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On
peut avoir du goût pour une personne. Mais pour déchaîner
cette tristesse, ce sentiment de l’irréparable, ces
angoisses qui préparent l’amour, il faut – et il est
peut-être ainsi, plutôt que ne l’est une personne, l’objet
même que cherche anxieusement à étreindre la passion –
le risque d’une impossibilité. Ainsi agissaient déjà
ces influences qui se répètent au cours d’amours
successives … ou du moins qui se renouvelèrent au cours
de miennes. Peut-être sont-elle inséparables de l’amour;
Peut-etre tout ce qui fut une particularité du premier
vient-il s’ajouter aux suivants par souvenir, suggestions,
habitude et à travers les périodes successives de notre
vie donner à ses aspects différents un caractère général
… J’avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je
m’étais mieux rendu compte depuis, qu’on étant
amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un
état de notre âme: que par conséquent l’importance
n’est pas la valeur de la femme mais la profondeur de l’état;
et que les émotions qu’une jeune fille médiocre nous
donne peuvent nous permettre de faire monter à notre
conscience des parties plus intimes de nous-même, plus
personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que ne
ferait le plaisir que nous donne la conversation d’un
homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses
oeuvres (JF)
Mme
Elstir nous quittât plus ou moins vite. Elle ne resta, d’ailleurs,
pas très longtemps. Je la trouvais très ennuyeuse; elle
aurait pu être belle, si elle avait eu vingt ans,
conduisant un bœuf dans la campagne romaine; mais ses
cheveux noirs blanchissient; et elle était commune sans
etre simple, parce qu’elle croyait que la solennité des
manières et la majesté de l’attitude étaient requises
par sa beauté sculpturale à laquelle, d’ailleurs, l’age
avait enlevé toutes ses séductions … Elstir à cette époque
n’était plus dans la première jeunesse où l’on n’attend
que de la puissance de la pensée la réalisation de son idéal.
Il approchait de l’age où l’on compte sur les
satisfactions du corps pour stimuler la force de l’esprit,
où la fatigue de celui-ci en nous inclinant au matérialisme
et la diminution de l’activité à la possibilité d’influences
passivement reçues commencent à nous faire admettre qu’il
y a peut-être bien certains corps, certains métiers,
certains rythmes privilégiés, réalisant si naturellement
notre idéal, que même sans génie, rien qu’en copiant le
mouvement d’une épaule, la tension d’un cou, nous
ferions un chef-d’œuvre; c’est l’age où nous aimons
à caresser la Beauté du regard hors de nous, près de nous,
dans une tapisserie, dans une belle esquisse de Titien découverte
chez un brocanteur, dans une maîtresse aussi belle que l’esquisse
de Titien … Or, pendant que durait la première période,
l’artiste a peu à peu dégagé la loi, la formule de son
don inconscient. Il sait quelles situations s’il est
romancier, quels paysages s’il est peintre, lui
fournissent la matière, indifférente en soi, mais nécessaire
à ses recherches comme serait un laboratoire ou un atelier.
Il sait qu’il a fait ses chefs-d’œuvre avec des effets
de lumière atténuée, avec des remords modifiant l’idée
d’une faute, avec des femmes posées sous les arbres ou à
demi plongées dans l’eau comme des statues. Un jour
viendra où par l’usure de son cerveau, il n’aura plus
devant ces matériaux dont se servait son génie, la force
de faire l’effort intellectuel qui seul peut produire l’œuvre
et continuera pourtant à les rechercher, heureux de se
trouver près d’un à cause du plaisir spirituel, amorce
du travail, qu’ils éveillent en lui; et les entourant
d’ailleurs d’une sorte de superstition comme s’il étaient
supèrieurs à autre chose, si en eux résidait déjà une
bonne part de l’oeuvre d’art qu’ils porteraient en
quelque sorte toute faite, il n’ira pas plus loin que la
fréquentation, l’adoration des modèles. Il causera indéfiniment
avec des criminels repentis, dont les remords, la régénération
a fait jadis l’objet de ses romans … Et ainsi la beauté
de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de signification,
stade situé en deçà de l’art et auquel j’avais vu
s’arrêter Swann, était celui où par ralentissement du génie
créateur, idolâtrie des formes qui l’avaient favorisé,
désir du moindre effort, devait un jour rétrograder peu à
peu un Elstir (JF) |