j’eusse mal compris sa lettre et que mon dîner avec Mme de Stermaria ne me conduisit à rien, j’eusse donné rendez-vous pour le même soit très tard à Albertine, afin d’oublier pendant une heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma curiosité avait jadis supputé, soupesé tout les charmes dont il surabondait maintenant, les émotions et peut-être les tristesses de ce commencement d’amour pour Mme de Stermaria …  Quand je me retrouvai seul chez moi, me rappelant que j’avais été faire une course l’après-midi avec Albertine, que je dînais le surlendemain chez Mme de Guermantes, et que j'avais à répondre à une lettre de Gilberte, trois femmes que j'avais aimées, je me dis que notre vie sociale est, comme un atelier d’artiste, remplie des ébauches délaissées où nous avions cru un moment pouvoir fixer notre besoin d’un grand amour, mais je ne songeai pas que quelquefois, si l’ébauche n’est pas trop ancienne, il peut arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute différente, et peut-être même plus importante que celle que nous avions projetée d’abord … Ce ne fut pas elle (Mme de Stermaria) que j’aimai, mais c’aurait pu être elle … appliqué à celle qui me l’inspira si peu après, il n’était donc pas – comme j’aurais pourtant eu si envie, si besoin de croire – absolument nécessaire et prédestiné (CG)


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