Home Page
a
ALL'OMBRA DELLE FANCIULLE IN FIORE


(Il serait bien difficile de la voir, de la voir sans cesse) Mais j’étais prêt à tout pour cela, je ne pensais plus qu’à elle. La philosophie parle souvent d’actes libres et d’actes nécessaires. Peut-être n’en est-il pas de plus complètement subi par nous que celui qui en vertu d’une force ascensionnelle comprimée pendant l’action, fait, une fois notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir jusque-là nivelé avec les autres par la force oppressive de la distraction, et s’élancer parce qu’à notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous ne nous apercevons que vingt—quatre heurs après. Et peut-être n’y a-t-il pas non plus d’acte aussi libre, car il est encore dépourvu de l’habitude, de cette sorte de manie mentale qui dans l’amour favorise la renaissance exclusive de l’image d’une certaine personne (JF)

Mais d’autres fois, et c’est ainsi que cela devait arriver pour la petite bande insolente, le hasard les ramène avec insistance devant nous. Il nous parait alors beau, car nous discernons en lui comme un commencement d'organisation, d’effort, pour composer notre vie; et il nous rend facile, inévitable, et quelquefois – après des interruptions qui ont pu faire espérer de cesser de nous souvenir – cruelle, la fidélité à des images à la possessions desquelles nous nous croirons plus tard avoir été prédestinés, et que sans lui nous aurions pu, tout au début, oublier, comme tant d’autres, si aisément (JF)

Nous ne pensions pas un seul instant à une chose qui aurait du pourtant nous sembler la plus importante, c’est que notre enthousiasme pour Elstir, de la sincérité duquel nous n’aurions pas permis qu’on doutât et dont nous aurions pu, en effet, donner comme témoignage notre respiration entrecoupée par l’attente, notre désir de faire n’importe quoi de difficile ou d’héroïque, pour le grand homme, n’était pas, comme nous nous le figurions, de l’admiration, puisque nous n’avions jamais rien vu d’Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l’idée creuse de “un grand artiste”, non pas une oeuvre qui nous était inconnue. C’était tout au plus de l’admiration à vide, le cadre nerveux, l’armature sentimentale d’une admiration sans contenu, c’est-à-dire quelque chose d’aussi indissolublement attaché à l’enfance que certains organes qui n’existent plus chez l’homme adulte; nous étions encore des enfants … A coté de celle d’un grand artiste, l’amabilité d’un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l’air d’un jeu d’acteur, d’une simulation. Saint-Loup cherchait à plaire, Elstir aimait à donner, à se donner. Tout ce qu’il possédait, idées, oeuvres, et le reste qu’il comptait pour bien moins, il l’eut donné avec joie à quelqu’un qui l’eut compris. Mais faute d’une société supportable, il vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde appelaient de la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs publics un mauvais esprit, ses voisins de la folie, sa famille de l’égoïsme et de l’orgueil (JF)


[1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21]
[22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29]