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Quand
on aime, l’amour est trop grand pour pouvoir être contenu
tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée,
rencontre en elle une surface qui l’arrête, le force à
revenir vers son point de départ et c’est ce choc en
retour de notre propre tendresse que nous appelons les
sentiments de l’autre et qui nous charme plus qu’à l’aller,
parce que nous ne reconnaissons pas qu’elle vient de nous
… la possibilité immédiate d’une réconciliation avait
supprimé cette chose de l’énormité de laquelle nous ne
nous rendons pas compte – la résignation. Les neurasthéniques
ne peuvent croire les gens qui leur assurent qu’ils seront
peu à peu calmés en restant au lit sans recevoir de
lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce régime
ne fera qu’exaspérer leur nervosité. De même les
amoureux, la considérant du sein d’un état contraire,
n’ayant pas commencé de l’expérimenter, ne peuvent
croire à la puissance bienfaisante du renoncement. (JF)
Seulement,
quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois déçues
mes espérances d’une lettre pour le jour de l’An, et la
douleur supplémentaire qui avait accompagné leur déception
une fois calmée, ce fut mon chagrin d’avant “les Fêtes”
qui recommença. Ce qu’il y avait peut-être encore en lui
de plus cruel, c’est que j’en fusse moi-même l’artisan
conscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte,
c’est moi qui travaillais à les rendre impossibles en créant
peu à peu, par la séparation prolongée d’avec mon amie,
non pas son indifférence, mais ce qui reviendrait
finalement au même, la mienne. C’était à un long et
cruel suicide du moi qu’en moi-même aimait Gilberte que
je m’acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non
seulement de ce que je faisais dans le présent, mais de ce
qui en résulterait pour l’avenir … Et sans doute en ce
moment même où (…) j’avais déjà perdu Gilberte et
l’aimais davantage, (…) sans doute en ce moment l’idée
que j’éprouverais un jour les mêmes sentiments pour une
autre m’était odieuse, car cette idée m’enlevait outre
Gilberte, mon amour et ma souffrance; mon amour, ma
souffrance, où en pleurant j’essayais de saisir justement
ce qu’était Gilberte, et desquels il me fallait reconnaître
qu’ils ne lui appartenaient pas spécialement et seraient,
tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte –
c’était du moins alors ma manière de penser – qu’on
est toujours détaché des êtres: quand on aime, on sent
que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l’avenir
renaître, aurait même pu, dans le passé, naître, pour
une autre et non pour celle-là; et dans le temps où l’on
aime pas, si l’on prend philosophiquement son parti de ce
qu’il y a de contradictoire dans l’amour, c’est que
cet amour dont on parle à son aise, on ne l’éprouve pas
alors, donc on le connaît pas, la connaissance en ces matières
étant intermittente et ne survivant pas à la présence
effective du sentiment. Cet avenir où je n’aimerais plus
Gilberte et que ma souffrance m’aidait à deviner sans que
mon imagination put encore se le représenter clairement,
certes il eut été temps encore d’avertir Gilberte qu’il
se formerait peu à peu, que sa venue était sinon
imminente, du moins inéluctable, si elle-même, Gilberte,
ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son
germe ma future indifférence …La dernière fois! A moi,
cela me paraissait quelque chose d’immense, parce que j’aimais
Gilberte. A elle cela lui eut fait sans doute autant d’impression
que ces lettres où des amis demandent à nous faire une
visite avant de s’expatrier, visite que, comme aux
ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce
que nous avons des plaisirs devant nous. Les temps dont nous
disposons chaque jour est élastique; les passions que nous
ressentons le dilatent, celles que nous inspirons les rétrécissent,
et l’habitude le remplit … La vérité qu’on met dans
les mots ne se fraye pas son chemin directement, n’est pas
douée d’une évidence irrésistible. Il faut qu’assez
de temps passe pour qu’une vérité de même ordre ait pu
se former en eux …Pareillement en amour les barrières,
quoi qu’on fasse, ne peuvent être brisées du dehors par
celui qu’elle désespèrent; et c’est quand il ne se
souciera plus d’elles que, tout à coup, par l’effet du
travail venu d’un autre coté, accompli à l’intérieur
de celle qui n’aimait pas, ces barrières, attaquées
jadis sans succès, tomberont sans utilité …
Car le regret, comme le désir, ne cherche pas à
s’analyser, mais à se satisfaire; quand on commence d’aimer,
on passe le temps non à savoir ce qu’est son amour, mais
à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain.
Quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin,
mais à offrir de lui, à celle qui le cause, l’expression
qui nous parait la plus tendre. On dit les choses qu’on éprouve
par besoin de dire et que l’autre ne comprendra pas, on ne
parle que pour soi-même. J’écrivais: “J’avais cru
que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce
n’est pas si difficile.” Je disais aussi: “Je ne vous
verrai probablement plus” (…) et ces mots, en les écrivant,
me faisaient pleurer, parce que je sentais qu’ils
exprimaient non ce que j’aurais voulu croire, mais ce qui
arriverait en réalité (JF)
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