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A
cet égard il y avait plus d’intonation, plus d’accent,
dans ses livres que dans ses propos: accent indépendant de
la beauté du style, que l’auteur lui-même n’a pas perçu
sans doute, car il n’est pas séparable de sa personnalité
la plus intime. C’est cet accent qui aux moments où dans
ses livres, Bergotte était entièrement naturel, rythmait
les mots souvent alors fort insignifiants qu’il écrivait.
Cet accent n’est pas noté dans le texte, rien ne l’y
indique et pourtant il s’ajoute de lui-même aux phrases,
on ne peut pas le dire autrement, il est ce qu’il y avait
de plus éphémère et pourtant de plus profond chez l’écrivain
et c’est cela qui portera témoignage sur sa nature, qui
dira si malgré toutes les duretés qu’il a exprimées il
était doux, malgré toutes les sensualités, sentimental
… Mais pour lui, à partir du moment où il les transporta
dans ses livres, il cessa inconsciemment d’en user dans
son discours. Du jour où il avait commencé d’écrire et,
à plus forte raison, plus tard quand je le connus, sa voix
s’en était désorchestrée pour toujours … Mais le génie,
même le grand talent, vient moins d’éléments
intellectuels et d’affinement social supérieurs à ceux
d’autrui, que de la faculté de les transformer, de les
transposer … De même ceux qui produisent des oeuvres géniales
ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat,
qui ont la conversation la plus brillante, la culture la
plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant
brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur
personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur
vie si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être
mondainement et même, dans un certains sens,
intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie
consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la
qualité intrinsèque du spectacle reflété (JF)
Mais
l’instinct du constructeur était trop profond chez
Bergotte pour qu’il ignorait que la seule preuve qu’il
avait bâti utilement et selon la vérité, résidait dans
la joie que son oeuvre lui avait donnée, à lui d’abord,
et aux autres ensuite … Une espèce de sévérité de goût
qu’il avait, de volonté de n’écrire jamais que des
choses dont il put dire: “C’est doux”, et qui l’avait
fait passer tant d’années pour un artiste stérile, précieux,
ciseleur de riens, était au contraire le secret de sa
force, car l’habitude fait aussi bien le style de l’écrivain
que le caractère de l’homme et l’auteur qui s’est
plusieurs fois contenté d’atteindre dans l’expression
de sa pensée à un certain agrément, pose ainsi pour
toujours les bornes de son talent, comme en cédant souvent
au plaisir, à la paresse, à la peur de souffrire, on
dessine soi-même sur un caractère où la retouche finit
par n’être plus possible la figure de ses vices et les
limites de sa vertu … De même qu’en pathologie certains
états d’apparence semblable sont dus, les uns à un excès,
d’autres à une insuffisance de tension, de sécrétion,
etc., de même il peut y avoir vice par hypersensibilité
comme il y a vice par manque de sensibilité. Peut-être
n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le
problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété.
Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas
dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour
lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire …
C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment
que certaines images et (comme une miniature au fond d’un
coffre) que les composer et les peindre sous les mots (JF)
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