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Aussitôt,
il (Saint-Loup) rougit. Je compris qu’il avait une
arrière-pensée, qu’il m’en prêtait une, qu’il ne
servirait mon amour qu’à moitié, sous la réserve de
certains principes de moralité, et je le détestai. (CG)
Je
n’arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup
dans les mêmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin
qu’on a, sont capables de nous laisser, au point que nous
ne les apercevions plus, ils reviennent aussi et parfois de
longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où, en
traversant la ville pour aller vers le restaurant, je
regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine
à respirer: on aurait dit qu’une partie de ma poitrine
avait
été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée,
et remplacée par une partie égale de souffrance
immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour.
Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on
vit assez malaisément, quand le regret d’un être est
substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de
place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle
ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son
corps! … A la moindre brise on soupire d’oppression,
mais aussi de langueur … Ce n’est pas dans le firmament
seul que je mettais la pensée de Mme de Guermantes. Un
souffle d’air un peu doux qui passait semblait m’apporter
un message d’elle, comme jadis de Gilberte, dans les blès
de Méséglise: on ne change pas, on fait entrer dans le
sentiment qu’on rapporte à un être bien des éléments
assoupis qu’il réveille mais qui lui sont étrangers. Et
puis ces sentiments particuliers, toujours quelque chose en
nous s’efforce de les amener à plus de vérité, c’est-à-dire
de les faire se rejoindre à un sentiment plus général,
commun à toute l’humanité, avec lequel les individus et
les peines qu’ils nous causent nous sont seulement une
occasion de communier: ce qui mêlait quelque plaisir à ma
peine, c’est que je la savais une petite partie de l’universel
amour … “Il y a déjà quatorze jours que je n’ai vu
Mme de Guermantes”. Quatorze jours, ce qui ne paraissait
une chose énorme qu’à moi qui, quand il s’agissait de
Mme de Guermantes, comptais par minutes. Pour moi ce n’était
plus seulement les étoiles et la brise, mais jusqu’aux
divisions arithmétiques du temps qui prenaient quelque
chose de douloureux et de poétique. Chaque jour était
maintenant comme la crête mobile d’une colline incertaine;
d’un coté, je sentais que je pouvais descendre vers l’oubli
de l’autre, j’étais emporté par le besoin de revoir la
duchesse. Et j’étais tantôt plus près de l’un ou de
l’autre, n’ayant pas d’équilibre stable (CG)
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