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ALL'OMBRA DELLE FANCIULLE IN FIORE


J’allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face desquelles il arrive généralement qu’on se trouve à plusieurs reprises dans la vie et auxquelles bien qu’on n’ait pas changé de caractère, de nature – notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que nous aimons, et jusqu’à leurs fautes – on ne fait pas face de la même manière à chaque fois, c’est-à-dire à tout age … un instant après, le vent avait tourné, c’était des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de tels “jamais plus” si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les lira … Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d’agir en dignes prédécesseurs de l’être prochain que nous serons et qui n’aimera plus … Je tachais même d’être “objectif” et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui existait entre l’importance qu’avait pour moi Gilberte et celle non seulement que j’avais pour elle, mais qu’elle même avait pour les autres êtres que moi, disproportion que si je l’eusse omise eut risqué de me faire prendre une simple amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans l’excès contraire, où j’aurais vu dans l’arrivée inexacte de Gilberte à un rendez-vous, dans un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité irrémédiable. Je tachais de trouver entre ces deux optiques également déformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses; les calculs qu’il me fallait pour cela me distrayaient un peu de ma souffrance …durant cette triste semaine déjà lointaine, j’avais supporté ma tristesse avec calme, parce qu’elle n’était mêlée ni de crainte ni d’espérance. Maintenant, au contraire, c’était ce dernier sentiment qui, presque autant que la crainte, rendait ma souffrance intolérable … et ainsi parce que je croyais que ma souffrance ne durerait pas, j’étais obligé pour ainsi dire de la renouveler sans cesse … les troubles causés par l’attente ayant à peine le temps de se calmer avant qu’une nouvelle raison d’attendre survint, il n’y avait plus une seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété qu’il est pourtant si difficile de supporter pendant une heure … Ces expressions de regret qu’on réserve d’ordinaire aux indifférents, persuaderaient mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton d’indifférence qu’on affecte seulement envers celle qu’on aime (JF)

(Bien que les mérites spirituels d’un salon et son élégance soient généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire, puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent, comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître avec leur indépendance). Un des effets de cette indulgence est d’aggraver la tendance qu’à partir d’un certain age on a à trouver agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour d’esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet age-là est celui où un grand artiste préfère à la société des génies originaux celle d’élèves qui n’ont en commun avec lui que la lettre de sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais dont une phrase aura montré qu’elle sait comprendre et approuver ce qu’est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé agréablement la tendance voluptueuse de l’amant ou de la maîtresse (JF)


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