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I GUERMANTES


Et qu’il y eut ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eut effacés l’éclat de son nom, c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine … Dans certaines mémoires écrits par une femme et considérés comme un chef-d’œuvre, telle phrase qu’on cite comme un modèle de grâce légère m’a toujours fait supposer que pour arriver à une telle légèreté l’auteur avait du posséder autrefois une science un peu lourde, une culture rébarbative, et que, jeune fille, elle semblait probablement à ses amies un insupportable bas-bleu …Un bas-bleu, Mme de Villeparisis en avait peut-être été un dans sa prime jeunesse, et ivre alors de son savoir n’avait peut-être pas su retenir contre des gens du monde moins intelligents et moins instruits qu’elle, des traits acérés que le blessé n’oublie pas. Puis le talent n’est pas un appendice postiche qu’on ajoute artificiellement à ces qualités différentes qui font réussir dans la société, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent une “femme complète”. Il est le produit vivant d’une certaine complexion morale où généralement beaucoup de qualités font défaut et où prédomine une sensibilité dont d’autres manifestations que nous ne percevons pas dans un libre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de l’existence, par exemple telles curiosités, telles fantaisies …Elle eut voulu attirer toutes celles qu’elle avait pris tant de soin d’écarter. Combien de vies de femmes, vies peu connues d’ailleurs, ont été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière tout employée à reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent! …Nous travaillons à tout moment à donner sa forme à notre vie, mais en copiant malgré nous comme un dessein les trait de la personne que nous sommes et non de celle qu’il nous serait agréable d’être …Certes si le matin Mme de Villeparisis avait compulsé avec l’archiviste la documentation de ses Mémoires, en ce moment elle en essayait à son insu le mécanisme et le sortilège sur un public moyen, représentatif de celui où se recruteraient un jour ses lecteurs … “L’amour? avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé: “Que pensez-vous de l’amour?” L’amour? je le fais souvent mais je n’en parle jamais”. Quand elle avait chez elle de ces célébrités de la littérature et de la politique, elle ne se contentait, comme la duchesse de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux cela que les grandes conversations à idée générales où les contraignait Mme de Villeparisis …. Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes qu’on pouvait observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de Villeparisis, tout en étant d’une grande naissance, avaient été réduites pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs … Mme de Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les aimait pas … Puis, aigries, bas-bleu, cherchant, par le nombre des saynètes qu’elle faisaient jouer, à se donner l’illusion d’un salon, elles avaient entre elles des rivalités qu’une fortune assez délabrée au cours d’une existence peu tranquille, les forçant à compter, à profiter du concours gracieux d’un artiste, transformait en une sorte de lutte pour la vie …Mais on ne fait la somme des vices d’un être que quand il n’est plus guère en état de les exercer, et qu’à la grandeur du châtiment social, qui commence à s’accomplir et qu’on constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui à été commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu’est le “monde”, les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent toujours l’aspect solennel d’une dame d’au moins soixante-dix ans, hautaine, qui reçoit tant qu’elle peut, mais non qui elle veut, chez qui ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à redire, à laquelle le pape donne toujours sa “rose d’or”, et qui quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par l’Académie française … Mme de Villeparisis, jugeant que ma présentation n’avait pas le mêmes inconvénients que celle de Bloch, me nomma à la Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de mouvements possible, à garder dans sa vieillesse cette ligne de déesse de Coysevox qui avait, il y a bien des années, charmé la jeunesse élégante et que de faux hommes de lettres célébraient maintenant dans des bouts rimés – ayant pris d’ailleurs l’habitude de la raideur hautaine et compensatrice, commune à toutes les personnes qu’une disgrâce particulière oblige à faire perpétuellement des avances – abaissa légèrement la tête avec une majesté glaciale et la tournant d’un autre coté ne s’occupa pas plus de moi que si je n’eusse pas existé (CG)


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