|
Pendant
ces périodes où, tout en s’affaiblissant, persiste le
chagrin, il faut distinguer entre celui que nous cause la
pensée constante de la personne elle-même, et celui que
raniment certains souvenirs, telle phrase méchante dite,
tel verbe employé dans une lettre qu’on a reçue. En réservant
de décrire à l’occasion d’un amour ultérieur les
formes diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la
première est infiniment moins cruelle que la seconde …
Mais enfin l’éloignement peut être efficace …
Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles
réclamées par le cœur pour changer. D’abord, du temps,
c’est précisément ce que nous accordons le moins aisément,
car notre souffrance est cruelle et nous sommes pressés de
la voir finir. Ensuite, ce temps dont l’autre cœur aura
besoin pour changer, le nôtre s’en servira pour changer
lui aussi, de sorte que quand le but que nous nous
proposions deviendra accessible, il aura cessé d’être un
but pour nous …Car tant que notre cœur enferme d’une façon
permanente l’image d’un autre être, ce n’est pas
seulement notre bonheur qui peut à tout moment être détruit;
quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance,
ce qui est aussi trompeur et précaire qu’avait été le
bonheur même, c’est le calme. Le mien finit par revenir,
car ce qui, modifiant notre état moral, nos désirs, est
entré, à la faveur d’un rêve, dans notre esprit, cela
aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
sont promises à rien, pas même à la douleur. D’ailleurs,
ceux qui souffrent par l’amour sont, comme on dit de
certains malades, leur propre médecin. Comme il ne peut
leur venir de consolation que de l’être qui cause leur
douleur et que cette douleur est une émanation de lui,
c’est en elle qu’ils finissent par trouver un remède
…C’est d’abord que chez ceux qui aiment et sont
abandonnés, le sentiment d’attente – même d’attente
inavouée – dans lequel ils vivent se transforme de lui-même,
et bien qu’en apparence identique, fait succéder à un
premier état, un second exactement contraire. Le premier était
la suite, le reflet des incidents douloureux qui nous
avaient bouleversés … Mais bientôt, sans que nous nous
en rendions compte, notre attente qui continue est déterminée,
nous l’avons vu, non plus par le souvenir du passé que
nous avons subi, mais par l’espérance d’un avenir
imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
première, en durant un peu, nous a habitué à vivre dans
l’expectative … Ces états de conscience auxquels l’être
qu’on aime reste étranger occupent alors une place qui,
si petite qu’elle soit d’abord est autant de retranché
à l’amour qui occupait l’âme toute entière. Il faut
chercher à nourrir, à faire croître ces pensées,
cependant que décline le sentiment qui n’est plus qu’un
souvenir, de façon que les éléments nouveaux introduits
dans l’esprit lui disputent, lui arrachent une part de
plus en plus grande de l’âme, et finalement la lui dérobent
toute. Je me rendais compte que c’était la seule manière
de tuer un amour et j’étais encore assez jeune, assez
courageux pour entreprendre de le faire, pour assumer la
plus cruelle des douleurs qui naît de la certitude que,
quelque temps qu’on doive y mettre, on réussira … Mais,
en fait jamais, même dans les relations les plus
insignifiantes de la vie, un éclaircissement n’est
sollicité par un correspondant qui sait qu’une phrase
obscure, mensongère, incriminatrice, est mis à dessein
pour qu’il proteste … A plus forte raison en est-il de même
dans des relations plus tendres, où l’amour a tant d’éloquence,
l’indifférence si peu de curiosité (JF)
|