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(…)
entre Swann et celle qu’il aimait cette angoisse
interposait un amas réfractaire de soupçons antérieurs,
ayant leur cause en Odette, ou en telle autre peut-être qui
avait précédé Odette, et qui ne permettaient plus à l’amant
vieilli de connaître sa maîtresse d’aujourd’hui qu’à
travers le fantôme ancien et collectif de la “femme qui
excitait sa jalousie” dans lequel il avait arbitrairement
incarné son nouvel amour …avec l’amour avait disparu le
désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour (JF)
Ce
qu’on appelle la postérité, c’est la postérité de
l’œuvre … ce temps à venir, vraie perspective des
chefs-d’œuvre … Je me disais qu’il avait du s’y
appliquer, mais que s’il avait vécu dans une île entourée
par des bancs d’huîtres perlières, il se fut à la place
livré avec succès au commerce des perles. Son oeuvre ne me
semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si
l’originalité prouve vraiment que les grands écrivains
soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n’est
qu’à lui, ou bien s’il n’y a pas dans tout cela un
peu de feinte, si les différences entre les oeuvres ne
seraient pas le résultat du travail, plutôt que l’expression
d’une différence radicale d’essence entre les diverses
personnalités… rien n’altère autant les qualités matérielles
de la voix que de contenir de la pensée: la sonorité des
diphtongues, l’énergie des labiales, en sont influencées.
La diction l’est aussi. La sienne me semblait entièrement
différente de sa manière d’écrire, et même les choses
qu’il disait de celles qui remplissent ses ouvrages. Mais
la voix sort d’un masque sous lequel elle ne suffit pas à
nous faire reconnaître d’abord un visage que nous avons
vu à découvert dans le style … j’ai été long à découvrir
une exacte correspondance avec les parties de ses livres où
sa forme devenait si poétique et musicale. Alors il voyait
dans ce qu’il disait une beauté plastique indépendante
de la signification des phrases, et comme la parole humaine
est en rapport avec l’âme, mais sans l’exprimer comme
fait le style, Bergotte avait l’air de parler presque à
contresens, psalmodiant certains mots et, s’il poursuivait
au-dessous d’eux une seule image, les filant sans
intervalle comme un même son, avec une fatigante monotonie.
De sorte qu’un débit prétentieux, emphatique et monotone
était le signe de la qualité esthétique de ses propos, et
l’effet, dans sa conversation, de ce même pouvoir qui
produisait dans ses livres la suite des images et l’harmonie
(JF)
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